Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 10 heures
Depuis 80 ans, l’Ecole du ski français domine la montagne. Elle déploie un lobbying intense pour défendre son « armée de pulls rouges » et mater la concurrence. Mais ce quasi-monopole a plusieurs épines dans le pied, de l’autorité de la concurrence au réchauffement climatique.

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:00Ils sont absolument partout sur les pistes.
00:02Avec leurs combis rouges, on les reconnaît de loin, même en pleine tempête.
00:06Ils vous ont peut-être fait pleurer sur un téléski quand vous étiez petit.
00:09Eux, ce sont les profs de l'école du ski français, l'ESF.
00:13Monsieur Duce, vous aviez pris rendez-vous avec ma collègue numéro 12.
00:16Une école privée que beaucoup de gens pensent publique et qui règne sur la montagne.
00:21Elle a plus de 80% du marché des cours de ski collectifs.
00:24Autrement dit, elle détient un quasi-monopole sur la distribution des flocons,
00:28des 2e étoiles et des étoiles d'or.
00:31Je suis donc allée sur les pistes pour comprendre cette domination.
00:34Car depuis 80 ans, l'ESF déploie un lobbying intense pour défendre son armée rouge.
00:39Ça doit faire du 6-7 millions d'euros.
00:41Derrière, on est là pour dépenser cet argent pour la défense et l'organisation du métier.
00:47Au fil des années, des écoles concurrentes sont venues grignoter des parts de marché.
00:50Et l'ESF défend férocement son territoire.
00:53Donc ça a donné lieu à plein d'histoires dans toutes les stations de menaces, d'intimidation, de pneus crevés.
00:59J'en passais des meilleurs.
01:00Je suis Fleur Bourron, journaliste aux Echos.
01:02Et pour tout vous avouer, je ne suis pas très forte en ski.
01:05Petite pensée pour ma deuxième étoile, que je n'ai jamais eue.
01:08Mais ça ne va pas m'empêcher de vous raconter comment l'ESF dame la concurrence.
01:23L'histoire des tire-fesses et des télésièges en France, ce n'est pas si vieux.
01:26Avant la Seconde Guerre mondiale, il n'y a pas d'institution, il n'y a pas d'école de
01:30ski.
01:30Et puis surtout, il n'y a pas de station de ski à proprement parler.
01:33Guillaume Desmur est journaliste et auteur.
01:35Il a co-écrit Une histoire du ski.
01:37J'ai été journaliste de ski, mais je n'ai pas une très bonne technique de ski.
01:41Tout change à partir de 1945.
01:43L'État décide de miser sur la montagne et le ski devient un projet national.
01:47Sous Georges Pompidou, des plans neige sont lancés entre 1964 et 1977.
01:52Des stations de sport d'hiver sortent alors de terre.
01:55On construit des logements, des routes, des remontées mécaniques.
01:58Les touristes débarquent et forcément, il va falloir apprendre à skier.
02:01Mais attention, avec la méthode française s'il vous plaît.
02:04Théorisée par un skieur de renom, Émile Allais.
02:07Il faut désormais faire des virages avec les skis parallèles et planter le bâton.
02:13Le SF a participé à ce mouvement de création d'un nouveau sport et d'une nouvelle économie.
02:19Ils ont été les acteurs et puis aussi les bénéficiaires, bien entendu.
02:24Car pour enseigner cette technique française, un syndicat national des moniteurs du ski français se crée en 1945 ainsi que
02:33l'école du ski français.
02:34Et pas l'école du ski française comme j'ai passé mon temps à le répéter au début de ce
02:38reportage.
02:39Un réseau d'écoles locales se tisse.
02:40Chacune est organisée en syndicat professionnel local et l'ensemble est coordonné au niveau national par le puissant syndicat.
02:47Les moniteurs et les monitrices de l'ESF sont indépendants et cotisent à ce syndicat.
02:51Mais ils adoptent les mêmes règles.
02:53Une formation commune, une méthode commune et surtout un uniforme commun, le fameux pull rouge.
02:58L'ESF a aussi la très bonne idée d'instaurer un système de médailles et d'étoiles.
03:02Ils ont été très forts d'un point de vue commercial avec tous ces niveaux d'évolution qui incitent à
03:08progresser.
