00:00Cette situation, ces raids israéliens, vous les vivez depuis plusieurs jours.
00:05Stéphanie Rouli, bonjour à vous.
00:07Merci de prendre quelques instants pour répondre à nos questions sur France 24.
00:10Vous êtes journaliste politique à l'Orient Le Jour, quotidien libanais francophone.
00:14Merci de prendre un instant pour nous répondre.
00:16D'abord, à titre personnel, d'abord, Stéphanie, comment est-ce que vous vivez ces derniers jours
00:22et comment est-ce que vous faites face à ce qui est en train de se passer une nouvelle fois
00:25au Liban ?
00:28Les conditions de travail ont évolué extrêmement rapidement.
00:33Au début de la semaine, on était encore en mesure de se rendre normalement dans nos locaux
00:39qui sont dans la banlieue de Beyrouth.
00:42Depuis hier, on évite d'aller dans les locaux qui sont dans une région extrêmement près des quartiers visés par
00:52l'armée israélienne.
00:53On s'adapte constamment à l'évolution, au rythme extrêmement rapide de cette guerre
01:00qui évolue beaucoup plus rapidement que ce qu'on pensait
01:04et beaucoup plus rapidement que la précédente guerre qui s'est jouée sur plusieurs semaines et sur plusieurs mois.
01:11Cette fois-ci, on est vraiment pris de court par l'accélération des événements,
01:16la rapidité des développements, le flot des informations et on se sent nous-mêmes un peu dépassés, démunis face à
01:26la rapidité de ce qui se passe.
01:28Ce qui explique aussi que pour la première fois, vous avez eu une consigne particulière,
01:34celle de ne surtout pas vous rendre dans les locaux, dans votre rédaction, celle de Lorient-le-Jour,
01:38parce que le trajet lui-même est risqué.
01:42Oui, hier, on était dans nos locaux qui sont dans une zone à la périphérie de Beyrouth,
01:49qui est une zone qui n'est pas très loin de la banlieue sud.
01:54On reçoit l'ordre d'évacuation de l'armée israélienne qui concerne quatre quartiers de la banlieue sud.
02:01Et à ce moment-là, on réalise que non seulement on est extrêmement proche des frappes,
02:08mais que ça risque pour nous d'être impossible de quitter les bureaux, on risque de rester coincé dans les
02:14bureaux.
02:15Donc à ce moment-là, 90% de la rédaction est vacuée, seule reste une équipe extrêmement réduite.
02:21Et depuis, en attendant l'évolution de la situation, comme je vous ai dit, on s'adapte en permanence,
02:28ça peut changer à chaque minute. En attendant, on travaille à distance, chacun chez soi.
02:34Parfois, on a quitté aussi nos domiciles pour ceux qui habitent dans les régions extrêmement exposées
02:40et sont allés se réfugier chez de la famille ou des connaissances plus au nord
02:46ou dans des régions qui sont considérées comme plus sûres.
02:48Et au moment justement où on échange, vous et moi, Stéphanie Khoury, il y a ces images,
02:52celle de ces Libanais, contraints au départ, 95 000 personnes au moins, 95 000 déplacés à ce jour.
03:00Est-ce que vous craignez qu'on se dirige vers une grave crise humanitaire dans votre pays ?
03:06Je pense qu'on y est déjà. Je pense que les chiffres sont extrêmement sous-évalués.
03:12Lors de la dernière guerre, on parlait d'un million de déplacés.
03:15Je ne sais pas si on a atteint les un million de déplacés,
03:18mais je pense qu'on est d'ores et déjà dans plusieurs centaines de milliers de déplacés.
03:22Les rues du centre-ville de Beyrouth, de la Corniche de Beyrouth,
03:25mais d'autres villes comme Saïda aussi, sont inondées de personnes, de familles
03:31qui dorment dans la rue, qui dorment dans leur voiture,
03:33pour ceux qui ont la chance d'avoir une voiture sous des tentes improvisées,
03:37parfois à l'air libre.
03:39Les Libanais se mobilisent.
03:40Il y a une très forte mobilisation des organisations de la société civile, une solidarité.
03:47Mais tout le monde est absolument dépassé.
03:49Les moyens dont on dispose sont bien au-deçà des besoins.
03:54Donc la crise est déjà largement là.
03:56Est-ce que vous trouvez aussi que la réponse des autorités est à la hauteur ?
04:01Est-ce qu'il y a suffisamment d'abris pour pouvoir accueillir ces familles ?
04:04On en voit certains dormir à même le sol, dans la rue, dans leur voiture.
04:11C'est très difficile de répondre à cette question.
04:14Ce qu'on sait, c'est que les autorités se sont mobilisées,
04:17qu'il y a un véritable effort de coordination, que ce soit de la part du Premier ministre,
04:21du Président, du ministre des Affaires sociales.
04:24Mais encore une fois, l'État libanais est un État qui sort d'une crise de plusieurs années.
04:29C'est un État qui est quasi failli, qui manque cruellement de moyens.
04:35Les aides internationales ne sont pas encore arrivées.
04:39Donc l'État libanais, les municipalités, les ministères font aussi avec les moyens du bord.
04:45Donc pour les populations concernées, évidemment que la réponse est non.
04:49La réponse n'est pas à la hauteur.
04:53Ça ne veut pas dire que les autorités ne se mobilisent pas.
04:56Le Hezbollah a revendiqué ce vendredi de nouvelles attaques contre le nord d'Israël.
05:01Est-ce que, de votre point de vue, c'est le parti chiite qui est responsable aujourd'hui
05:04de cette nouvelle crise que vit le Liban ?
