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Anne Fulda reçoit Gaspard Kœnig pour son livre «Aqua» dans #HDLivres

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00:00Vous avez même tenté la politique un peu de loin à une époque, vous êtes surtout aussi romancier.
00:06Il y a deux ans vous avez sorti un livre dont on avait beaucoup parlé, Humus, qui a eu le prix interallié, qui a eu beaucoup de succès.
00:13Et là vous publiez à quoi ? Aux éditions de l'Observatoire, comme le précédent.
00:17Alors c'est une fiction dans laquelle vous mettez cette fois l'accent sur une autre ressource naturelle après l'eau,
00:23après la terre, pardon, une autre ressource naturelle dont on risque de manquer, c'est l'eau.
00:29Et puis c'est un vrai roman dans lequel vous décrivez avec justesse, avec humour, férocité parfois,
00:38ce que peut entraîner finalement la pénurie d'une ressource naturelle au sein d'une micro-société.
00:43Alors on se retrouve à Saint-Firmand, c'est un petit village en Normandie qui vous est cher,
00:50et on se retrouve après un déluge de pluie diluvienne.
00:55La Commune se rend compte qu'en fait, paradoxalement, elle va se retrouver confrontée à une pénurie d'eau potable.
01:03Alors ce sujet de la pénurie d'eau, il s'est imposé à vous naturellement,
01:07parce que vous aviez parlé de la terre auparavant, ou pour une autre raison ?
01:12Merci de me recevoir, oui, je suis engagé sur une tétralogie autour des quatre éléments.
01:17D'abord parce que je me suis rendu compte, même à titre personnel, qu'on les connaît fort mal,
01:21et qu'on est tellement déconnecté de son milieu,
01:24que quand on marche sur le sol, on ne sait plus qu'il y a une terre vivante en dessous,
01:28avec énormément d'organismes, et quand on ouvre le robinet pour avoir de l'eau,
01:33on ne sait plus d'où elle vient, on ne se pose jamais la question.
01:35On a l'impression que de toute façon, il y a des tuyaux partout qui nous l'apporteront,
01:37que c'est un donné, qu'il n'y a pas à s'en inquiéter.
01:39Or ce qui est très intéressant avec l'eau, c'est que ça reste une ressource locale.
01:44Ce n'est pas comme l'électricité, on ne peut pas l'envoyer d'un bout à l'autre du territoire.
01:48Et donc on boit toujours l'eau qui a plu, qui est tombée, pas très loin de chez soi.
01:53Alors peut-être il y a trois mois, peut-être il y a dix mille ans, ça dépend des géologies.
01:57Mais on a un peu perdu ce rapport à cet élément, pourtant mythologique et anthropologiquement très ancré en nous,
02:04enfin le rapport à l'eau, à la source, à la fontaine, c'est des choses qui convoquent des imaginaires quand même immenses.
02:09Et aujourd'hui l'eau se retrouve au fond gérée de manière extrêmement technocratique, administrative,
02:14dans tout un univers de sigles que j'ai découvert également.
02:17Et donc pour moi, cet élément m'a naturellement conduit à mettre en scène cette opposition au fond assez politique
02:25entre une vision centralisée, rationnelle, ingénériale des choses,
02:30et puis une réappropriation plus vernaculaire, pleine de savoirs ancestraux,
02:37mais en essayant d'éviter la caricature d'un côté comme de l'autre,
02:42et de mettre aussi en scène tous les travers des individus, les obstacles qu'ils allaient rencontrer,
02:48et la manière dont une communauté pouvait se souder ou non autour de la question de l'eau,
02:56de sa rareté, de sa pénurie, parce qu'il y a des guerres de l'eau,
02:58mais il y a aussi des paix de l'eau, c'est aussi un élément qui nous réapprend peut-être à parler ensemble
03:03à une époque où dans un village, ou dans un quartier, ou dans un immeuble,
03:06les gens ne se connaissent plus ou connaissent mal le nom de leurs voisins.
03:09Alors cette opposition de caractère, de position justement face à un problème tel qu'une pénurie d'eau,
03:17elle se symbolise dans votre roman à travers surtout deux personnages.
03:22Il y a un dénommé Martin Jobard, qui est un enfant du pays,
03:26qui a réussi, entre guillemets, qui est monté à la capitale,
03:29qui a une arc, qui est un peu le symbole de cette technocratie toute régnante et sachante.
03:38Et en face, il y a Maria, qui est une jeune française, qui est d'origine roumaine,
03:43qui est devenue maire et qui a l'originalité, ça vous allez nous en parler parce que c'est intéressant,
03:49elle a écrit une thèse sur les communs, un modèle économique un peu fondé sur des règles d'autogestion.
03:56Pour résumer, c'est bien ça.
