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00:00Bonjour Frédéric Mettezot, merci d'avoir accepté l'invitation de France 24, vous êtes rédacteur en chef de Forbidden Stories
00:05et vous venez nous parler d'une enquête que vous publiez, Eyes of Iron, ou comment le régime surveille secrètement
00:11ses citoyens.
00:13C'est écrit noir sur blanc, le régime dispose d'une arme sophistiquée de surveillance de la population, c'est
00:18un puissant logiciel russe de reconnaissance faciale.
00:21C'est ça, ce logiciel il s'appelle FindFace, il a été développé par une société russe qui est très
00:29liée à tout l'écosystème techno, high tech, sécuritaire, proche du Kremlin.
00:34Et donc ce logiciel dont on voit la démonstration depuis le site internet de son fabricant, c'est pas seulement
00:41de la vidéosurveillance, c'est de la reconnaissance faciale.
00:44C'est-à-dire qu'il va enregistrer tous les visages qu'il voit, ces visages vont être remis dans
00:49une base de données et ensuite, si on retrouve ce visage sur une autre caméra,
00:55eh bien on peut suivre le parcours d'une personne, on peut voir si cette personne était par exemple à
00:5918h dans le métro, à 20h à une manifestation anti-régime et à minuit de retour chez elle.
01:05Et, deuxième possibilité, ce logiciel permet aussi de voir avec quelle personne cette personne était.
01:12Ça permet donc d'avoir une idée de qui sont des groupes, par exemple, de ce que le régime va
01:17appeler des agitateurs, des opposants.
01:19Et on voit ces images à l'antenne, quelle est l'ampleur de cette surveillance ? Tout le monde est
01:24surveillé en Iran ?
01:25Alors, c'est un immense pays, c'est 90 millions d'habitants. Ce que nous avons pu documenter...
01:31Dans les grandes villes peut-être ?
01:31Voilà, ce que nous avons pu documenter à partir de documents exclusifs, justement, en provenance d'entreprises iraniennes et russes,
01:40avec nos partenaires,
01:41ce qu'on a pu documenter, c'est que le logiciel est utilisé à Téhéran, dans le métro, dans les
01:47universités,
01:47ou encore à Machad, qui est la deuxième ville de l'Iran, qui est un lieu sain du chiisme également.
01:53Et par exemple, Téhéran, c'est une immense conurbation, c'est une ville immense.
01:58On sait que ce sont plusieurs dizaines de caméras qui ont été installées, notamment dans le métro, qui est un
02:03endroit très passant.
02:04Et on découvre ces images ?
02:06Le métro de Téhéran, qu'on voit à l'écran, est un axe de passage très important.
02:11Ça dessert, notamment, le Grand Bazar de Téhéran.
02:14Donc, on sait que ce logiciel, son visage est potentiellement dans la base de données.
02:21Logiciel russe qui a été acquis, et c'est intéressant, en toute discrétion, vous l'écrivez.
02:24Oui, c'est ça. Ce logiciel, il n'a pas été acheté facialement par le ministère de la Défense ou
02:30les gardiens de la Révolution.
02:31Il n'y a pas eu d'appel d'offres publiques, en vrai ?
02:32Non, il n'y a pas d'appel d'offres publiques. C'est ce que nous a expliqué une personne
02:36avec qui on s'est entretenus, avec nos partenaires que je voudrais citer.
02:39Par exemple, Le Monde ou Der Spiegel.
02:41Cette personne nous dit qu'il n'y a pas d'appel d'offres pour que tout ça reste sous
02:44les radars.
02:45Et le logiciel est acheté par plusieurs sociétés-écrans.
02:48Il y a plusieurs start-up qui, souvent, vont changer de nom, changer d'adresse, mais pas changer de personnel.
02:55Donc, ça permet d'avoir toute une série de dominos qui empêchent de suivre, de tracer la provenance du logiciel.
03:02Et ce sont plusieurs organes sécuritaires qui organisent ce logiciel.
03:07Les gardiens de la Révolution, évidemment, le ministère du Renseignement.
03:11C'est ça. Ce sont les deux principaux organes, les deux principales instances qu'on a pu identifier.
03:17Nous avons eu en main des contrats, nous les avons fait traduire, expertiser.
03:21Et effectivement, ce sont ces organes, ces instances extrêmement féroces.
