00:00Bienvenue à l'heure des livres, Stéphane Sarade.
00:03Alors vous êtes directeur de recherche et directeur des programmes énergie au CEA, bon titre.
00:08Vous avez déjà écrit d'ailleurs plusieurs ouvrages de vulgarisation scientifique,
00:12notamment l'énergie nucléaire en sans question, de l'âge au conde au test ADN,
00:16jusqu'où ira la chimie également.
00:19Et là vous venez de nous parler d'un livre que vous auriez très certainement n'avoir jamais à écrire,
00:25un livre qui s'appelle Au bout du chagrin et qui est paru chez Talendier.
00:28Un très beau livre, sincère, émouvant, sans pathos, qui raconte ce drame que vous avez vécu,
00:37c'est-à-dire la mort de votre fils lors de l'attentat du Bataclan, il y a 10 ans, en 2015.
00:43Alors déjà, première question, on se demande qu'est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?
00:49J'imagine que tout le monde vous demande toujours, est-ce que ça a été une forme de catharsis ?
00:53Est-ce qu'on peut effectivement expurger, entre guillemets, aller au bout du chagrin après un tal drame ?
01:00Bonjour, donc effectivement c'est la question fondamentale.
01:05Je crois que la première réponse, écrire ce livre m'a aidé à envisager et à appréhender cette période.
01:12Cette période des 10 ans où on célèbre, si le terme est mal adapté, en tout cas c'est une date anniversaire.
01:21Et je sentais confusément que ce serait une période compliquée.
01:26Et le fait d'avoir écrit ce livre, je l'ai écrit très très vite, je l'ai écrit en 6 semaines,
01:30a été bien sûr cathartique, mais c'est aussi un livre que j'ai voulu, à la fois en témoignage, en mémoire,
01:39mais aussi en remerciement, en remerciement de toutes les personnes que j'ai rencontrées pendant ces 10 ans,
01:44qui ont été sur le chemin de cette résilience.
01:48Justement, vous venez d'évoquer ces 10 ans qui ont été, c'est le terme qui est utilisé,
01:54mais qui n'est peut-être pas toujours le bon, célébrer les 10 ans de ces attentats.
01:58Est-ce que d'une certaine façon vous vous êtes protégé ?
02:01Ce livre, vous dites que ça a été un peu une sorte de bouclier, mais en dehors de ça, par exemple,
02:06vous avez assisté à des hommages ?
02:08Parce que vous dites dans le livre à un moment que vous n'assisterez plus après l'hommage national
02:13auquel vous avez assisté aux Invalides en 2015, que vous aviez décidé de ne plus assister à ce genre d'hommages.
02:19Est-ce que vous êtes resté fidèle à cet engagement ?
02:22Je suis resté fidèle à cet engagement parce que cet engagement, c'est ma propre vision.
02:28La seule cérémonie à laquelle j'ai participé, c'était le lendemain des obsèques de Hugo.
02:35C'était la cérémonie aux Invalides où je suis allé seul.
02:38Je suis parti au petit matin de Montpellier pour assister parce que je savais que mon fils
02:43serait projeté, les photos seraient projetées aux Invalides.
02:47Le fait qu'il soit tout seul me posait un problème.
02:51Donc j'y suis allé et ça a été une expérience extrêmement douloureuse, à la fois de solitude, de chagrin.
02:57Et c'est la raison pour laquelle, c'est ce que j'ai écrit, je n'ai plus jamais assisté à aucune cérémonie.
03:02Je ne suis jamais allé au Bataclan, je ne suis pas allé voir la stèle.
03:07Donc voilà, c'est une impossibilité.
03:11Bien sûr, j'ai vu des photos et j'en suis très heureux, mais je n'y arrive pas.
03:14Alors, vous n'y arrivez pas, mais est-ce que vous arrivez ?
03:18Parce que dans ce livre, vous racontez que les heures, les dernières heures avant le drame,
03:25avant la mort d'Hugo que vous apprenez, les phases différentes, l'inquiétude terrible,
03:34l'incrédulité, la sidération, puis après, toutes ces procédures terribles,
03:39l'identification du corps, la confirmation de la mort, l'institut médicéo-légal,
03:47est-ce que vous arrivez à ne pas être, ou d'ailleurs, ce n'est peut-être pas possible,
03:55avec l'image de votre fils tout le temps dans la tête ?
