00:00De quelle manière ce cinéma nous dit-il quelque chose de cette société aujourd'hui,
00:03d'autant qu'on sait que c'est un cinéma primé, célébré, admiré.
00:06Que nous dit-il de l'Iran ?
00:08Il nous dit quelque chose, il nous montre que ça ne va pas forcément être ce qu'on attend, en
00:12fait.
00:13L'Iran est un pays qui, à l'inverse, par exemple, de l'Irak,
00:15quand les têtes pensantes irakiennes se sont effondrées,
00:19le régime ne tenait que par elles.
00:20Donc, en fait, le régime s'effondre.
00:22L'Iran, c'est un peu plus compliqué.
00:24C'est une société qui est plurimillénaire,
00:25c'est une société qui, en fait, est basée sur des codes culturels qui sont très, très, très ancrés.
00:31Et surtout, c'est un cinéma.
00:33Le cinéma, en fait, représente la société telle qu'elle est dans son ensemble,
00:36avec toutes ses ambiguïtés.
00:38Et c'est là qu'il est intéressant, parfois, de regarder un petit peu tous les films qui s'offrent
00:43à nous,
00:43parce que ce sont des films qui sont à la fois des films de la contrainte,
00:46ils ont été tournés dans des conditions souvent très compliquées,
00:48soit, en effet, ça a été tourné dans la clandestinité,
00:51c'est-à-dire qu'il y a tout un processus de validation, par exemple,
00:54pour que votre film soit, finalement, tourné et montré en salle.
00:57Et à chaque étape, le cinéaste doit, entre guillemets, jouer avec les codes,
01:04jouer un petit peu avec ce qu'il a le droit de dire,
01:06avec ce qu'il a le droit de suggérer,
01:07avec ce qu'il n'a même pas le droit de penser pouvoir suggérer.
01:10Donc, on a un cinéma là-dessus qui est très, très intéressant,
01:13puisque c'est un cinéma souvent autour de l'illipse,
01:16autour des silences, autour du non-dit.
01:18Et en même temps, malgré tout ça, c'est un vrai cinéma de la résistance.
01:21C'est-à-dire que les réalisateurs soient parfois emprisonnés,
01:25beaucoup ont été emprisonnés, parfois sur des très, très longues durées.
01:28Certains ont tenté de filmer la société iranienne depuis chez eux.
01:33C'est-à-dire que certains ont dit,
01:35ben voilà, j'ai acheté une maison, une très grande maison,
01:38et j'ai retapé moi-même la maison pour faire un coin
01:41qui va être dédié à une fausse école,
01:43un coin qui va être dédié à un faux hôpital,
01:45parce que les réalisateurs iraniens veulent absolument montrer la société telle qu'elle est.
01:50Vous avez quelques idées de ces films dont on a beaucoup parlé.
01:54J'ai l'impression que le cinéma iranien, comme vous dites,
01:55est un cinéma qui compte aujourd'hui dans le monde.
01:57Est-ce que certains de ces films ont acquis une plus grande visibilité,
02:00entre guillemets, et nous disent quelque chose en particulier ?
02:02Oui, en fait, depuis 30 ans, le cinéma iranien,
02:05il est vraiment récompensé dans quasiment tous les festivals.
02:09Il a eu, je ne sais pas combien d'ours, d'or,
02:11combien de festivals, de Cannes qu'il avait remportés.
02:15Mais je pense que ça commence vraiment avec le goût de la cerise,
02:19par exemple, de Kiarostami,
02:20qui est un film qu'on peut trouver, je pense, dans toutes les bonnes médiathèques,
02:24si vous cherchez à vous procurer le film,
02:26qui nous montrait déjà, donc c'est un film qui date de 1997,
02:29mais ça nous montrait déjà, en fait, l'errance d'un homme
02:31qui se promène à travers la campagne, en fait, aux abords de Téhéran,
02:36et qui demande aux gens, mais voilà, je compte me suicider,
02:38qui veut m'enterrer ?
02:39Parce que c'est un peu le tabou religieux,
02:41c'est-à-dire, qu'est-ce qu'on fait face à quelqu'un qui vous dit
02:42« je vais me suicider, est-ce que vous êtes prêts à mettre mon corps en terre ? »
02:45Et ça nous montrait, en fait, l'absurdité d'une vie,
02:47de quelqu'un qui disait « je ne reconnais pas l'Iran traditionnel
02:53dans le régime des Mollahs,
02:55quelle est ma place, en fait, en tant qu'homme ?