03:28Ce sont elles qui ont participé à la répression terrible des 8 et 9 janvier dernier.
03:3230 000 morts en deux jours.
03:34Et c'est sans doute à cause d'elles qu'aujourd'hui, le peuple ne se soulève pas en Iran.
03:38Gauthier, on le disait tout à l'heure ensemble, ce genre d'enquête, c'est primordial.
03:42C'est capital.
03:43Capital parce que dans l'évaluation que nous faisons, que nous ne faisons pas, de l'importance politique de l
03:51'événement, il y a cela.
03:52Il y a cela parce qu'il est capital de rappeler ce que peuvent vivre les individus qui vivent dans
03:58un système pareil.
04:00Et encore, là, on n'est pas allé au-delà de ce qui peut arriver, justement, une fois qu'on
04:05vous a reconnu dans le métro,
04:07et comme vous disiez tout à l'heure, à 18h dans la manifestation, qu'est-ce qui se passe après
04:11?
04:11Mais rien que ça. Il faut savoir ce qu'on ressent quand on se sent surveillé.
04:17Rappelez-vous, ce que vous décriviez là, c'est la version ultra-moderne de ce qu'a vécu la République
04:22démocratique allemande,
04:23avec X milliers ou millions de ce qu'on appelait les inofficiale mitarbeiter,
04:28c'est-à-dire les gens qui surveillaient éventuellement son propre mari, sa propre femme, son cousin.
04:34Bon, et alors ça donnait des papiers, des liasses de papiers énormes, mais c'était ça.
04:38Et après, on disait, effectivement, pour ceux qui ont vu le film, la vie des autres, c'est exactement ça.
04:43On dit, voilà, un tel à telle heure était chez lui avec sa femme, ensuite ils sont sortis au restaurant,
04:48etc.
04:48Et bien, rien que ça. Et puis d'ailleurs, les autorités l'ont bien vu, puisque vous disiez tout ça
04:53est passé par un prête-nom,
04:54c'est-à-dire qu'on n'a pas dit que la République islamique d'Iran n'a pas osé
04:58dire qu'elle voulait l'acquisition d'un logiciel pareil.
05:01Et bien, rien que cela. Rien que cela, je ne dis pas que ça doit justifier une action militaire,
05:07mais savoir que quand des gens souhaitent s'émanciper et vivre librement, tout ça prend son sens grâce aussi à
05:15cette enquête
05:16et que nous sommes, nous, relativement inaccessibles ou inconscients de cela parce que nous vivons depuis 80 et quelques années
05:25dans des systèmes qui ont toutes les imperfections, mais où s'il vous arrive ce genre de choses,
05:29vous avez le droit de protester et de faire condamner ceux qui auront fait irruption dans votre vie privée.
05:35Et ce qu'il faut expliquer aussi, c'est le pourquoi de cette enquête.
05:39Nous, Forbidden Stories, nous sommes une organisation qui est là pour continuer et achever le travail des journalistes
05:46qui sont menacés, qui sont arrêtés, qui sont assassinés.
05:48Or, en Iran, les journalistes ne peuvent pas travailler.
05:52Un journaliste indépendant est un journaliste mort ou en prison.
05:56Chaque enquête, chaque investigation, c'est une histoire interdite.
05:59C'est pour ça qu'on s'appelle Forbidden Stories.
06:01C'est parce que ce genre d'informations que nous révélons est dans l'intérêt public.
06:06Évidemment, dans l'intérêt public des Iraniens qui ont été appelés à se soulever par Donald Trump et Benjamin Netanyahou.
06:12Mais il faut qu'ils sachent, et ils s'en doutent quand même parce que ce ne sont pas du
06:15tout des gens stupides,
06:16mais il faut qu'ils sachent dans quel univers ils évoluent.
06:19Le gouvernement iranien, oui, avait annoncé en 2022 qu'ils allaient recourir à la reconnaissance faciale pour surveiller les vêtements
06:29des femmes,
06:29voir si les femmes portaient le hijab.
06:31Mais on n'avait jamais eu aucun détail technique, aucune modalité de ça.
06:35Là, nous avons réussi, grâce à ces documents exclusifs et à des entretiens exclusifs,
06:41à expliquer quel est ce logiciel, comment il fonctionne.
