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MACRO - Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, l’économie russe s’érode. Est-ce imputable aux sanctions occidentales ?
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00:00Il y a quatre ans, notre ministre de l'économie avait prédit ça.
00:03Nous allons livrer une guerre économique et financière totale à la Russie.
00:10Nous allons donc provoquer l'effondrement de l'économie russe.
00:13C'était en mars 2022, juste après l'invasion de l'Ukraine
00:17et au début d'une longue série de sanctions occidentales massives visant la Russie.
00:22Quatre ans plus tard, il est clair que l'économie russe ne s'est pas effondrée.
00:25Mais ce n'est pas une raison suffisante pour dire que les sanctions ne servent à rien.
00:29En plus, depuis quelques mois, le pays traverse quand même une phase assez compliquée.
00:33Et ce n'est pas n'importe qui qui le dit.
00:46Alors j'ai voulu savoir ce qui se passait en ce moment pour l'économie russe.
00:50Et surtout, quel est le rôle des sanctions occidentales dans cette situation ?
00:54Je m'appelle Élise Coutenouillant, je suis journaliste aux Echos
00:57et pour vous expliquer tout ça, j'ai ramené ce jeu que vous connaissez sûrement.
01:07La Russie est aujourd'hui le pays le plus sanctionné au monde devant l'Iran et la Corée du Nord.
01:12Si on ne parle que de l'Union Européenne,
01:14elle en est à son 19e paquet de sanctions économiques contre la Russie.
01:18Et depuis quatre ans, c'est un vrai jeu du chat et de la souris.
01:21Les sanctions de l'Europe évoluent à chaque fois que la Russie les contourne.
01:24Pour schématiser, on peut séparer les sanctions en deux catégories.
01:28Celles contre des personnes, comme Vladimir Poutine,
01:32des commandants du groupe Wagner ou encore l'oligarque Roman Abramovich.
01:36Et les sanctions contre des entités, des banques, des partis politiques,
01:40des organes de presse et surtout des entreprises.
01:43C'est cette deuxième catégorie de sanctions qui nous intéresse dans ce macro
01:46parce qu'elle joue un rôle à l'échelle macroéconomique.
01:49Et pour essayer de mesurer l'efficacité de ces sanctions,
01:52on va les décomposer en trois groupes.
01:54Les sanctions financières, les sanctions technologiques et commerciales
01:58et enfin les sanctions énergétiques.
02:03Je préfère préciser quelque chose tout de suite.
02:06C'est très compliqué de dissocier l'effet des sanctions sur l'économie russe
02:10des effets de la guerre, puisque les sanctions sont liées à la guerre.
02:14Cette intrication, on la comprend très bien
02:16quand on regarde ce qui s'est passé pour le système bancaire et financier russe
02:20dans les tout premiers mois de la guerre en Ukraine.
02:23À partir du tout début du déclenchement de la guerre,
02:25on a eu une période de gel des activités économiques
02:28qui n'était pas liée tant aux sanctions
02:30qu'à la sidération et à l'incertitude
02:33qui sont liées à tout événement géopolitique de cette ampleur.
02:37Julien Vercueil est économiste, spécialiste de la Russie
02:40à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales.
02:43Dans cette situation, le premier réflexe de ces agents économiques,
02:47entreprises, ménages, investisseurs étrangers, investisseurs nationaux, etc.,
02:51c'est d'aller mettre à l'abri leur épargne.
02:53Et donc, il faut qu'ils quittent le territoire russe.
02:56C'est ce qu'ils font.
02:57Ils font cela dès le mois de janvier 2022, donc avant la guerre.
03:01Et on a connu dans le premier trimestre 2022
03:04des fuites de capitaux qu'on n'avait jamais connues en Russie.
03:08Dès l'invasion de l'Ukraine en février 2022,
03:10les premières sanctions financières sont mises en place
03:12et elles accélèrent les fuites de capitaux.
03:15Concrètement, les sanctions réduisent l'accès de la Russie
03:17aux marchés internationaux de capitaux.
03:19Des banques russes sont aussi exclues du système bancaire SWIFT.
03:23Et 210 milliards d'euros d'avoirs russes sont gelés en Europe.
03:27Si vous ne l'avez pas vu, ma collègue Fleur a fait une très bonne vidéo
03:30sur les avoirs russes gelés.
03:31Coucou Fleur !
03:32Les autorités russes réagissent alors très vite
03:35pour éviter l'effondrement du système financier.
03:38La banque centrale de Russie ferme la bourse de Moscou
03:41et elle impose un contrôle d'échange très strict,
03:43c'est-à-dire que les Russes ne peuvent pas convertir leurs roubles en dollars.
