00:00Le beau côté Jean-Yves Camus est considéré par tous comme un des grands experts de la politique en France,
00:07mais également en Occident.
00:08Et cette semaine, il a été la cible d'un portrait au vitriol en forme de rappel à l'ordre
00:13dans les pages du Monde.
00:14Et c'est à ce sujet que vous consacrez votre premier édito, Mathieu.
00:17Oui. Alors, Jean-Yves Camus, spécialiste des idéologies qu'on dira réactionnaires,
00:21des conservatrices, donc au sens large.
00:23Et je précise pas seulement en France, qu'on se comprenne bien,
00:25donc des idéologies qui sont disqualifiées souvent,
00:29que certains assimilent au concept d'extrême droite,
00:32mais indépendamment du contexte français, je le rappelle.
00:35Donc, c'est un expert, je précise, c'est un des rares intellectuels à s'intéresser à ce sujet,
00:40qui le fait avec un souci de rigueur intellectuelle et d'honnêteté.
00:43C'est-à-dire qu'on peut être en désaccord avec ses analyses, je le suis très souvent,
00:46mais chaque fois je la trouve intellectuellement fondée, intellectuellement rigoureuse.
00:50Il cherche à comprendre son sujet avant de le maudire.
00:53Il cherche à comprendre son sujet avant de le critiquer.
00:58Est-ce qu'il y a un point de départ?
00:59Eh bien, on retrouve ici la tradition de la presse, presque une forme de presse politique,
01:05une presse de commissaire politique où on décide de partir à la traque de Jean-Yves Camus.
01:09On l'accuse d'avoir perdu sa boussole.
01:12Et c'est important, vous me direz, pourquoi on parle d'un intellectuel comme ça parmi d'autres?
01:15Parce que la traque des intellectuels, la volonté de leur coller des étiquettes infréquentables,
01:19la volonté de les transformer en monstres qu'ils doivent, les transformer en repoussoirs,
01:24ça annonce toujours des séquences politiques plus larges dans les processus de diabolisation que nous analysons souvent ici.
01:31Donc on le suspecte, par exemple, de donner des gages aux partis politiques, aux idéologies qu'il analyse.
01:36On dit qu'il est ambigu, ça c'est intéressant, commentant la mort de Jean-Marie Le Pen,
01:40on dit qu'il a été ambigu à ce moment-là.
01:42Et pourquoi a-t-il été ambigu?
01:43Parce qu'on dit qu'il a cherché à comprendre la psychologie du personnage.
01:47Je le cite, on le dit, il a relativisé.
01:50Il dit « Je ne relativise rien du tout.
01:51Jean-Marie Le Pen m'a donné ses explications à propos du fameux point de détail.
01:55Si je fais sérieusement mon travail, je dois écouter et comprendre leur contexte. »
01:59Donc chercher à comprendre ce que dit un homme politique de lui-même,
02:02aussi diabolisé soit-il, ça consisterait déjà à s'aplatir devant lui,
02:07à faire une génuflexion devant lui.
02:09Par ailleurs, il rappelle que quelquefois, dans l'histoire des politiques,
02:14le mal politique le plus radical ne vient pas toujours du même camp.
02:17Il dit « On peut s'inquiéter, on sait qu'aujourd'hui,
02:20le danger politique le plus grand dans nos sociétés soit dans un autre camp
02:23que celui auquel on l'associait traditionnellement depuis 60 ans. »
02:27Mais ce n'est pas la première fois qu'on cherche dans les médias
02:30à liquider médiatiquement, intellectuellement, un homme
02:33qui cherche à comprendre le camp d'en face,
02:35qui cherche à comprendre les idéologies, on pourrait dire, réactionnaires
02:39ou radicales de ce côté du jeu politique.
02:42En 1993, on tente, on l'oublie aussi, Pierre-André Taguieff.
02:45Pierre-André Taguieff, c'est un des grands politologues français,
02:48un grand historien des idées.
02:49Il s'est intéressé à une figure aujourd'hui
02:52qui a un parcours intellectuel, c'est Alain de Benoît.
02:55Alain de Benoît, figure de ce qu'on appelle
02:57la tradition de pensée de la Nouvelle-Droite liée aux Grèces.
03:00Alain de Benoît, donc, Pierre-André Taguieff,
03:03s'intéresse à ses travaux, il prend au sérieux son travail,
03:06il discute avec lui, il le critique.
