00:00Et nous sommes en ligne avec Yosra Mojta-Hedi, artiste plasticienne iranienne, exilée en France depuis 2014.
00:08Bonjour Yosra, merci infiniment d'avoir accepté notre invitation sur France 24.
00:13Vous êtes à Lille, vous avez toute votre famille à Téhéran, une autre dans la partie kurde du pays.
00:19D'abord, comment allez-vous ? Quelle est votre réaction à cette première journée de frappe sur l'Iran ?
00:27Bonjour, effectivement on vit une souffrance énorme, la douleur dans le cœur et voilà, on attend une libération de pays
00:41pour le peuple d'Iranienne.
00:44Et du coup, c'est vrai que cette distance est très dure à vivre et donc on vit dans cette
00:52sombre douleur.
00:54Je le disais au début de cette édition spéciale, il y a un tout premier bilan qui nous est parvenu
01:00de la part du croissant rouge iranien.
01:02201 morts, 747 blessés.
01:06Je crois que votre mère habite à proximité du complexe de la résidence de l'ayatollah Khamenei qui a été
01:13totalement détruite.
01:15Est-ce que vous avez eu des nouvelles de votre famille en Iran ?
01:20Non, malheureusement je n'ai pas de nouvelles, c'est juste que ce matin j'ai reçu un message de
01:25sa part et de la part de ma soeur en disant que ne vous inquiétez pas, l'Iran est attaqué,
01:30le Téhéran est attaqué, le cœur de Téhéran.
01:34Et sans doute l'Internet va être coupé, donc on ne va pas trop bouger, donc ne vous inquiétez pas.
01:43Donc c'est vrai que depuis, l'Internet est coupé et je n'ai pas du tout de nouvelles.
01:47Il y a eu cet appel du régime aux habitants de Téhéran de quitter la ville.
01:54Est-ce que vous pensez que votre famille aurait pu répondre à cet appel et quitter Téhéran ?
02:03En fait c'est très bizarre parce que nous, je pense qu'ils ne vont pas fortement se déplacer.
02:10En fait c'est une résistance, malgré la peur, les gens y restent.
02:14Même je me souviens la dernière fois que l'Iran était attaqué par l'Israël, ma mère, ma soeur n
02:21'avaient pas vraiment envie de bouger et de sortir justement, de dire nous on doit rester.
02:26Et c'est en fait, c'est par la résistance qu'en fait peut-être qu'il y a des
02:31choses qui vont se placer.
02:33Et en plus ce n'est pas facile non plus à commencer à bouger.
02:38Les autoroutes sont complètement bouchées et c'est vrai qu'à un moment l'idée d'être bloqué sur la
02:47route et être attaqué, c'est plus peut-être difficile à accepter que de rester chez soi et emprisonné et
02:57attendre les nouvelles ou les prochaines étapes.
03:01Est-ce que vous êtes en contact avec d'autres exilés iraniens ? Est-ce que vous avez pu prendre
03:06le pouls des réactions de la diaspora à travers le monde ?
03:10Oui, tout à fait. Nous sommes tous dans cet sombre espace qui nous enveloppe.
03:19On est presque tous souffle coupé et le cœur brisé et on n'attend que la paix en fait.
03:30Donc c'est des moments très difficiles à vivre.
03:35Justement, vous me disiez ce matin, hors antenne, au téléphone, votre sentiment d'une ambivalence folle.
03:42Vous étiez partagé entre la joie et la peur.
03:46Comment vous décririez ce sentiment, le regard que vous avez sur la situation actuellement ?
03:53En fait, c'est vrai qu'on n'aime pas la guerre.
03:56En fait, l'humain, sa nature est contre la guerre, contre la violence.
04:01Mais malgré tout, c'est comme si pour atteindre cette liberté, on n'attend peut-être une aide de l
04:12'extérieur.
04:13Et en même temps, ce n'est pas vraiment la meilleure solution parce que c'est le peuple, c'est
04:19le civil qui va être impacté par cette violence.
04:23C'est vrai qu'on vit à la fois, ce matin, j'ai entendu que le cœur de Téhéran a
04:32été blessé par ses attaques.
04:35À la fois, c'était une joie parce que je me disais, on s'est dit, peut-être qu'il
04:41y a des parties importantes du régime islamique qui vont être effacées.
04:46À la fois, nous sommes très, très inquiètes pour le peuple irénien qui va être touché, en fait.
04:53C'est le peuple qui va être touché pour tout.
04:57Justement, Mariam Pirzadé, notre journaliste ici sur ce plateau, nous disait tout à l'heure qu'il y avait un
05:04avant et un après la répression sanglante des manifestations de janvier.
05:09On parle d'entre 3 000 et 30 000 morts selon les sources. Est-ce que vous confirmez que tout
05:15a changé depuis ce soulèvement inédit en Iran ?
05:19La population ne soutient plus le régime des Mollahs ?
05:23Oui, tout à fait. Moi, je pense que les gens économiquement ou juste pour avoir les premiers droits d'être
05:34humain,
05:34ils ne peuvent plus accepter autant de mensonges de la part du régime islamique, de violences, de répression.
05:47Et je pense que la plupart des pays, à part les gens qui sont vraiment avec le régime,
05:56ils ne croient plus à eux et vraiment, ils attendent une libération, ils attendent une aide,
06:03ils attendent une ouverture pour le pays.
06:07C'est pour ça que les gens, ils n'ont plus peur de mettre leur vie en avant.
06:12Et la mort, c'est la moindre chose pour justement offrir à cette voie de libération.