03:48Et donc, de ce point de vue-là, il y a un rapatriement des capitaux
03:51qui se fait de manière assez rapide et qui permet d'équilibrer
03:54et de réduire ce mouvement dont je parlais tout à l'heure
03:57de fuite spontanée des capitaux.
04:00Finalement, cette réponse très ferme des autorités russes
04:03diminue l'impact des sanctions financières
04:05et sauve le système financier russe de l'effondrement.
04:08La prédiction de Bruno Le Maire tombe à l'eau à ce moment-là.
04:11Cette première phase d'incertitude et de sanctions
04:14ralentit l'économie russe en 2022.
04:16Mais dès 2023, la croissance rebondit
04:18sous l'effet conjugué de la hausse des prix internationaux du pétrole
04:21et du passage à une économie de guerre
04:23qui booste les dépenses publiques,
04:25notamment dans le secteur de la défense.
04:28Aujourd'hui, l'Europe continue à sanctionner le secteur financier russe.
04:31Elle veut par exemple limiter le recours aux crypto-monnaies
04:34utilisées pour contourner les sanctions.
04:36Vous voyez, quand je vous parlais du jeu du chat et de la souris,
04:38on est vraiment dedans.
04:39Mais la majeure partie des sanctions se joue ailleurs.
04:45La deuxième grosse catégorie de sanctions,
04:48c'est celle qui interdit d'exporter vers la Russie
04:50des produits dans des secteurs clés comme les transports,
04:53l'aéronautique, le luxe ou encore l'industrie de la défense.
04:56Le but, c'est de freiner les capacités industrielles de la Russie
05:00et de la rendre plus vulnérable.
05:02Selon la Commission européenne, depuis février 2022,
05:05l'UE a interdit des exportations de biens et technologies vers la Russie
05:09pour une valeur estimée à plus de 48 milliards d'euros.
05:12Ça représente plus de la moitié des exportations de l'UE avant la guerre.
05:16Mais ces interdictions d'exportation sont bien sûr contournées.
05:19Alors concrètement, combien de produits sanctionnés
05:21la Russie arrive-t-elle à se procurer autrement ?
05:24C'est ce qu'ont réussi à calculer Kevin Lefebvre
05:27et sa collègue Charlotte Hemlinger.
05:29Ils sont économistes au CEPI.
05:31Ensemble, ils ont analysé les données de Global Trade Tracker
05:34qui recensent à la fois les déclarations d'exportation vers la Russie
05:38et les déclarations d'importation depuis la Russie.
05:41La Russie a arrêté de déclarer ces importations à partir de 2024,
05:46alors l'étude s'arrête en 2024.
05:48Mais en croisant ces données et en les comparant dans le temps,
05:51ils sont arrivés à une conclusion.
05:53Environ un tiers des produits sanctionnés sont totalement compensés
05:57par des pays qui ne sanctionnent pas la Russie.
06:00Ça, c'est le cas général, mais il y a aussi un cas particulier,
06:04c'est une liste de produits stratégiques utilisés par la Russie
06:07sur le champ de bataille en Ukraine.
06:09Ce sont un ensemble de 50 produits très spécifiques
06:12qui ont été sanctionnés par une grande coalition de pays
06:15qui inclut l'Union Européenne et les États-Unis notamment.
06:18Et donc sur ces 50 produits-là, ce qu'on voit, c'est qu'il y en a deux tiers
06:21qui ont été totalement compensés par d'autres pays.
06:24La Russie a deux méthodes pour se procurer des produits sanctionnés.
06:27Soit trouver des fournisseurs chez des pays qui ne la sanctionnent pas,
06:30et c'est légal.
06:31La Chine est devenue par exemple le premier partenaire commercial de la Russie depuis la guerre.
06:37Soit ces produits sont exportés depuis les pays qui sanctionnent
06:40vers des pays proches de la Russie,
06:42comme la Turquie ou l'Arménie qui ne la sanctionnent pas,
06:45pour ensuite être réexportés vers la Russie.
06:48C'est ce qu'on appelle la réexportation.
06:50C'est illégal, mais c'est plutôt minoritaire.
06:53On a des exemples dans lesquels il y a vraiment de la réexportation,
06:56notamment des radios très spécifiques, des radios maritimes,
07:00qui ont été importés depuis l'Union Européenne par l'Arménie
07:02et qui ont ensuite été réexportés.
07:03Donc ça, on le voit dans les données.
