- il y a 7 heures
Dans cette suite intense et émouvante, Michel Galabru revient sur sa longue collaboration avec Louis de Funès et livre un regard rare sur l’homme derrière la légende comique. Il évoque avec franchise son anxiété, sa vulnérabilité, ses tensions avec la critique, ainsi que le sentiment d’injustice face à sa disparition prématurée. Une conversation profonde et sans filtre sur le rire, la reconnaissance, l’ego, la foi et le prix à payer pour faire rire le monde.
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00:00Bonjour Michel Galabru. Bonjour. Merci une fois encore de répondre présent à TV Liberté.
00:05Petite question intéressante pour nos téléspectateurs. Vous avez tourné beaucoup avec Louis de Funès.
00:10Vous avez souvent témoigné sur Louis de Funès. Vous avez tourné évidemment Les 6 Gendarmes,
00:16plus des films comme Jo ou Lavare, toujours de Jean Giraud d'ailleurs.
00:23Souvent certains acteurs comme Claude Riche, Jean Lefèvre ou d'autres encore ont été
00:32un peu agacés par Louis de Funès sur certains tournages. Or vous, vous avez toujours dit du
00:36bien de Louis de Funès et vous êtes toujours très bien entendu avec lui. Qu'est-ce qui explique que
00:39vous soyez aussi bien entendu sur autant de tournages avec lui alors que d'autres personnes ont été
00:44beaucoup plus embêtées ? Monsieur c'est une question de caractère. Il y a des gens qui ont un caractère
00:48difficile, c'est tout. C'était pas Louis de Funès qui avait un caractère difficile ?
00:52Le Funès c'était qu'avec tout le monde comme il était. Il était de Funès, c'est tout.
00:57Il y en a qui aimaient, il y en a qui n'aimaient pas ça. C'est la vie.
01:01Molinaro dit que sur Oscar ou sur Hibernatus, il a eu beaucoup de mal avec lui de Funès parce
01:05qu'il ne riait pas derrière la caméra et que de Funès aimait qu'on rie comme Gérard
01:09Ory le faisait par exemple ou Jean Giraud ou d'autres metteurs en scène. Est-ce que ça peut
01:13expliquer les difficultés de Funès avec certains metteurs en scène ? Et au contraire, vous, vous
01:18étiez probablement un bon public pour lui. Vous lui donniez la réplique et vous étiez content
01:22de le faire. Il le sentait. Probablement, je ne sais rien. Comme se comportaient les autres,
01:25je n'étais pas là. Pour moi, j'ai un caractère à comprendre des gens. Je ne me prends pas
01:35pour Molière et par conséquent, je suis indulgent. Mais vous avez faux, admiratif. J'essaye d'être
01:44humain. Sinon, les rapports sont difficiles. Il faut comprendre les gens. Il faut les aimer.
01:52Sinon, on ne peut pas travailler. Il y en a... Le fèvre, il est mort. Le pauvre.
01:59Vous vous adaptez.
02:00Moi, je m'adapte, oui. Moi, j'ai un bon caractère en principe.
02:03Et vous avez joué beaucoup de Molière et Louis de Funès aussi et notamment dans la
02:06Vare. Est-ce que vous étiez parfois derrière la caméra pour regarder comment jouer Louis de Funès ?
02:12Est-ce que vous riez au moment où Louis de Funès pouvait faire rire ?
02:15Oui. Quelquefois, il était irrésistible. Moi, à un moment donné, dans la Vare, justement,
02:21il devait me taper. Alors, il m'avait poussé sur la table. J'étais à Saint-Mercy pour qu'il
02:28me foute une volée. D'ailleurs, il me tapait avec un bâton. Il y avait plusieurs bâtons.
02:34Il me faisait beaucoup rire. Il avait sa tête là sur moi. C'était irrésistible.
02:41Comment les gens ne pouvaient pas rire. Après, d'ailleurs, cette scène faisait beaucoup rire
02:44aussi. Et est-ce que vous, quand vous jouiez avec lui et que lui était parfois derrière la caméra,
02:49est-ce qu'il pouvait rire de ce que vous faisiez ? Ou est-ce que vous ne regardiez pas
02:52forcément
02:53à ce moment-là ? Non, mais il riait. Il était très bon public. Ah oui ? D'ailleurs, en
02:57général,
02:58les grands comiques sont très rieurs. Sinon, ils ne goûteraient pas. Vous voyez ? Il faut s'y connaître
03:06un peu. Il faut apprécier. Ils ont de l'empathie. Voilà. Voilà. Exactement. Ils sont contents.