06:45Et les Iraniens se doutaient qu'il y avait quelque chose.
06:47Des fois, ils mettaient des masques chirurgicaux ou des bonnets pour ne pas être reconnus.
06:50C'était ma prochaine question.
06:51Des hommes et des femmes qui dissimulent avec des masques chirurgicaux, des foulards et des capuches.
06:54On va peut-être découvrir les images. Allez-y.
06:56Oui, les Iraniens se doutaient bien qu'il y avait quelque chose.
06:59Ils essayaient de masquer leur visage.
07:01Mais là, on voit la profondeur, la puissance et l'efficacité de ce logiciel.
07:06Ce n'est pas seulement vous reconnaître, c'est reconnaître ceux avec qui vous étiez.
07:10Et ce n'est pas seulement en temps réel.
07:12C'est-à-dire que FineFace a cette possibilité de télécharger des vidéos qui ont été filmées, par exemple, 4
07:18heures avant avec un smartphone.
07:19Un policier va filmer une manifestation avec son smartphone.
07:22Il le rentre dans FineFace et là, le logiciel va examiner toute la vidéo hors ligne, offline.
07:28Donc ça, c'est une possibilité supplémentaire.
07:30Et on voit un homme qui détruit l'une des caméras qui sert justement à reconnaître les Iraniens dans la
07:35rue.
07:36Cette surveillance massive, c'est aussi le signe d'un régime qui ne tient qu'à un fil, qui se
07:40méfie de sa population.
07:41C'est un régime qui se méfie de sa population.
07:44La vraie question, c'est à quel fil tient le régime ?
07:47Est-ce que les frappes...
07:49Le fil sécuritaire au moins.
07:50Le fil sécuritaire.
07:51Est-ce que les frappes ont endommagé toute la structure sécuritaire de surveillance ?
07:55On ne le sait pas.
07:57C'est très difficile d'avoir des informations.
07:59Mais en tout cas, les Iraniens sont prévenus.
08:03Ils sont surveillés.
08:05Et c'est vrai que pour le moment, nous n'avons pas d'informations qui nous laissent à penser qu
08:09'il y a un soulèvement massif des Iraniens
08:11ou qu'il y a des désertions massives dans la sécurité, dans les forces de sécurité, c'est aussi parce
08:16que les Iraniens se savent sous surveillance.
08:18Ils se savent sous surveillance.
08:20Et la surveillance, souvent, ça termine par la mort, en témoignent les 30 000 personnes assassinées au mois de janvier.
08:26Gauthier, on parle de ce fil sur lequel tient le régime.
08:29La question, c'est quelle épaisseur ?
08:31Oui, quel courage aussi faut-il ?
08:35Ceux qui ont manifesté, compte tenu non seulement des circonstances, mais aussi de ce genre de système de surveillance absolue,
08:45ont un courage fantastique.
08:46Est-ce qu'on ne peut pas leur en vouloir aussi peut-être d'avoir d'une part une forme
08:51de peur et puis de se dire, quitte à y aller,
08:55autant arriver à évaluer le moment très précis où une action sera utile et définitivement ?
09:02C'est ça aussi qui est compliqué, parce qu'évidemment, Donald Trump se dit « allez-y les enfants ».
09:06Mais oui, et alors, qu'est-ce qu'on attend ? Quel est le moment qui sera le plus opportun
09:10?
09:11À quel moment précisément pourra-t-on juger que le régime est suffisamment chancelant pour qu'il puisse être chassé
09:18?
09:18Il y a autre chose, moi, que je trouve très importante dans cette enquête, c'est qu'au fond, si
09:25on remonte au début de la République islamique,
09:27il n'y avait certes pas ce logiciel, mais cette forme de flicage, comme on dit vulgairement, c'est-à
09:33-dire de surveillance absolue et totale de la population,
09:36elle existe dès le début de la Révolution islamique, alors même que l'Occident dit « il faut comprendre, ce
09:43peuple a besoin de respiritualisation,
09:46il faut être indulgent, vous vous souvenez d'ailleurs, en plus, il y a la Khomeini qui avait été hébergée
09:51en France, bénéficiait, jouissait d'un certain crédit.