05:08Oui, je pense pouvoir dire que pas simplement de mon point de vue,
05:13du point de vue d'une part grandissante de la population libanaise.
05:18C'est le Hezbollah qui nous a entraînés de force une nouvelle fois
05:24dans un conflit sans demander l'avis non seulement aux Libanais,
05:32mais à sa propre base. Je pense que c'est un sentiment aujourd'hui qui est dominant
05:37et qui continue de grandir. Est-ce que ça va changer ?
05:41Est-ce que la violence de la réponse israélienne à l'avenir
05:44va refaire basculer l'opinion publique libanaise ?
05:47On va le voir, ça va dépendre des jours et des semaines qui viennent.
05:51Mais pour l'instant, en tout cas, on est encore dans les premiers jours
05:55de la guerre.
05:56Et le sentiment de colère contre ce parti
06:00est extrêmement fort.
06:01Une colère aussi dirigée contre l'État hébreu
06:04ou plus précisément contre le ministre d'Extrême-Droite
06:07Vizalès Motrich qui explique
06:08que Beyrouth doit s'attendre à subir le même sort
06:11que Khan Younes à Gaza.
06:13Comment est-ce que vous, vous avez reçu ces propos ?
06:19Oui, je pense qu'il faut bien comprendre ce qu'était la journée d'hier,
06:21qui était une journée absolument terrifiante.
06:23C'est la première fois qu'un ordre d'évacuation
06:27porte sur plusieurs quartiers de la capitale libanaise.
06:31On parle de centaines de milliers d'habitants.
06:33Ça ne concernait pas seulement les habitants de ces quartiers,
06:36ça a concerné toute la ville, toute la capitale,
06:39puisque les habitants des autres quartiers
06:42ont également fui ou alors ont reçu les populations
06:45qui venaient de la banlieue sud.
06:47C'était une journée où on s'est vraiment senti extrêmement petit
06:54face à la toute-puissance de l'armée israélienne.
06:58On sentait qu'on était extrêmement vulnérable,
07:03que tout pouvait arriver à n'importe quel moment,
07:06qu'ils avaient droit de vie ou de mort
07:09sur les habitants de Beyrouth.
07:14C'est un sentiment de terreur extrêmement particulier.
07:19Et ça, évidemment, que ça entretient
07:24une élimité historique avec Israël.
07:30Stéphanie Rouli, le président français, est intervenu.
07:34Il explique qu'il essaie d'arracher un cesse-il-feu.
07:36Il est intervenu auprès du premier ministre israélien,
07:39notamment Paris en première ligne,
07:41parce qu'il y a aussi une relation particulière
07:44entre la France et le Liban.
07:45Mais est-ce que vous avez l'impression qu'au-delà
07:47de cette voie française, le Liban est seul,
07:50aujourd'hui, abandonné à son sort face à ce qu'il est en train de subir ?
07:54Oui, absolument.
07:55D'autant plus dans cette nouvelle guerre,
07:57où on sent qu'il y a une fatigue de la part de la communauté internationale
08:02face à ce Liban qui, encore et toujours, répète à l'infini ce même scénario,
08:06d'autant plus que maintenant, c'est à l'échelle régionale
08:09que le conflit est en train de se dérouler.
08:12Donc, oui, je pense que le sentiment d'être abandonné des dieux
08:16est plus fort aujourd'hui qu'il ne l'a jamais été.
08:20Les initiatives d'Emmanuel Macron sont remarquées.
08:24Les Libanais voient ça, observent ça,
08:26même si on a le sentiment qu'on se tourne vers Emmanuel Macron
08:32depuis plusieurs années, depuis l'explosion au port de Beyrouth.
08:35On espère de Paris des résultats
08:39et c'est systématiquement suivi par une grande déception.
08:42Donc, il y a aussi un sentiment d'impuissance, de lassitude
08:48face à ce scénario qui se répète d'année en année, de guerre en guerre.
08:53Vous faites preuve de beaucoup de calme et de sang-froid dans cet échange,
08:57ce qui vient contraster totalement avec les images qu'on diffuse en même temps
09:00de ces immeubles, je le disais, complètement éventrés,
09:03de ces véhicules calcinés.
09:04C'est aujourd'hui à ça que ressemble la banlieue sud de Beyrouth.
09:07Est-ce que vous avez peur en ce moment
09:10et comment est-ce que vous voyez les prochaines heures,
09:12les prochains jours surtout ?
09:15Oui, évidemment qu'on a en permanence,
09:18on a un état de vigilance et d'alerte qui est permanent
09:25à la fois pour continuer notre travail,
09:28être à l'affût des nouvelles et en même temps pour nous,
09:31pour nos familles, pour nos entourages
09:33qui se trouvent d'un bout à l'autre de la ville, du pays.
09:37Oui, on a peur.
09:40On essaye autant qu'on peut de se mettre à l'abri dans des environnements sécurisés
09:45pour pouvoir mettre de côté cette peur et continuer notre travail.
09:50La seule chose, je pense, que chacun de nous, en tant que journaliste,
09:53espère, c'est pouvoir préserver ce petit espace de sécurité
09:58pour que le travail puisse continuer à être possible.
10:02Merci beaucoup Stéphanie Roury.
10:03On peut vous lire dans les colonnes de Lorient le jour.
10:06Merci d'avoir pris le temps de répondre à nos questions,
10:08de livrer votre témoignage et en même temps votre analyse de la situation.
10:11Merci beaucoup.
10:12Prenez soin de vous.
10:13Gracias.
10:13Merci.
10:14Merci.
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