03:12Même si après, ils ont des remarques à faire. Sur le moment, ils rient. Ils sont très agréables.
03:18Alors, Louis de Funès, évidemment, aujourd'hui, il est reconnu comme Michel Audiard. Mais il a mis
03:24beaucoup de temps à être reconnu par non pas le public qui a toujours aimé de Funès, mais les
03:29critiques qui lui sont tombées dessus à une époque, comme sur vous, comme sur les comiques français
03:34en général, et que n'a pas subi Louis de Funès dans les colonnes de certains journaux,
03:38alors qu'aujourd'hui, les mêmes journaux, et peut-être quand même d'autres journalistes,
03:42lui rendent hommage. Les autres sont morts. Les autres sont morts, oui.
03:46Ah bon, ça, c'est la connerie. Je m'excuse. De Funès était un type très drôle, qui avait
03:53beaucoup de talent, ne pas le reconnaître quand on le voyait. C'était de la connerie, c'est
03:58tout. Or, le rire est mal vu. Le rire est mal vu par tout le monde. D'ailleurs, je crois
04:05que c'est la bruyère qui disait ça, à son époque du XVIIe siècle. Ah, vous avez
04:11fait rire ce soir. Eh bien, ce n'est pas vous qui avez gagné la partie. On ne se souviendra
04:18pas de vous. On vous méprise. Ils ont ri. Vous étiez drôle. Mais pour eux, c'est
04:25petit. Pour eux, ce n'est pas l'intelligence. Vous n'avez pas brillé. Lui, là, dans le
04:30coin, là, qui a dit que deux ou trois phrases, lui, il est très intelligent, lui. Il n'a
04:36rien dit. On ne peut pas savoir s'il est intelligent. Voilà. C'est très mal vu.
04:40Parce que pour certains critiques un peu prétentieuses, il y a le rire qui est...
04:45Le rire est méprisable. Et qui est explicite, alors que le fait de se taire engendrerait
04:50je sais quel mystère. Mais le mystère, s'il ne dit rien, c'est qu'il est intelligent.
04:54Et parfois, le mystère, ça renvoie au néant. En dessous, il n'y a rien. Souvent, il n'y
04:58a rien dessous. Alors, est-ce que vous croyez que ça n'a pas un peu changé, ça, quand
05:01même, depuis une trentaine d'années ? Est-ce que le rire n'est pas un peu plus reconnu ?
05:04Est-ce
05:04que les comédiens ne sont pas un peu plus reconnus qu'il y a une trentaine d'années
05:07quand les critiques de cinéma faisaient la pluie et le beau temps, parfois, dans
05:11certains secteurs de la société ? Peut-être, peut-être. Enfin, c'est humain, ça. Ça ne change
05:15pas tellement. Pourquoi ? Le rire, on rit, on prend du plaisir sur le moment, un rire.
05:24Eh bien, beaucoup de gens, pour eux, c'est anodin. Vous faites rire, donc vous êtes un bon
05:34pitre, mais ça s'arrête là.
05:35Pourtant, il est plus difficile de faire rire que de faire pleurer. Nous savons tout
05:39ça. Nous savons tout ça, mais je crois que, et notre époque n'y échappe pas, celui
05:45qui fait rire, sur le moment, on l'apprécie, on lui donne une petite tape, après, dire bon,
05:52t'es bien, mais c'est tout. Il n'est pas apprécié.
05:56Vous en avez souffert, vous, de ça ? Souffert, c'est beaucoup dire. Vous avez été
06:01parfois un peu... Enfin, on était considéré, oui, on est considéré comme un type qui
06:05est... Alors que c'est complètement contraire, voilà. C'est comme ça, on est... Celui qui
06:12fait rire n'est pas apprécié. On peut lire ça, je crois, dans certains manuels de
06:17littérature, oui. Et de Funès, à qui on disait qu'il aurait pu peut-être tourner dans
06:21certains films dramatiques, pensait qu'il n'aurait jamais pu le faire et qu'il était très
06:24heureux de faire rire les gens. Est-ce que vous croyez qu'il a pu parfois souffrir
06:27de certaines attaques à Dominem ? Énormément. Oui ? Ah oui ? Plus que vous, à la limite ?
06:32Ah oui. Parce que moi, je n'étais pas à grande venette, moi. Moi, je tournais le gendarme...
