00:00Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nouniez, est en Algérie en ce début de semaine.
00:05Il va tenter de renouer les liens entre nos deux pays.
00:09Aucune rencontre avec le président Tebboune n'est prévue à ce stade.
00:13Simplement une réunion de travail avec son homologue algérien.
00:17Un déplacement hautement sensible, centré principalement sur les questions de sécurité.
00:23On va essayer de comprendre les enjeux de cette visite avec mon invité.
00:28Bonjour Benjamin Stora, merci beaucoup d'être avec nous.
00:32Vous êtes historien spécialiste de l'Algérie, auteur du livre, un dernier livre que vous venez de signer.
00:40France-Algérie, Anatomie d'une déchirure aux éditions Les Arènes.
00:47Alors entre malentendu colonial et questions migratoires, les tensions franco-algériennes se sont multipliées depuis ces deux dernières années.
00:55Est-ce que le ministre de l'Intérieur peut jouer un rôle dans l'apaisement des tensions ?
01:03Oui, dans la mesure où le ministre de l'Intérieur précédent, c'est-à-dire Bruno Rotaillot, avait eu un
01:10discours qui était beaucoup plus un discours de rapport de force.
01:14Donc ça avait tendu aussi les rapports.
01:17Avec le nouveau ministre Laurent Nunez, il y a la volonté au contraire de dialogue, de concertation.
01:24Alors c'est important parce que même si toutes les questions ne sont pas mises sur la table, c'est
01:31important pour une raison simple,
01:32c'est que c'est la première fois depuis deux ans qu'un ministre de l'Intérieur français se rend
01:37à Alger.
01:37La dernière fois, c'était en 2022, je crois, des Gérald Darmanin qui s'était rendu en Algérie.
01:46Et là, nous avons effectivement cette visite qui revêt en apparence un côté « technique », mais qui en fait
01:56est très politique,
01:57puisque n'oublions pas quand même que depuis presque un an, il n'y a plus d'ambassadeurs d'Algérie
02:04en France et il n'y a plus d'ambassadeurs de France en Algérie.
02:08Donc les relations diplomatiques, au sens classique du terme, sont pour l'instant quasi nulles, quasi inexistantes.
02:17C'est pour ça que cette visite est si importante, parce que c'est la possibilité de renouer, disons, le
02:23contact sur des questions stratégiques pour les deux pays,
02:26que sont les questions migratoires et sécuritaires.
02:30Alors, Laurent Nouniez est arrivé ce lundi à Alger.
02:33Il sera question de sécurité, à savoir la lutte contre le terrorisme, contre les narcotrafiquants et également de l'immigration
02:41illégale.
02:42Comment vous vous qualifiez cette approche de Laurent Nouniez ?
02:48C'est une approche pragmatique.
02:51C'est-à-dire qu'il y a la possibilité, disons, de discuter de choses concrètes, évidentes, qui touchent à
02:58la fois aux questions sécuritaires et aux questions migratoires.
03:02Par parenthèse, sur les questions migratoires, il y a bien sûr le problème des OQTF, que tout le monde connaît,
03:11c'est-à-dire la possibilité de renvoyer en Algérie un certain nombre de personnes.
03:16Mais il y a aussi la réduction drastique, très importante, du nombre de visas accordés par la France aux Algériens.
03:25En 2025, il y a eu une chute très importante du nombre de visas qui ont été accordés aux Algériens.
03:32Et donc, il y a aussi la discussion sur cette question-là, qui est très importante,
03:36très importante pour les gens qui vivent en France, ils sont très nombreux, il y a beaucoup d'Algériens qui
03:41vivent en France,
03:42et aussi des Algériens qui sont en Algérie et qui veulent venir en France parce qu'ils ont des familles.
03:48Donc, c'est un aspect tout à fait essentiel.
03:52Le problème de la circulation, le problème des visas entre les deux pays reste une question hautement sensible,
03:58sur le plan, disons, de la vie quotidienne, pratiquement de centaines de milliers de personnes.