03:09Eh bien, pour ne pas l'avoir diabolisé,
03:11il fut accusé alors, dans le monde,
03:13de manquer de vigilance
03:15et de banaliser le courant de pensée
03:17qui était le sien, presque de banaliser
03:19le fascisme en quelque sorte.
03:20Donc, on comprend que quand on s'intéresse
03:22à l'aile dite radicale d'un certain point
03:25de la vie politique, on est alors
03:27accusé de banaliser la chose.
03:30Donc, c'est la traque, il s'agit
03:31de détruire la réputation ensuite.
03:32Il s'agit de transformer un chercheur reconnu
03:34en infréquentable.
03:36Il s'agit de faire en sorte qu'il ne puisse plus
03:37s'exprimer publiquement
03:38sans avoir une sale étiquette qui le suit.
03:41Dans les années 2000,
03:43la chasse aux intellectuels déviants se poursuit
03:45avec le livre de Daniel Lindenberg,
03:48« Rappel à l'ordre »
03:49où il s'inquiète des nouveaux réactionnaires.
03:51Et là, il va dénoncer les gens,
03:52Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet,
03:54Pierre Manon, Pierre-André Taguieff,
03:55Michel Houellebecq, Maurice Dantec
03:57et tant d'autres, en se disant
03:58« Ces gens-là ont trahi les idéaux
04:01de l'émancipation, les idéaux
04:03du progressisme, les idéaux des Lumières
04:05tels qu'ils les entendaient.
04:06Et dès lors, ils doivent être rappelés
04:08à l'ordre. On doit leur dire
04:09« Vous, vous êtes éloignés
04:10des catégories admises de la pensée politique,
04:13vous devez finalement rentrer dans le rang. »
04:17Et je précise qu'au fil des ans,
04:19plusieurs fois dans la presse de gauche,
04:21il y avait les unes, c'était presque
04:21une tradition à un moment donné,
04:23il y avait une liste de proscrits,
04:25une liste de déviants, une liste de personnes
04:27qui étaient rappelées à l'ordre.
04:28Donc, une fois, le principe de la liste
04:30des infréquentables médiatiques
04:32appliqués aux intellectuels
04:33qui ne reprennent pas l'orthodoxie
04:34du politiquement correct,
04:35on connaît ça, ça frappe aujourd'hui
04:37ce grand intellectuel,
04:38ce grand chercheur, plus encore,
04:39qui est Jean-Yves Camus.
04:40Que reproche-t-on, Mathieu Bocoté,
04:42exactement à Jean-Yves Camus?
04:43Mais très honnêtement,
04:45son honnêteté et sa rigueur.
04:46Parce qu'avant de juger,
04:48il analyse.
04:50Avant de condamner,
04:51il prend la peine de connaître son sujet.
04:54Plus encore,
04:55il dissocie ses convictions personnelles
04:58de son objet d'étude.
05:00Il le dit souvent,
05:01il est lui-même social-démocrate.
05:03Il n'y a aucune raison d'en douter
05:04qui se vanterait de ça si c'était faux.
05:06Donc, il se dit social-démocrate.
05:08Par ailleurs,
05:09il s'intéresse à son sujet d'étude.
05:11Il cherche à comprendre
05:11comment le courant national,
05:16le réactionnaire,
05:17comment il se comprend lui-même.
05:19Il étudie les revues,
05:21les partis politiques,
05:22les mouvements,
05:24les intellectuels.
05:25Il s'intéresse, autrement dit,
05:27à ceux qu'on se contente normalement
05:28de bannir, de diaboliser,
05:30d'infréquentabiliser.
05:31Plus encore,
05:32dans le cadre du papier du Monde,
05:34on dit qu'il accepte de débattre
05:35avec Jean-Yves Le Gallou.
05:37Jean-Yves Le Gallou,
05:37qui est un des intellectuels
05:38qui a compté quand même
05:39dans l'histoire de ce courant de pensée,
05:41qui a théorisé des concepts
05:42qui ont joué un rôle important,
05:43mais accepter de lui parler,
05:45ce serait déjà apparemment
05:46toucher un homme radioactif.
05:48De la même manière,
05:49il reconnaît la possibilité
05:50qu'un peuple soit submergé chez lui.
05:52Il ne dit pas que ça va arriver,
05:53il ne dit pas que c'est catastrophique,
05:54il reconnaît cette possibilité.