06:38Et à sa différence, vous avez tourné des rôles dramatiques. Ah oui ? Ah, j'ai tout
06:41tourné. Oui, oui. De Funès n'a jamais voulu s'y hasarder. Non, non. Mais d'ailleurs, je crois
06:46qu'il a bien fait. Oui. Je ne crois pas que c'était un vrai dramatique, non ? Mais c
06:54'était
06:54un dramatique dans la vie parce qu'il souffrait de complexes. Lesquels, par exemple ? Il avait
07:02la timidité maladive de Funès. La timidité maladive. Raison pour laquelle il voulait que
07:08les metteurs en scène rient derrière la caméra pour le rassurer. Il voulait que les gens soient...
07:12Il voulait des copains, lui. De Funès m'a téléphoné à 7 heures du matin. Moi, je ne suis pas
07:18du matin.
07:18Hein ? Qu'est-ce que tu veux, Louis ? Qu'est-ce que tu veux ? Il faut que
07:22tu viennes tourner
07:23avec moi. Mais Louis, je ne suis pas engagé. Je ne peux pas venir. Ah ! Tu n'es pas
07:32engagé.
07:32Mais tu vas voir si tu n'es pas engagé. Moi, il me faut quelqu'un en face de moi.
07:36Merde,
07:37pardon. Moi, j'étais ensommeillé. Mais puis, il m'a fait faire une chose que je n'aurais
07:41pas dû faire. Mais voilà, tu vas téléphoner à Molinaro. Bon, Molinaro, il ne m'aimait
07:47pas beaucoup. J'ai compris. Ah ! Merde, j'ai téléphoné. Alors là, il m'a mis dans
07:52la merde parce que Molinaro, quoi ? Qu'est-ce que c'est ? Mais un rôle, mais il n
07:57'y a rien.
07:57Qu'est-ce que... Je sais, peut-être un jour, dans deux mois, mais il ne m'aimait pas.
08:04Alors, j'ai dit... Qu'est-ce que tu veux, Louis ? Il m'a dit qu'il avait un
08:08truc... Ah ! Oui ! Mais tu en
08:09auras d'autres films ! Alors que je n'ai pas... Il était illogique. Un moment de panique
08:14après. Mais il t'aura d'autres films, il m'a dit. Je ne peux pas, je n'ai rien
08:18demandé.
08:20Il voulait que vous le secouriez. Et finalement, Molinaro ne vous a pas engagé. Mais c'était
08:26un moment d'angoisse représentatif de la personnalité de Louis de Funès. Vous en déduisez
08:30ce que vous voulez. À 7 heures du matin, il a eu la faiblesse de m'appeler parce qu'il
08:37paniquait. Voilà, c'est tout. Aujourd'hui, de Funès, c'est quand même, comme je le
08:40disais tout à l'heure, très reconnu. Audiard, de Funès, ce sont deux valeurs sûres
08:44du cinéma français. Il y a 30 ans, tout le monde les attaquait. Maintenant, tout le
08:48monde les encense. Comment vous percevez cette évolution ? Et comment expliquez-vous
08:53que l'un et l'autre soient aussi reconnus après avoir été tant attaqué ?
09:00C'est banal, c'est habituel. Les gens ne sont pas bons. Le premier mouvement est
09:07la critique. Il fait rire, tu le trouves drôle. Ça commence comme ça. On entend dire
09:14il y a un mec qui est drôle. Tu devrais aller le voir. Le type y va. Non, je ne
09:19trouve pas
09:19qu'il faut dire non. On est négatif. Les gens ne veulent pas reconnaître, ils ne veulent
09:25pas admettre, ils ne veulent pas etc. Il faut du temps pour qu'ils soient éventuellement
09:29reconnus parce qu'ils sont géniaux. Oui. Et ils ne veulent pas aller dans le sens
09:34commun. Ça les gêne etc. Et vous n'étiez pas fasciné parfois par le contraste qui existait
09:40entre d'un côté le de Funès très timide, anxieux, angoissé derrière la caméra, puis
09:45le de Funès éclatant, explosif, d'une drôlerie irrésistible devant. Vous n'avez pas l'impression
09:49que cette métamorphose était géniale ? Non, parce qu'en principe, ça fait partie
09:55des gens qui ont un comique, ce sont des timides. Un homme qui est comique, c'est un
10:02type qui est timoré, c'est un type qui a peur, c'est un type qui est intimidé, qui
10:11n'ose pas se montrer. Tout ça fait partie de la base d'un comique. D'où vient le comique
10:18?