03:57Et ce modèle des communs, c'est quelque chose qui compte effectivement dans le livre.
04:01Est-ce que vous pouvez nous en parler ?
04:02Oui, parce que Maria, elle arrive plein d'idéaux, comme souvent les néo-ruraux, un peu intello,
04:07qui arrivent à la campagne et qui veulent faire plus local que local, plus tradis que les tradis,
04:12ressusciter toutes les légendes du lieu, alors que souvent les gens qui y vivent n'ont plus rien à faire.
04:19Et donc au début, elle veut faire une épicerie coopérative, une épicerie bio.
04:21Avec des produits authentiques.
04:22Et puis finalement, la réalité la rattrape.
04:26Et à un moment donné, elle se saisit de fil en aiguille de cette histoire d'eau.
04:30Et puis le village l'encourage.
04:32Et pour elle, c'est aussi l'occasion d'expérimenter son objet d'étude, qui étaient les communs.
04:37Et les communs, c'est une forme d'organisation effectivement autogérée,
04:40mais qui était très courante dans les villages français sous l'ancien régime,
04:45qui existe encore aujourd'hui.
04:46Il reste 30 000 sections de communes, c'est comme ça qu'on les appelle en termes administratifs,
04:50surtout dans les montagnes ou dans les zones extrêmement rurales.
04:53Et où en fait, c'est ni l'État ni le marché qui répartit la ressource,
04:55mais c'est les habitants ensemble qui en prennent soin, qui se la partagent,
05:00et qui s'assurent par des règles qu'ils élaborent petit à petit dans la durée,
05:05de ne pas la surexploiter.
05:06Donc c'est aussi une solution, au fond, à l'heure de la crise des ressources,
05:10de la crise écologique, parce que les gens sont forcés à se parler,
05:13à faire des compromis, sous une forme institutionnalisée un peu floue.
05:17Les communs, c'est maintenant un grand objet de recherche universitaire,
05:21puisque Elinor Ostrom avait eu le prix Nobel d'économie,
05:23première femme en 2009 sur ce sujet.
05:26Et ce livre, c'est beaucoup de choses,
05:28mais c'est aussi une manière d'expérimenter littérairement cette histoire de commun.
05:32Parce que ce que j'ai voulu faire aussi, c'est descendre,
05:35vous disiez que le roman est cru,
05:37et effectivement, je pense qu'il descend vraiment dans le pire de la nature humaine.
05:40Donc je ne veux pas avoir un village de bobos,
05:41tout d'un coup, tout le monde se met d'accord,
05:43parce que tout le monde est gentil.
05:43Au contraire, je vais avoir un village de méchants,
05:47qui est illustré d'ailleurs,
05:49parce que Maria découvre quand elle tient sa première permanence,
05:51parce que quand il y a une permanence de mairie,
05:53c'est vraiment le pire de la humaine,
05:54qui se révèle avec les égoïsmes, les délations, etc.
05:57Je prends tous ces personnages,
05:58finalement à la fin, je les connais intimement,
06:01et puis ensuite, je les mets face à un problème
06:02qu'ils doivent résoudre pour survivre,
06:04parce que c'est aussi leur intérêt,
06:06et je vois ce qui se passe,
06:07s'ils y arrivent ou pas,
06:08et s'ils vont finir par refaire communauté.
06:12– Alors, c'est une histoire,
06:14c'est une sorte de comédie humaine à l'échelle d'un village,
06:17face à un élément un peu dramatique,
06:20mais est-ce que vous croyez que justement,
06:22par rapport à un problème comme la pénurie d'eau,
06:25dont on semble avoir conscience en Occident,
06:27mais pas vraiment,
06:27on parle plus de la qualité de l'eau
06:29que de la quantité disponible,
06:32le roman est quelque chose qui permet plus facilement
06:35qu'un essai ou que des recherches très avancées et scientifiques
06:38de prendre conscience du problème ?
06:40– D'abord, vous avez raison de dire que,
06:42aujourd'hui, on parle de la qualité de l'eau à juste titre,
06:44d'ailleurs, parce qu'on s'aperçoit
06:44qu'elle est considérablement polluée
06:46par toutes sortes de molécules et un peu partout,
06:48et la quantité d'eau,
06:50ça apparaît un sujet assez lointain,
06:51réservé au Domtom ou aux Pyrénées-Orientales,
06:53et c'est pour ça que j'ai situé le roman en Normandie.
06:56C'est pour montrer que si ça se passe en Normandie,
06:58c'est qu'au fond, ça nous concerne tous.