07:05On voit une forte augmentation des quantités exportées de l'Arménie vers la Russie,
07:10qui coïncide aussi avec une forte augmentation des importations
07:12de ces produits-là provenance de l'Union Européenne.
07:15Mais globalement, c'est plutôt des nouvelles exportations
07:19de la part de la Chine notamment,
07:21qui vont expliquer ce contournement.
07:23Ce contournement, ça ne veut pas dire pour autant
07:25que les sanctions ne sont pas efficaces.
07:27Pourquoi ?
07:28Parce que la Russie ne retrouve pas forcément
07:30des produits d'aussi bonne qualité avec ses nouveaux fournisseurs.
07:33Et parce que la Russie doit payer
07:35tous ses produits importés plus chers,
07:37même ceux qui ne sont pas sous sanction.
07:38Et nous, ce qu'on montre, c'est que la majorité des pays
07:43qui sanctionnent et qui ne sanctionnent pas non plus
07:45ont augmenté leur prix en général vers la Russie à partir de 2022
07:50comparé à d'autres destinations.
07:52Depuis la guerre, le prix des importations de la Russie
07:55a augmenté de 13% de plus en moyenne
07:57que celui des importations dans le reste du monde.
08:00C'est 22% de plus pour les importations
08:02depuis les pays qui ne sanctionnent pas la Russie.
08:04Et c'est encore plus pour les produits stratégiques
08:07qui se retrouvent sur le champ de bataille,
08:09plus 122%.
08:10Les sanctions ont donc un impact direct
08:12sur le coût de la guerre en Ukraine pour la Russie.
08:15Et elles ont aussi un coût caché,
08:17c'est la dépendance de la Russie
08:18à certains de ses nouveaux partenaires.
08:20Et cette dépendance marche aussi en sens inverse
08:23quand la Russie veut vendre ses produits à l'international.
08:29Les sanctions occidentales concernent aussi
08:31les exportations de la Russie dans les secteurs clés de son économie,
08:35principalement les hydrocarbures.
08:36Juste avant la guerre, en 2021,
08:39les hydrocarbures représentaient presque
08:41la moitié des exportations russes.
08:43Depuis, l'Union européenne a notamment interdit
08:45l'importation de pétrole brut et de produits pétroliers russes
08:49par voie maritime,
08:50et elle interdira les importations de GNL à partir de 2027.
08:54Il y a aussi une sanction qui interdit aux entreprises
08:56de vendre du pétrole russe au-dessus d'un certain prix.
08:59La Russie ne peut plus exporter l'ensemble de ses produits,
09:02notamment énergétiques,
09:03vers l'Union européenne, vers les États-Unis,
09:05et donc elle doit rediriger ses exportations
09:07vers d'autres pays
09:08qui demandent un prix beaucoup moins élevé
09:10pour pouvoir acheter toutes ces réexportations.
09:13Ce qui fait que les recettes pour l'économie russe
09:16sont moindres qu'avant.
09:17Et d'autre part, cet effet-là est renforcé
09:18par les sanctions européennes
09:19qui obligent les sociétés qui transportent le pétrole
09:23d'avoir un plafond sur ce prix du pétrole
09:26aux alentours de 15% en dessous du prix de marché,
09:28ce qui réduit encore les recettes pour l'économie russe.
09:31Même si ces sanctions touchent au cœur du modèle économique russe,
09:34pendant deux ans, entre 2023 et 2024,
09:37les prix du pétrole étaient élevés
09:39et ça a compensé les baisses d'exportation liées aux sanctions.
09:42L'effet prix a largement remporté sur l'effet quantité
09:46et donc la Russie a bénéficié d'un très fort excédent commercial
09:49et un très fort excédent courant,
09:51ce qui lui a permis de rebondir de manière assez rapide
09:57avec des taux de croissance de plus de 4%.
09:59En plus, la Russie a mis en place des stratégies
10:01pour contourner les sanctions et vendre son pétrole
10:03à travers des sociétés écrans
10:05et la fameuse flotte de navires fantômes.
10:08Mais la situation s'est compliquée en 2025.
10:10Les recettes de la Russie tirées de la vente des hydrocarbures
10:13ont chuté de près d'un quart par rapport à 2024
10:16à cause des prix des hydrocarbures plus bas,
10:19d'un coût élevé du rouble
10:20et aussi de nouvelles sanctions américaines
10:22contre les deux principales compagnies pétrolières russes,
10:25Rosneft et Lukoil.
10:26La caractéristique principale des sanctions américaines,
10:30c'est qu'elles sont suivies de faits et d'effets assez rapidement.