03:59Bien sûr, bien sûr, en fait, vous avez posé la question, est-ce qu'on arrive au bout du chagrin ?
04:05Non, on ne va jamais au bout du chagrin, parce qu'en fait, le chagrin n'est pas une destination,
04:10c'est un voyage, un peu comme la vie.
04:12Donc, en fait, pendant ces dix ans, j'ai appris à vivre avec ce chagrin,
04:16et donc, Hugo est avec moi, avec ses amis, avec sa famille,
04:20mais je n'ai pas d'image qui, au quotidien, m'empêche d'avancer.
04:27Par contre, il est là, il est au fond de moi.
04:28Alors, il y a le retour à la vie, vous racontez aussi le retour, entre guillemets, à la vie.
04:33Vous, par exemple, vous retournez travailler assez rapidement, vous racontez ça.
04:37Vous racontez notamment cette amie qui, au travail, vous conseille,
04:40alors que votre métier, vous êtes scientifique,
04:42donc votre objectif, c'est de donner du sens à tout, de trouver un sens à tout.
04:49Et votre amie qui vous dit, toi qui cherches du sens aux choses,
04:52il faut que tu acceptes que cette situation, que ce drame n'a pas de sens.
04:56Est-ce que, et cette phrase vous dit, vous le racontez, vous a aidé ?
04:59Oui, elle m'a énormément aidé, en fait, parce que, vous l'avez évoqué,
05:02je suis chercheur de formation et de métier,
05:05donc mon métier est à la fois un métier, mais aussi une passion,
05:08dont le fait de revenir 15 jours après travailler était aussi, pour moi, une façon d'avancer.
05:14Et puis, ce déjeuner avec mon ami Roland, qui est astrophysicien au CEA,
05:20des déjeuners que l'on a assez fréquemment, où on refait le monde,
05:22là, il m'a dit cette chose-là, il me dit, est-ce que tu es prêt, pour la première fois de ta vie,
05:27à ne pas te consumer, à essayer de chercher du sens là où il n'y en a pas ?
05:32Et j'ai écrit que ça m'avait pratiquement sauvé la vie,
05:35puisque j'aurais pu me consumer à chercher du sens, et pourquoi ?
05:38Je me suis posé des tonnes de questions.
05:41Alors, j'ai essayé de mettre du sens là où il n'y en a pas,
05:44parce que perdre un enfant, quelle que soit la raison, n'a pas de sens,
05:47ce n'est pas le sens de la vie, on enterre ses parents, ses grands-parents, mais pas ses enfants.
05:49Il n'y a pas de mots dans la langue française.
05:51Il n'y a pas de mots dans la langue française, vous avez entièrement raison.
05:54Par contre, l'idée, c'était de comprendre, puisque je suis chercheur,
05:57donc j'ai fait des rencontres, j'ai rencontré des parents, par exemple,
06:01de jeunes garçons du même âge que Hugo, qui sont partis en Syrie,
06:04qui sont radicalisés.
06:05J'ai essayé de comprendre, j'ai essayé de mettre du sens aussi,
06:09en créant une bourse universitaire,
06:11et c'est ça qui m'a aidé à avancer sur le chemin du chagrin.
06:16Vous racontez aussi, d'ailleurs, c'est intéressant,
06:19parce que lorsque vous revenez au travail,
06:20il y a des amis qui savent vous parler, comme celui-là,
06:23et puis il y a des personnes qui sont embarrassées face au malheur d'un autre,
06:27qui ne savent pas trop comment faire.
06:29C'est ça aussi, c'est-à-dire que ce n'est pas évident
06:31de se transformer en père d'une victime,
06:35enfin, donc en victime soi-même.
06:36Il y a quand même une sorte de cordon sanitaire qui se fait plus ou moins ?
06:42Alors en fait, c'est une vraie difficulté, mais vous savez qu'en fait,
06:44elle s'est reproduite très récemment, dix ans après,
06:47parce que le jour du 13 novembre 2025, il y a eu, j'ai eu énormément de messages,
06:52et j'ai aussi des personnes, j'ai senti qu'ils n'osaient pas m'en parler,
06:56et bien sûr, ils y pensaient.