07:00Et en l'occurrence, c'est une région
07:02qui va rester pluvieuse,
07:03mais les prédictions du GIEC,
07:06et notamment du GIEC régional,
07:07le GIEC normand,
07:08qui applique les prédictions mondiales
07:10à la situation locale,
07:12montrent qu'en particulier sur des géologies granitiques,
07:15comme l'est l'ouest du Bocage,
07:17il y a des risques très importants
07:20de sécheresse pluriannuelle,
07:21qui, parce qu'il n'y a pas beaucoup de nappes,
07:23génèrent des pénuries.
07:24En 2022, une partie des villages à côté
07:28ne sont pas passés très loin,
07:29passés à quelques jours de la rupture d'eau.
07:31Il faut comprendre ce que c'est
07:32qu'une rupture d'eau dans une ville moyenne,
07:34par exemple.
07:36C'est un drame humanitaire très rapide.
07:38Et là, on est sur nos gadgets,
07:39on est sur l'IA,
07:40et tout d'un coup,
07:40on n'a plus l'élément vital.
07:43Peut-être la première fonction de l'État,
07:45c'est de donner de l'eau à sa population.
07:47Et aujourd'hui, c'est un problème
07:48qui se pose dans le monde entier.
07:49Un rapport de l'ONU qui vient de sortir
07:50sur la faillite hydrique de l'humanité.
07:52Le Cap est passé très très près,
07:53avait engagé un grand compte à rebours en 2018.
07:56Téhéran et Ankara
07:58sont aujourd'hui menacés de pénurie.
08:00Donc, petit à petit,
08:02c'est quelque chose sur lequel
08:04on va devoir réfléchir.
08:05Et effectivement,
08:06je trouve que le roman
08:07permet de...
08:10Pour moi, le roman,
08:10c'est ça le vrai roman.
08:11C'est le roman qui affronte
08:12les problèmes de la société,
08:14qui se documente
08:15et qui fait voir,
08:17qui révèle,
08:18sans être didactique,
08:20en laissant les gens prendre
08:21les options qu'ils souhaitent,
08:23la diversité des points de vue,
08:26des possibilités,
08:27face à des sujets de société
08:29qui vont devenir extrêmement cruciaux.
08:34Alors, dans votre prochain,
08:36vous le disiez,
08:36c'est une tétralogie.
08:38Donc, dans votre prochain livre,
08:39vous vous traiterez quoi ?
08:40De l'air ?
08:41Oui, l'air.
08:42Vous aviez une chance sur deux.
08:45Et ça se passera encore en Normandie,
08:48à Saint-Firma ?
08:48Ou vous allez changer d'écor ?
08:50Vous savez déjà ?
08:50Alors, je sais déjà.
08:53J'essaye quand même de m'ancrer
08:54dans cette région,
08:56Saint-Firma et un village imaginaire
08:57que j'ai reconstitué.
08:58Donc, j'ai d'ailleurs reconstruit
08:59une légende possible
09:00à partir de légendes normandes
09:01que j'ai collectées.
09:03Et j'aime bien l'idée,
09:04comme l'a fait Giono,
09:06si j'ose le citer,
09:07de m'ancrer dans un terroir,
09:09d'en apprendre aussi le patois.
09:10Par exemple, mon livre est relu
09:12par des amis du coin
09:14qui jugent si la phrase
09:17est crédible, véridique.
09:18J'essaie vraiment d'être
09:19le plus proche de la manière
09:20dont parlent les gens,
09:21ce qui est important, je pense,
09:22pour un romancier.
09:23C'est pour ça d'ailleurs
09:23qu'au début du livre,
09:24quand il y a cette ondée
09:25que vous décriviez,
09:26ils ne trouvent pas le mot
09:26pour la décrire.
09:28Sur des pages,
09:28et qui est magnifique,
09:29cette ondée.
09:30Merci, mais eux,
09:31ils ne trouvent pas le mot
09:31parce que c'est une espèce
09:32de mousson et on a beau avoir
09:3325 mots en normand
09:35pour désigner la prise,
09:36celle-ci n'en a pas.
09:37Et donc, je pense que je vais
09:39repartir d'un personnage
09:41et aussi du village.
09:43Et ce roman reprend
09:44des personnages secondaires
09:45du précédent.
09:46Le suivant fera pareil.
09:47Ça sera vraiment une série.
09:49Mais je m'en éloignerai
09:50davantage, je pense.
09:52Écoutez, en attendant,
09:54lisez déjà celui-là
09:55qui s'appelle Aqua,
09:56qui est paru aux éditions
09:57de l'Observatoire.
09:58Merci beaucoup,
09:58Gaspard Koenig.
09:59Merci à vous.
10:00C'est un livre et instructif
10:02et qui interpelle,
10:04qui pose des questions
10:05sur la terre
10:06sur laquelle nous vivons.
10:07Merci beaucoup.
10:08Merci.
10:09Sous-titrage Société Radio-Canada
10:11Sous-titrage Société Radio-Canada
10:14Sous-titrage Société Radio-Canada
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