06:23C'est pour ça qu'on voit aussi, quand il y avait des morts, en fait, pendant les deuils, pendant
06:31les cérémonies de funérailles,
06:35les gens, ils dansaient sur les tombeaux, ils dansaient, les mères, les sœurs, les amis, les amants,
06:41ils dansaient pour les proches qui sont morts pour dire qu'on ne baisse pas la tête devant le régime
06:51islamique,
06:51on lève le visage vers le ciel, on reste fiers, on se bat, on continue à se battre pour la
06:59liberté et on n'a pas peur de la mort.
07:03Oui, ce que disaient beaucoup d'Iraniens, des témoignages qui nous parvenaient difficilement,
07:08parce que les communications sont très régulièrement coupées,
07:11c'est qu'une partie de la population iranienne se dit de toute façon,
07:15soit je meurs sous les balles des Mollahs, soit je meurs sous les balles israéliennes.
07:20À la fin, ce qui compte, c'est de libérer l'Iran, c'est ça que vous dites ?
07:24Oui, tout à fait.
07:26En fait, il ne reste plus de solution.
07:30C'est vrai que la vie en Iran devient très, très difficile.
07:34Les premiers droits n'existent pas.
07:36Donc, les gens, ils n'ont rien à perdre, en fait.
07:42Donc, c'est pour ça qu'ils acceptent même la mort,
07:45ils acceptent à donner leur vie pour, justement,
07:50pour peut-être une petite ouverture vers la liberté.
07:56Qu'est-ce que vous espérez avec cette guerre,
07:59avec ce nouveau front qui s'ouvre en Iran ?
08:04Effectivement, moi, je pense que la seule chose que j'espère et que je souhaite,
08:09c'est la paix dans ce monde et que je pense que nous ne sommes pas d'accord
08:16avec la guerre et avec la violence.
08:19La seule chose que je souhaite, c'est l'amour, c'est la libération, c'est la liberté,
08:25c'est la solidarité, les gens dans ce monde.
08:32Et je souhaite vraiment, je pense, cette paix pour le monde.
08:41Comment, quel écho a eu en vous la prise de parole ce matin de Reza Pallavi,
08:47le fils du chat en exil depuis la révolution islamique de 1979 ?
08:53Moi, je suis née après la révolution islamique.
08:57Du coup, je n'ai pas reconnu, voilà, avant cette époque.
09:03Mais c'est vrai qu'on attend, voilà, une aide.
09:09Donc, il n'y a qu'une seule personne qui se représente aujourd'hui.
09:16Je pense qu'il y a quelque chose qui est très important.
09:20Après le mouvement Femmes et Libertés en Iran,
09:22en fait, les gens, le peuple, les femmes et les hommes
09:27nous ont appris qu'en fait, s'existe un changement,
09:32s'existe d'aller d'un état à l'autre par un mouvement intérieur.
09:39Moi, je ne suis pas à la mesure de dire
09:43qui pourrait prendre cet intermédiaire
09:46pour guider justement ce mouvement.
09:49mais en tout cas, je pense que tout geste compte
09:55et par tout le monde, par nous tous, en fait, dans ce monde.
10:01Et donc, je pense qu'il faut garder cette solidarité
10:07pour le peuple iranien et pour n'importe qui.
10:11n'importe qui pourrait apporter sa voix, leur voix.
10:16Je pense que ça peut aider à libérer l'Iran
10:20des mains remplies du sang du régime islamique.
10:24Et vous aussi, vous portez une voix, celle d'une artiste,
10:27puisque vous vous exposez, vous avez des expositions.
10:31Vous, c'est par l'art que vous parvenez à conjurer
10:34la souffrance de l'exil d'une part
10:37et la souffrance que vous vivez à distance du peuple iranien ?
10:44Très jeune, c'est vrai que j'ai appris
10:46qu'en fait, la seule solution,
10:49la seule fenêtre vers la liberté, c'était l'art.
10:54Donc, très jeune, j'ai compris qu'en fait,
10:57l'impact de la censure de régime islamique
11:01sur moi en tant que fille, était très imposant.
11:07Mais avec la distance que j'ai appris,
11:09comment il faut contrôler,
11:11comment il ne faut plus baisser la tête
11:13pour ne plus accepter l'impact de l'autre,
11:18justement la censure et la répression,
11:22en tant que surtout femme.
11:25Et donc, pour moi, la création,
11:28c'est vraiment une manière de pouvoir créer cette reliance
11:32pour pouvoir vraiment transmettre,
11:37parler, partager.
11:38Et je pense que ça, c'est la voie de la résistance
11:41et que vraiment, par cette voie,
11:44qu'en fait, le monde pourrait avoir un changement.
11:50Et est-ce que vous êtes optimiste ?
11:52Ce sera ma dernière question face à la perspective,
11:55face à la possibilité d'un changement
11:57avec les derniers développements qu'on a vus aujourd'hui
12:00pour l'avenir de l'Iran.
12:04Le monde est très sombre.
12:06On est en train de vivre vraiment
12:09cette obscurité dans le monde qui nous envahit.
12:14Je ne perds pas l'espoir
12:16parce que je crois à la paix,
12:20je crois à la nature,
12:21je crois à la liberté,
12:24je crois à l'art et la poésie.
12:27Je pense que ça peut se transformer,
12:31ce monde,
12:32grâce à des petits gestes,
12:34grâce à nous tous,
12:35si on se donne la main,
12:38grâce à cette reliance
12:40que nous tous, on a en tant qu'êtres humains.
12:43On a des racines communes.
12:46Par cette voie,
12:47je pense qu'il y a une lumière qui arrive
12:51et qui gagnera cette obscurité dans le monde.
12:55Yossah Mojtahedi,
12:57artiste plasticienne exilée en France
13:00depuis 2014.
13:02Merci infiniment pour votre témoignage
13:05et votre intervention sur notre antenne.
13:07des antennes.
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