02:57Quelle est ma place en tant que résistant ? »
03:00Et finalement, c'était une vision qui est à la fois très poétique,
03:03très onirique,
03:04il ne faut pas oublier que l'Iran, c'est quand même un pays
03:06qui, à la base, est un pays de poètes,
03:08et ça continue dans son cinéma,
03:10c'est un cinéma qui est très souvent très visuel,
03:13très axé autour des paysages,
03:17autour du vent,
03:18enfin, il y a tout ce cinéma qui est quasiment organique
03:21et qui nous montre, finalement,
03:22que la terre iranienne, elle continue d'être là,
03:25elle continue d'exister,
03:26et que les hommes et les femmes aussi,
03:29parce que la place des femmes dans le cinéma iranien
03:31est très très importante,
03:34tente de jouer un jeu, en fait, de dupe.
03:37C'est-à-dire que, d'un côté,
03:38on a le régime iranien qui sait très très bien
03:41que les cinéastes, les réalisateurs,
03:44font semblant d'obéir à des codes
03:46auxquels ils ne croient pas,
03:48et, en même temps,
03:50il laisse quand même certaines personnalités s'exprimer,
03:53c'est un petit peu toute l'ambivalence du régime des Mollahs,
03:55parce qu'il a bien conscience d'une chose,
03:57ce cinéma est tellement prisé à travers le monde
04:00qui ne peut pas se permettre de décapiter toutes les têtes.
04:02Mais est-ce que c'est un cinéma qui a envisagé la suite ?
04:04C'est-à-dire la chute du régime ?
04:06Est-ce qu'il se projette ?
04:07Alors, le cinéma a envisagé la chute du régime
04:09depuis très longtemps.
04:11Mais tous les grands réalisateurs,
04:13tous les grands cinéastes vous disent
04:14que le régime tombera,
04:16et il tombera bientôt.
04:17En revanche, ce que personne n'avait vu,
04:19c'est que le régime puisse éventuellement
04:21tomber de l'extérieur,
04:22c'est-à-dire par des frappes américaines.
04:24C'est-à-dire que ça, ça n'a été envisagé
04:25à aucun moment,
04:26tout simplement parce que l'Iran est un pays fier
04:29et que pendant très très longtemps,
04:30même les cinéastes ont refusé l'idée
04:32qu'on les aide de l'extérieur.
04:33Ce n'était pas quelque chose d'envisageable.
04:35La résistance devait être interne.
04:37La résistance, ça se passait au sein des maisons.
04:39Elle se passait dans les caves.
04:41S'il fallait tourner dans les caves,
04:42on tournait dans les caves.
04:43Ça se passait dans les femmes
04:44qui enlevaient leurs voiles
04:45dès qu'elles arrivaient chez elles.
04:46C'était ça, la résistance,
04:47pendant très longtemps.
04:48Il nous reste 45 secondes,
04:49le temps d'une dernière question.
04:50Est-ce qu'on peut dire aussi
04:51que c'est un pays qui,
04:52même si le régime d'imola tombe,
04:54la question de l'islam
04:55demeura vivante au cœur de son identité.
04:57Il ne va pas se désislamiser.
04:58Non, c'est pour ça
05:00qu'il ne faut pas que l'Europe se trompe.
05:01Surtout que je pense
05:02que le régime iranien
05:03sera incapable dans les années à venir,
05:06et ça, ça nous est montré
05:07par son cinéma notamment,
05:08d'avoir un régime démocratique transparent.
05:11En fait, l'Iran a une grande tradition
05:12de la politesse qu'on appelle
05:14une politesse qui soit un petit peu
05:17personne codifiée.
05:18C'est-à-dire qu'en fait,
05:19on ne doit pas dire ce qui fâche.
05:20Donc, on a tendance à tourner
05:22toujours autour du problème.
05:23Et comment vous voulez avoir
05:24une société démocratique viable
05:25quand vous êtes structurellement conçu
05:28pour toujours tourner autour des problèmes
05:29et ne jamais dire les choses
05:31qui pourraient en fait
05:32mettre mal à l'aise
05:32votre interlocuteur
05:33ou tout simplement,
05:34voilà,
05:35de montrer que vous n'êtes pas
05:37entièrement d'accord avec lui.
05:38Sous-titrage Société Radio-Canada
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