04:05– Alors, vous en parliez, Bruno Rotaillot, le précédent ministre de l'Intérieur,
04:10avait cristallisé les crispations, il n'avait pas mâché ses mots à l'encontre du régime algérien.
04:17Il a eu tort, Bruno Rotaillot, selon vous ?
04:21– Je ne sais pas s'il a eu tort, mais à l'époque, l'attention était à son paroxysme.
04:26Donc, il y avait effectivement une situation très difficile.
04:30N'oublions pas, par exemple, que Jean-Noël Barraud, lui aussi,
04:34ensuite s'était rendu à Alger, mais il n'y avait pas eu, disons, de résultat à cette époque-là.
04:40Donc, l'attention à ce moment-là était vraiment portée, j'allais presque dire,
04:45entre guillemets, à son incandescence.
04:47Bon, aujourd'hui, on est revenu, disons, à une situation de nécessité, pourrait-on dire.
04:54C'est-à-dire une situation où il y a la nécessité, à la fois pour l'Algérie et pour
05:02la France,
05:03de reprendre les fils d'un débat, d'une négociation, d'une concertation,
05:07parce qu'il y a effectivement, encore une fois, un nombre considérable de personnes
05:14qui sont concernées par cette histoire franco-algérienne.
05:17Ce n'est pas simplement une question idéologique, c'est aussi une question éminemment pratique.
05:22Alors, il y a quelques mois, on l'a suivi, Boilem Sansal,
05:26l'écrivain franco-algérien a été libéré, gracié par le président Abdelmajid Teboun.
05:32Il reste le journaliste sportif Christophe Gleize, condamné à 7 ans de prison pour apologie du terrorisme.
05:41Est-ce que, là aussi, Laurent Nunez peut faire quelque chose ?
05:46Il faut espérer, effectivement, qu'il y ait la possibilité d'un allègement de peine
05:52ou d'une grâce présidentielle qui puisse intervenir pour Christophe Gleize,
05:58parce qu'effectivement, cette question aussi empoisonne, entre guillemets, les relations entre la France et l'Algérie.
06:06Bien évidemment, il y a d'autres questions que Christophe Gleize en particulier.
06:11Il y a eu l'arrestation d'un membre du personnel diplomatique algérien en France,
06:17des expulsions aussi de part et d'autre d'agents consulaires, etc.
06:23Mais c'est vrai que sur la question de Christophe Gleize, c'est particulièrement important
06:27parce que ça touche, bien sûr, à la liberté de la presse.
06:31Donc ça reste une question très sensible.
06:33Et il faut espérer qu'il y ait, disons, des promesses qui soient faites du côté algérien
06:41sur le fait d'alléger la peine sous une forme ou sous une autre, sur le plan juridique.
06:46Est-ce que vous êtes optimiste, Benjamin Stora ?
06:52Très franchement, je crois qu'il va falloir attendre le retour de Laurent Gugnès
06:56pour pouvoir manifester ou non de l'optimisme.
07:00Les relations ne peuvent plus être comme auparavant entre la France et l'Algérie depuis deux ans.
07:05On est aujourd'hui dans des situations différentes.
07:08Il va falloir renouveler, disons, politiquement, le système de partenariat avec l'Algérie.
07:14On est allé trop loin, disons, dans la crise.
07:18On n'a jamais atteint un tel niveau entre les deux pays.
07:21Pratiquement même depuis l'indépendance de 1962,
07:25ce niveau de rupture n'a jamais été aussi haut, aussi élevé.
07:29Cette déchirure dont je parle dans mon livre, mon dernier livre, n'a jamais été aussi importante.
07:33C'est pour ça que là, je suis très prudent.
07:35C'est-à-dire qu'il faut attendre, je crois aussi, des résultats pratiques de cette visite
07:40pour pouvoir mesurer le niveau de reprise classique des relations entre la France et l'Algérie.
07:47On se demande souvent de quels éléments ces partis, de quels éléments ces tensions sont partis.
07:56On parle de la reconnaissance de la souveraineté du Sahara occidental.