03:08Donc tout ça c'est des éléments assez symboliques.
03:11Pendant des années, les ESF sont quasiment les seuls sur le marché.
03:13Et comme souvent, premier arrivé, premier servi.
03:16Elles s'installent partout aux meilleurs emplacements.
03:18Je suis allée voir ça de plus près, en Savoie, à Val-Torin, c'est à Courchevel.
03:21Et j'ai particulièrement bien choisi mon jour.
03:30C'était un peu la tempête, mais malgré ça on voit le logo de l'ESF partout.
03:34Bon on dirait un peu le drapeau français un 14 juillet.
03:36Les accueils ESF sont implantés stratégiquement sur le front de neige,
03:40souvent juste à côté de l'office du tourisme ou de l'achat des forfaits.
03:43Là où tout le monde passe.
03:44Le jardin d'enfants prend une bonne partie de la piste et les départs de leçons sont ultra visibles.
03:48Alors forcément, quand on veut prendre un cours de ski, le réflexe naturel c'est de se tourner vers l
03:52'ESF.
03:53Aujourd'hui, il y a 210 ESF répartis dans 5 massifs français.
03:56Et le syndicat revendique 16 500 moniteurs.
03:59Dans la majorité des stations, il n'y a d'ailleurs que l'ESF.
04:02Fatalement, elle finit par incarner une forme d'école officielle.
04:05Certains pensent même qu'il s'agit d'un service public.
04:07Le ESF a participé de cette confusion.
04:10La couleur de leur tenue, rouge, et puis un peu de blanc, un peu de bleu.
04:14Donc ce sont les couleurs du drapeau français.
04:16Donc il y avait tous les attributs, tous les symboles d'une école officielle.
04:21Et la tenue, elle aide pour autre chose.
04:23Moi si ça me sert, moi en fait voilà, ça m'a servi.
04:27Bien servi.
04:27Bon, le mythe du moniteur dragueur, ça fait partie du package.
04:30Pour un vacancier, avoir un moniteur ESF habitant de la vallée, c'était une connexion avec la vie locale.
04:38Il y avait une connexion avec, vraiment avec le mode de vie montagnère.
04:42Si beaucoup de montagnères sont devenus moniteurs, c'est que les leçons sont lucratives.
04:45Pour obtenir sa deuxième étoile à la rosière, par exemple, pendant les vacances de février,
04:49il faut débourser 204 euros pour la semaine.
04:52Multipliez ça par des milliers d'enfants, et vous obtenez un volume d'honoraires total de 360 millions d'euros.
04:58Et pour garder cette poule aux oeufs d'or, il faut défendre son monopole, coûte que coûte.
05:02La mission première, c'est de défendre un métier.
05:04Toujours défendre ce métier.
05:05Défendre localement.
05:07Défendre ce métier pour défendre le métier.
05:10Si l'ESF s'est maintenue au sommet toutes ces années, c'est parce qu'elle a des sous et
05:14le bras long.
05:15Très long.
05:16Vous interviewez si j'ai pas ma deuxième étoile.
05:18J'accepte.
05:20Ce monsieur, c'est Eric Brech, le président du syndicat national des moniteurs du ski français.
05:25On l'a rencontré au Pras, à Courchevel.
05:28Il y a deux sources de revenus pour le syndicat des moniteurs, c'est les adhésions des moniteurs
05:31et le 1% du chiffre d'affaires qui est généré par chaque moniteur de ski.
05:35Ça doit faire du 6-7 millions d'euros.
05:38Derrière, on est là pour dépenser cet argent pour la défense et l'organisation du métier.
05:43L'ESF a été très forte et très efficace pour verrouiller et pour préserver sa position dominante de plusieurs façons.
05:52D'abord avec un lobbying extrêmement efficace auprès des autorités, auprès de l'État à Paris.
05:57C'est même difficilement compréhensible aujourd'hui l'entregenre politique que l'ESF,
06:03le syndicat national des moniteurs de ski français, peut encore avoir aujourd'hui vis-à-vis de l'État.
06:07Et ça se traduit de plusieurs façons.
06:09Pendant le Covid, par exemple, l'ESF obtient très rapidement des aides pour ses moniteurs indépendants.
06:13Leurs pertes peuvent être compensées jusqu'à 10 000 euros par mois.