10:18Moi, c'est une analyse que je vous fais. Moi, parce que j'ai eu ça, j'avais ça.
10:23Funès était très timide. Et il me demandait à son secours souvent. La preuve, elle est
10:30quand je ne sais qui de la télévision est descendue pour l'interviewer de Paris, ce type
10:34qui croyait aux avions, aux trucs lunaires, ce truc-là, sous coupe-volante, là.
10:44Jean-Côte-Bourret. Voilà. Il connaît tout, lui. Il y a 10-15 ans, ça. Et plus
10:51que ça, peut-être. Plus, oui. Et ben, il était descendu pour interview de
10:56Funès. Du Funès, c'est la grosse venette. Moi, j'étais une merde. Et...
11:01Vous ne s'est pas exagéré, quand même ? Presque assez, à cette époque-là, oui.
11:05Ah, vous étiez considéré comme tel ? Ah oui, oui. Mais ça n'était pas vrai pour autant.
11:08Un ringard ! Bah oui, vous...
11:12C'était écrit dans la presse. Comment...
11:16Euh... M. Machin, ton truc, a pris pour ce film un ringard !
11:23Vous avez souvent raconté l'histoire, justement, de votre engagement sur le premier gendarme.
11:27Voilà. Voilà. Où vous avez... Voilà. Je veux... Je veux un ringard. Je ne veux pas le payer.
11:36Je ne veux pas... C'est ça. Non, non, non. Bon, il y a deux Funès, ça va coûter de
11:41l'argent, ça, c'est chiant.
11:43Et puis, là, attention, là, vous mettez des minables, hein ? Ouais.
11:48Je sais que vous aimiez beaucoup, beaucoup de Funès. Quand vous y repensez, parfois, est-ce qu'il vous arrive
11:55d'être ému ?
11:56Est-ce que vous le regrettez ? Est-ce que vous aimeriez pouvoir lui parler ?
11:59Est-ce que vous lui parlez un petit peu dans votre cœur, dans votre...
12:03Voilà. Je vais vous dire une chose définitive.
12:07Je crois que celui qui nous a créés, Sianin, l'architecte, comme disait Voltaire, n'est pas gentil.
12:16On ne fait pas naître les gens pour les tuer.
12:20C'est être... Moi, si vous me donnez la direction du monde, il n'y a plus un mort.
12:25Et je ne comprends pas qu'un type tout-puissant ne fasse pas d'eux-mêmes.
12:30Et toute la Terre entière est vouée à la destruction par quelqu'un,
12:35je crois en Dieu créateur tout-puissant.
12:38Il n'y a plus à discuter. S'il est tout-puissant, il peut tout faire.
12:42Alors, pourquoi un petit bébé meurt ? Pourquoi celui-là a le cancer ?
12:46Pourquoi celui-là a un morpion ? Pourquoi celui-là...
12:49Tout ça, c'est dégueulasse !
12:52Vous voyez ce que je veux dire ? Je trouve ça dégueulasse.
12:56Tous ces morts, tous ces trucs, pourquoi faire naître des gens pour les tuer ?
13:00Ça n'a... Qu'est-ce que c'est que cette loterie ?
13:02Si tu tires deux coups, tu auras un enfer.
13:05Si tu en tires trois, tu auras...
13:07Qu'est-ce que c'est que tout ça ?
13:08Ça n'a pas de sens.
13:10En tout cas, je remarque que vous répondez à la question sur Louis de Funès
13:16intimement, en disant qu'il est parti, c'est injuste.
13:19Ah oui ! Pourquoi ? Pourquoi inventer un type qui fait rire tant de gens,
13:24qui fait du bien par conséquent,
13:26et puis le tuer à 58 ans, le pauvre petit,
13:30après deux ou trois infarctus ?
13:32Vous croyez que c'est gentil ?
13:34Il était très gentil, de Funès.
13:36C'est un homme, là !
13:38Et d'ailleurs, il croyait en Dieu.
13:39Il était très catholique.
13:40Et bien voilà !
13:42Comme ça, il a été renseigné.
13:45Donc vous pensez encore à Louis de Funès,
13:47mais toujours avec un tout petit peu de tristesse et de mélancolie ?
13:50Avec beaucoup d'amour, et puis voilà, je ne sais pas...
13:53De Funès, 58 ans ou 59 ans,
13:57ils sont fous du monde !
13:58Ils se fous du monde, pourquoi ?
13:59Qu'est-ce qu'il a fait de méchant, si méchant que ça ?
14:02Il n'y a rien qui mérite ça, rien !
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