08:02Est-ce que vous pouvez nous rappeler tout cela ?
08:07Écoutez, la question de la crise, effectivement, s'est accélérée brutalement
08:13avec la reconnaissance par la France de la marocanité du Sahara occidental.
08:18Mais il faut dire qu'avant, il y avait eu déjà des problèmes qui s'étaient posés.
08:24Il y avait eu des déclarations, par exemple du président de la République,
08:28sur le problème de la nation algérienne, de ce qu'on appelait la rente mémorielle,
08:33du côté algérien, il y avait eu, il avait été observé dans un premier temps,
08:39une sorte de frilosité par rapport à mon rapport, puisque j'avais moi fait un rapport au président de la
08:45République,
08:46sur un certain nombre de gestes qui ont été faits par Emmanuel Macron.
08:49Et à l'époque, en 2021-2022, il y avait eu, disons, du côté français aussi,
08:56le fait de constater que ces gestes qui avaient été accomplis n'avaient pas été suffisamment,
09:04disons, repris à leur compte par les autorités algériennes.
09:07Donc il y avait comme ça un certain nombre de malentendus,
09:10dont on pensait qu'ils s'étaient apaisés au moment de la visite d'État à Alger au mois d
09:18'août 2022,
09:19la dernière grande visite d'État.
09:21On pensait que les choses allaient aller mieux.
09:23La preuve, c'est qu'il y avait été dessiné dans cette déclaration d'Alger
09:27la création d'une commission mixte des historiens français et algériens que j'ai présidé,
09:33et donc du côté français, et donc on pensait effectivement…
09:36Et donc c'est vrai que tous ces malentendus s'étaient accumulés,
09:40on pensait qu'ils s'étaient résorbés,
09:42et puis brusquement il y a eu effectivement l'histoire de la reconnaissance,
09:46de la marocanité du Sahara qui a précisément tout remis en question
09:51et a fait atteindre un niveau de crise très important entre les deux pays.
09:56Dernière question, Benjamin Stora.
09:58Qui doit faire un geste justement aujourd'hui ?
10:00Emmanuel Macron, selon vous ?
10:03C'est très difficile à dire, parce que moi je ne peux pas dire
10:07qui va faire le premier pas, qui fera le premier geste,
10:10mais le fait est qu'il y a un certain nombre de mesures que moi j'avais proposées
10:14qui n'ont pas été faites encore, et qui pourraient effectivement aider
10:19à une reprise, pourquoi pas.
10:21Je pense en particulier à la décontamination des sites nucléaires,
10:26c'est une revendication très importante formulée par les Algériens,
10:31que j'avais d'ailleurs repris dans mon rapport, la décontamination des sites,
10:35puisque la France avait procédé à 17 essais nucléaires en Algérie,
10:40donc ça pourrait être un geste effectivement à ce niveau-là qui est important,
10:44les Algériens y tiennent beaucoup, puisque cette question de la contamination
10:50touche les populations civiles sahariennes, et d'ailleurs je crois que les Algériens ont commencé
10:56à opérer des travaux de décontamination, et donc ça pourrait être, pourquoi pas,
11:03un geste qui permettrait peut-être d'avancer sur le plan concret, sur le plan pratique.
11:07Merci beaucoup Benjamin Stora pour ces quelques minutes sur BFM2.
11:12J'ajoute et je précise que notre confrère Christophe Gleize s'est pourvu en cassation
11:18dans l'attente d'un nouveau procès en Algérie, il reste en prison.
11:24Je rappelle Benjamin Stora votre livre intitulé France-Algérie,
11:29anatomie d'une déchirure aux éditions Les Arènes,
11:31co-écrit aux côtés de Thomas Négaroff, historien, journaliste de grands talents.
11:38Voilà, avec des questions-réponses, il me tarde de le lire.
11:41Merci infiniment d'avoir été avec nous sur BFM2.
11:45Reste avec nous, l'actualité internationale se poursuit dans un instant.
11:48Reste avec nous, l'actualité internationale se poursuit dans un instant.
Commentaires