06:17L'autre terrain stratégique que défend l'ESF, c'est l'accès au métier et l'exigence de son diplôme.
06:22Un peu comme pour les taxis, vous avez une licence et puis c'est cette licence qui a de la
06:25valeur
06:26et qui préserve votre métier par une certaine rareté.
06:29Gilles Chabert, l'ancien président du syndicat, a obtenu de limiter l'accès des moniteurs étrangers
06:34sur les pistes françaises grâce à un système d'équivalence des diplômes très exigeant.
06:39Et l'exigence du diplôme est d'ailleurs la même que l'on enseigne le chasse-neige
06:42à des enfants de 3 ans ou le slalom en compétition.
06:45On a vu dans d'autres sports, malheureusement, ils ont été dévalorisés
06:49parce qu'à un moment donné, on pensait qu'il fallait avoir plusieurs diplômes.
06:53Vous voyez qu'un maître nageur sauveteur, et puis maintenant, il y a des surveillants baignades.
06:57Ce qui fait que maintenant, vous vous retrouvez en France un mont grand désespoir,
07:01des piscines qui sont fermées, faute de personnels qualifiés, on a précarisé des métiers.
07:06Avec cette formation, l'ESF prend les skieurs à la racine.
07:09Il y a un enseignement du ski qui, pendant longtemps, était presque la chasse gardée des ESF.
07:15Donc, enfant, il y a toute une génération qui est passée par l'ESF.
07:18Et cet écosystème, il fonctionne plutôt bien côté moniteur, qui trouve presque tout le temps du boulot.
07:22Et pour ceux qui se demandent combien il gagne, ça dépend notamment de l'ancienneté,
07:26de la station, du nombre de skieurs.
07:28C'est difficile de vous donner une moyenne, mais pour vous donner un ordre d'idée,
07:31un moniteur peut se faire 50 000 euros sur une saison de 4 mois et demi.
07:34Mais depuis les années 80, la concurrence a émergé.
07:37Des écoles indépendantes tentent de se faire une place.
07:41Dans les années 70, un premier concurrent débarque sur les pistes, l'école de ski internationale.
07:47Puis des autres écoles viennent se positionner derrière, Evolution 2 et Oxygen.
07:50En 2021, Evolution 2 a d'ailleurs été rachetée par l'énorme entreprise de loisirs,
07:55la Compagnie des Alpes, qui détient de très nombreux domaines skiables.
07:58Mais chacune n'a qu'entre 300 et 1500 moniteurs.
08:01Et alors, c'est comment d'être concurrent de l'ESF ?
08:03Eh bien, j'ai parlé avec plusieurs moniteurs et directeurs, et ils étaient très frileux.
08:08Peu de gens osent critiquer publiquement l'ESF.
08:10Déjà, car l'ESF est très implanté dans la montagne, et pas que sur le front de neige.
08:14Beaucoup de moniteurs ont des responsabilités politiques et du pouvoir.
08:17J'étais rentré au conseil municipal à Courchevel, j'avais été vice-président de l'Office du tourisme.
08:22Il y a beaucoup de moniteurs de ski qui s'engagent aussi dans la vie locale.
08:26Alors, on a plus de 50 maires.
08:28Exister comme concurrent, c'est un parcours du combattant.
08:30Il faut obtenir des lieux de rendez-vous pour ses cours, des locaux d'accueil ou des casiers de stockage.
08:34Et sur ces sujets, certains n'hésitent pas à parler de concurrence déloyale.
08:38Au 7 lot, par exemple, l'ESF a été pointé du doigt en 2020 pour abus de position dominante.
08:42Elle se serait arrangée avec le domaine skiable pour exploiter exclusivement les trois jardins d'enfants
08:47et obtenir la gratuité des forfaits saison pour ses moniteurs.
08:51Eric Brech, lui, relativise.
08:52On n'empêche personne à acheter un local ou à louer un local.
08:55Ce qui est difficile des fois pour la concurrence, c'est d'admettre qu'il faut mettre de l'argent
08:59dans un pot commun pour pouvoir faire les choses.
09:01Eric Brech reproche par exemple à ses concurrents de ne pas adhérer à la Fédération française de ski
09:05et donc de ne pas financer les athlètes de haut niveau.