05:56Mais la simple possibilité
05:57de la reconnaissance,
05:58la reconnaissance de la possibilité
05:59de la submersion migratoire,
06:01ça vous transforme apparemment
06:02en complice de la théorie
06:04conspirationniste et raciste
06:05du grand emplacement,
06:06comme on dit.
06:07Avec lui, en fait,
06:08Camus refuse la théorie du masque
06:10parce que la seule manière,
06:11pour les experts officiels
06:13de l'antifascisme,
06:14de quelle manière fonctionne-t-il,
06:15c'est la théorie du masque.
06:16Il voit le courant de pensée
06:17d'irréactionnaire.
06:19Et là, ils disent
06:19qu'est-ce qu'il nous cache ?
06:21On va enlever leur masque.
06:22Oui, ils ont des arguments,
06:23mais on va enlever le masque,
06:24on va arracher le masque
06:25et on va voir ce qu'il nous cache
06:26véritablement, cette personne.
06:28On va faire son procès.
06:29On va dévoiler le monstre
06:31qui se cache derrière
06:32l'homme respectable,
06:33ce qu'on appelle aujourd'hui
06:34la stratégie de la cravate.
06:35Donc, de ce point de vue,
06:36il nous dit,
06:37avant de mettre en garde,
06:38étudier,
06:39avant de condamner,
06:40analyser,
06:41pour cela,
06:42on considère qu'il a perdu
06:43sa boussole aujourd'hui.
06:43Vous tenez aussi,
06:44dans cet édito,
06:45à nous parler de deux livres
06:46récents,
06:47Mathieu Boccoté,
06:47qui sont en lien
06:49avec ce sujet indirectement
06:50et qui remettent en question
06:51la démocratie
06:52ou du moins l'importance
06:54du vote, Mathieu.
06:55Vous, moi,
06:56je crois qu'on se dit démocrate.
06:58Je ne pense pas être très audacieux
07:00en disant que vous êtes démocrate,
07:01Eliott Deval.
07:01Je le suis,
07:02Arthur aussi,
07:02très probablement.
07:03Prenez un risque.
07:04Non, mais ce n'est pas très audacieux
07:05de dire ça.
07:06Or, la démocratie,
07:08ça consiste normalement
07:09à reconnaître
07:09la légitimité
07:10du pouvoir du peuple.
07:11Et comment s'exprime-t-il aussi ?
07:12Par le vote.
07:14Or, qu'est-ce qu'on voit
07:14partout en Occident aujourd'hui,
07:16bien au-delà de la France ?
07:17On voit des courants
07:18qui sont désavoués
07:19par les intellectuels progressistes.
07:21On voit ces courants
07:21percés un peu partout.
07:23Donc, que nous dit-on ?
07:24L'élection est dangereuse.
07:25Elle permettrait au peuple
07:27qui pense mal
07:27de s'emparer du pouvoir
07:28aujourd'hui,
07:29demain ou après-demain.
07:30Dès lors,
07:31que devons-nous faire ?
07:32Chez Plenel,
07:33il faut disqualifier
07:34le moment électoral
07:34de la démocratie.
07:36Disqualifier le moment électoral,
07:37ce n'est qu'un moment par l'autre.
07:38Pour lui, la démocratie,
07:39c'est le déploiement
07:43par différents mouvements
07:44qui s'en emparent
07:45et qui poussent toujours
07:46plus loin la quête de l'égalité
07:47jusqu'à contester
07:48le primat de l'humanité
07:50à l'intérieur du vivant.
07:51Le point d'aboutissement
07:52de l'égalité, en fait,
07:53c'est la dissolution
07:54de l'homme dans la nature
07:55et le vivant.
07:55Et il y a Geoffroy de Lagrenerie
07:57qui, lui, propose
07:58une disqualification
07:58de la démocratie en elle-même
08:00et dit est-ce qu'un progressiste
08:01est obligé d'être démocrate ?
08:02Est-ce qu'on doit véritablement
08:03reconnaître une légitimité
08:05à la majorité ?
08:05Est-ce que le vote
08:06n'est pas finalement
08:07la fameuse tyrannie de la majorité
08:08dont on nous parlait autrefois ?
08:10Autrement dit,
08:11ce qu'on voit en ce moment,
08:12puisqu'une partie
08:13du progressisme occidental
08:14s'inquiète
08:15de résultats électoraux
08:16qui lui sont défavorables,
08:17eh bien, pourquoi ne pas
08:18jeter l'anathème désormais
08:19sur les élections ?
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