09:56Et puis pour ceux qui étaient dans un discours anti-américain parfaitement respectable au demeurant,
10:03ils disaient « voilà, c'est normal, l'Iran va se trouver une voie en dehors de l'impérialisme américain
10:08».
10:08Donc ça veut dire que si on nous dit aujourd'hui que ce système est intervenu, a été créé en
10:14réponse à une forme de coercition ou d'oppression indirecte de l'Occident,
10:21ça n'est pas vrai, ça a commencé avant.
10:23Que l'Occident n'ait rien arrangé par la suite, je suis d'accord, mais c'est antérieur au moment
10:28même où on a considéré que la République islamique n'était pas respectable.
10:31Un commentaire, Frédéric Mettezou, ce qui vient d'être dit.
10:33Oui, ce qui est intéressant, c'est que ça montre aussi qui est le vieil allié, l'ancien allié de
10:38la République islamique.
10:39Avant, c'était l'URSS qui était plutôt assez bienveillante, même si la religion est l'opium du peuple.
10:45Et dans notre enquête, nous montrons que ce logiciel, il a été fabriqué en Russie.
10:50C'est vrai qu'il y a les sanctions occidentales, donc on ne peut pas avoir de technologie occidentale en
10:55Iran.
10:55Mais le fait que ce logiciel ait été fabriqué en Russie, qu'il ait été testé pendant la Coupe du
11:01monde de football 2018,
11:02qu'il ait été fabriqué par une compagnie aujourd'hui très liée à tout cet écosystème technologique proche du Kremlin,
11:09je trouve que c'est important.
11:11Et d'ailleurs, c'est visible sur le site de Forbidden Stories.
11:14Nous publions le contrat, la lettre de mission de la société russe, qui est basée à Moscou,
11:22de cette société russe et donc qui donne mandat à une start-up iranienne pour installer le logiciel en Iran.
11:27Et on s'en éloigne, mais ça fait beaucoup penser à la Chine, cette surveillance de masse avec ses petits
11:32visages recensés dans une base de données.
11:34Bien sûr. Et ça aussi, c'est d'une évidence affligeante presque.
11:41Mais il ne faut jamais rater une occasion de le rappeler, encore une fois, rien que d'être suivi.
11:48Si on peut imaginer ça, par exemple, après ce fichage facial, bon, vous allez être suivi tout d'un coup
11:55dans la rue.
11:56Ça n'est pas forcément gravissime.
11:57Mais je vous promets que pour des gens qui n'ont jamais connu ça jusqu'à présent, si c'est
12:02gravissime,
12:03et puis il y a une suite.
12:04Et puis il y a, comme vous disiez, il n'y a pas de hasard complet entre le fait qu
12:07'un régime comme celui de la Russie,
12:10qui a besoin fondamentalement de se distinguer en disant que l'Occident est décadent,
12:15et trouver un ami tout trouvé, et c'était déjà le cas avant,
12:19mais trouver un ami tout trouvé dans le régime oppresseur iranien.
12:23Ça aussi, c'est d'une évidence terrible, mais rappelons-le peut-être pour nous-mêmes,
12:29pour nos oreilles, et puis pour ceux qui ont à décider, juste une toute petite phrase,
12:34dans tout ce que vous avez montré avant votre intervention, monsieur.
12:37Il y a cette espèce d'emballement autour de la technologie militaire.
12:41Fantastique, mais dites-nous, à quoi sert telle et telle arme ?
12:45Qu'est-ce qu'il est possible de faire ?
12:46Qu'est-ce que est le but quand on emploie tel, tout à l'heure,
12:50le général américain qui disait, nous tirons sur tout ce qui nous tire dessus.
12:53Oui, d'accord, très bien, mais à quoi sert tout ça ?
12:56Et il y a peut-être des objectifs parfaitement respectables,
12:59à condition qu'on pense à ces gens qui font l'objet au minimum d'une surveillance,
13:04quand ce n'est pas autre chose, 35, plus combien de milliers de morts ?
13:0830 000 environ.
13:0930 000 environ, en quelques jours.
13:11Et on ne rappellera jamais assez l'importance du journalisme, surtout en temps de guerre.
13:15Merci beaucoup Frédéric Métaison.
13:16Merci pour l'invitation.
13:17C'était l'invitation de France 24, vous revenez quand vous voulez.
13:20Merci également Gauthier pour vos lumières.
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