09:08Il le reproche aussi de ne pas soutenir l'Office de tourisme ou encore de ne pas proposer des heures
09:12d'enseignement au ski scolaire.
09:14Du coup, pour chasser hors des plates-bandes de l'ESF, les concurrents signent une clientèle internationale et proposent des
09:19méthodes différentes.
09:20Il y a un très gros travail avec les tours opérateurs qui est fait justement pour concurrencer ce syndicat, la
09:26marque ESF.
09:26Pierre Morlac est directeur d'une école de ski oxygène à Val-Torins.
09:29Parce qu'en France, c'est une culture, on connaît l'ESF parce qu'on connaît les médailles, etc.
09:37Nous, on est beaucoup plus international, donc c'est pour ça qu'on fait beaucoup de salons à l'international.
09:42Il est implanté depuis plus de 10 ans et s'il a réussi à se faire une place, il y
09:46a un problème qu'il n'a pas encore résolu.
09:47Trouver des moniteurs de ski, effectivement, c'est le nerf de la guerre.
09:49Forcément, un enfant qui est de la vallée et qui, depuis qu'il est tout petit et encadré par l
09:55'ESF, il a 18 ans, il a son test technique, il commence à enseigner.
09:58Tous ses amis sont à l'ESF. Pourquoi il n'irait pas à l'ESF ?
10:02Donc voilà, il y a aussi ce côté-là où on peut être aussi pas mal vu, mais parce qu
10:09'on va chez les concurrents.
10:10On essaie d'être vendeur dans le sens où on propose de la formation.
10:16On a peut-être des taux horaires qui sont différents, on a d'autres avantages.
10:19Sur les 450 nouveaux moniteurs diplômés chaque année, 440 vont à l'ESF.
10:24Une règle d'obtention du diplôme de moniteur met aussi des bâtons dans les skis des écoles concurrentes.
10:29Pour attirer des nouveaux moniteurs, il faut les former pendant des stages.
10:32Problème, depuis quelques années, une école doit avoir au moins 10 moniteurs diplômés pour accueillir des stagiaires.
10:38Et ça pénalise des petites écoles qui n'atteignent pas ce seuil. Elles ont du mal à attirer de nouveaux
10:42moniteurs.
10:43Pour s'assurer de leur fidélité, l'ESF faisait signer à ses travailleurs indépendants une charte d'exclusivité.
10:48A cause de ça, l'autorité de la concurrence a ouvert une enquête.
10:52Depuis, l'ESF affirme avoir transformé cette charte en notion d'engagement.
10:56Mais parmi toute cette concurrence, ce sont les moniteurs indépendants qui inquiètent le plus l'ESF.
11:01On a énormément, par exemple, de moniteurs italiens à ce jour. Ils sont en 1800 sur le territoire.
11:06Et là, certains ne déclarent plus rien ici, déclarent dans leur pays.
11:11Ça met en tension justement des structures comme les nôtres.
11:16C'est quelque chose sur lequel nous mettons beaucoup de pression, effectivement.
11:21Bref, le modèle de l'ESF est concurrencé et attaqué.
11:23Mais ce qui va surtout rebattre les cartes, c'est le réchauffement climatique.
11:26On sait qu'il y a des endroits auxquels certainement la rarification fera qu'à un moment donné, ça tombera,
11:32des endroits à 1000 mètres.
11:34Pour capter une autre clientèle, l'ESF a créé une plateforme pour vendre des séjours toute saison et se développe
11:39sur les activités estivales.
11:41Pendant ce temps, les moniteurs doivent s'adapter à la montée en gamme du ski.
11:44Les prix des forfaits, qui augmentent en moyenne d'à peu près 7% par an,
11:48le prix de la restauration, le prix du logement, le prix du matériel,
11:53tout ça fait qu'on a une transformation de la clientèle aussi.
11:56Bref, moins de classe de neige et plus d'ultra-riches.
11:58Une chose est sûre, ceux qui survivront, ce sont ceux qui parleront anglais.
12:01Merci beaucoup d'avoir regardé ce Mercato.
12:03N'hésitez pas à nous raconter vos souvenirs avec l'ESF si vous en avez, en commentaire.
12:07Abonnez-vous à la chaîne et à bientôt.
Commentaires

Recommandations