10:34Et ça, c'est un point qui les rend beaucoup plus problématiques
10:38pour ceux qui voudraient s'y soustraire.
10:41Donc c'est une menace qui est sans doute un peu plus crédible
10:43que certaines des menaces qui ont été faites
10:45ou des annonces qui ont été faites par d'autres pays.
10:49Prenons le cas de l'Inde,
10:50qui a longtemps été, après la Chine,
10:52le plus gros acheteur de pétrole russe.
10:54Elle s'en détourne petit à petit
10:55pour éviter des droits de donnes américains très élevés.
10:58Étant donné l'importance des revenus
10:59issus des hydrocarbures pour la Russie,
11:01les sanctions ont finalement eu ces derniers temps
11:04un effet plus important que les premières années
11:06sous l'effet de la baisse des prix.
11:08Selon le Financial Times,
11:10les sanctions ont réduit la part des revenus énergétiques
11:12dans le budget russe de 50 à 24%,
11:15soit le niveau le plus bas depuis 10 ans.
11:18Pour compenser,
11:19le Kremlin a dû augmenter la TVA
11:21et d'autres taxes sur les petites entreprises.
11:26Comme je vous l'ai dit au début de cette vidéo,
11:28c'est très compliqué de dire de manière globale
11:31si oui ou non,
11:32les sanctions économiques contre la Russie sont efficaces.
11:34On sait que les sanctions sont contournées,
11:37mais que ce contournement coûte cher à la Russie.
11:39On sait aussi qu'après 4 ans de guerre,
11:41l'économie russe subit un gros ralentissement.
11:44La croissance est tombée à 1% en 2025,
11:47l'inflation est très élevée
11:48et le budget de l'État est en déficit.
11:50Et de plus en plus en Russie,
11:52les économistes parlent du rôle des sanctions
11:54dans les difficultés économiques que traverse le pays.
11:57Ce qui n'était pas forcément le cas avant.
11:59Pourtant...
12:00Arriver ensuite à isoler l'impact des sanctions
12:04qui, comme je vous l'ai dit,
12:05sont très échelonnées dans le temps,
12:07sont très complexes,
12:08touchent beaucoup de secteurs
12:09et indiquer de manière certaine
12:12avec une marge d'erreur faible
12:13quel a été leur impact global
12:16sur la croissance économique de la Russie,
12:18c'est quelque chose qui est extrêmement hasardeux.
12:21Ce qui est sûr,
12:22c'est que le coût combiné des sanctions et de la guerre
12:25est lui de plus en plus visible sur l'économie russe.
12:28Ce que l'on peut remarquer,
12:30c'est que guerre plus sanctions
12:32ont coûté deux années de croissance à la Russie.
12:35C'est un fait.
12:36C'est-à-dire que si on prolonge la trajectoire
12:38sur laquelle était la Russie au début de l'année 2022
12:41et qu'on compare avec celle qu'elle a connue
12:44du fait de la guerre et des sanctions,
12:46on s'aperçoit qu'on n'est pas du tout
12:47dans la même trajectoire.
12:48L'économie russe s'érode progressivement
12:51et c'est sur le long terme
12:52qu'on pourra juger de l'efficacité des sanctions.
12:55Si l'objectif, c'est la fin de la guerre,
12:58effectivement, elles n'ont pas marché.
13:00Si l'objectif, c'était l'effondrement de l'économie russe,
13:03elles n'ont pas marché non plus.
13:04En revanche, si l'objectif, c'est de renchérir
13:06le coût de la guerre pour la Russie,
13:08dans ce cas-là, effectivement,
13:09on a des éléments qui montrent
13:10qu'on va avoir une augmentation du prix des importations,
13:13une dégradation de la qualité de ces importations
13:15et notamment une dépendance plus forte aussi
13:17à ses autres partenaires.
13:19Donc, je pense que les sanctions contre la Russie,
13:22ce n'est pas un échec spectaculaire,
13:23mais ce n'est pas non plus une arme miracle.
13:26Bon, merci d'avoir regardé cette vidéo jusqu'au bout.
13:28Je n'ai pas pu vous parler
13:29de toutes les sanctions contre la Russie,
13:31mais je voulais quand même vous dire
13:32qu'en Europe, la vodka, le caviar
13:35et les diamants russes sont interdits.
13:37Et c'est comme ça, en faisant ce sujet,
13:38que j'ai appris que la Russie
13:39était le premier producteur mondial de diamants
13:41et que ça lui rapporte entre 4 et 5 milliards de dollars par an,
13:45ce qui est quand même pas rien.
13:46C'est parti !
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