06:58Oui, c'est très difficile d'exprimer.
07:00Souvent, on m'a dit, mais tu sais, je n'ai pas les mots,
07:02mais j'ai dit, mais c'est normal que tu n'aies pas les mots, il n'y a pas de mots.
07:04Et n'essayez jamais de vous mettre à ma place.
07:08Donc oui, oui, effectivement, il y a la manière dont on peut l'exprimer ou pas,
07:12mais dans tous les cas de figure, j'ai ressenti cette empathie, cette énergie,
07:16et ça, ça m'a aidé.
07:17Oui, parce qu'il y a un balancement dans votre livre avec,
07:21vous racontez toutes ces rencontres qui vous ont aidé,
07:23des rencontres d'inconnus, en fait,
07:26de gens que vous voyez.
07:28Et puis, vous racontez aussi, à côté de ça, par exemple,
07:30l'impudeur de certains médias, le jour des funérailles,
07:33qui vous harcèlent.
07:35Il y en a un qui vous dit, mais vous ne voulez pas témoigner
07:38le jour des funérailles de votre fils,
07:39mais vous savez, ça va faire de l'audience.
07:40C'est ça, oui.
07:41C'est monstrueux.
07:42Alors, c'est assez monstrueux,
07:44mais je pense que j'étais dans un tel état,
07:46vous savez, dans ces cas-là,
07:48votre cerveau se met en processus de survie,
07:50donc quelque part, vous prenez une distance
07:52par rapport à ce qui vous arrive.
07:53et c'est vrai que le jour, je partais aux obsèques
07:57dans la cathédrale de Montpellier
07:58et je reçois ce coup de fil.
08:01Je dis, vous savez, non, je ne peux pas venir.
08:03Ce sont les obsèques de mon fils.
08:04Ah, ben, raison de plus.
08:06Et je me suis dit, mais dans quel chaos sommes-nous arrivés
08:09pour qu'on puisse proposer ça à quelqu'un ?
08:12Et ça démontre aussi du chaos dans lequel nous étions.
08:16On l'a oublié aussi, 10 ans après.
08:18Est-ce que ça a tant changé que ça ?
08:20En tout cas, là, je crois qu'on avait perdu notre boussole.
08:25Donc, ça, c'est clair.
08:28Alors, en filigrane, il y a la force de se reconstruire
08:31grâce à ces rencontres, certaines très fortes que vous avez faites.
08:35Grâce aux livres aussi, puisqu'on est dans une émission
08:37où on parle de livres,
08:39vous parlez des livres qui vous ont aidé.
08:41Quels sont ceux qui vous ont aidé le plus ?
08:45Il y a plusieurs lectures que vous évoquez.
08:47Alors, moi, les lectures, j'en évoque quelques-unes.
08:50En fait, de manière assez curieuse,
08:52c'est la poésie qui s'est invitée.
08:54On parlait de l'institut médico-légal.
08:56Quand j'ai vu Hugo, c'était le dormeur du Val.
08:59Oui, ça voulait.
09:00Il a deux trous rouges au côté gauche.
09:02Et voilà, ce poème a pris en troisième,
09:04comme beaucoup de Français de ma génération,
09:07le titre du livre, Au bout du chagrin.
09:11C'est un vers du poème de Paul Éluard.
09:13La nuit n'est jamais complète, puisque je le dis,
09:14puisque je l'affirme, au bout du chagrin.
09:16Il y a toujours une fenêtre ouverte, une fenêtre éclairée.
09:20Oui, les lectures, puis les lectures antérieures aussi,
09:23des choses que j'ai pu lire.
09:26Un livre qui m'a beaucoup frappé sur la résilience
09:28quand j'étais adolescent, c'était Au nom de tous les miens, par exemple.
09:30Bien sûr.
09:32J'ai souvent repensé à ces parcours de résilience
09:35et le fait de se dire que, oui, il y a quelque chose après.
09:41Et la lecture a été, pour moi, d'un très, très grand secours, effectivement.
09:45En tout cas, je vous conseille de lire ce très beau livre.
09:49Ça s'appelle Au bout du chagrin.
09:50Très beau titre.
09:51Vous en avez expliqué l'origine.
09:53C'est un livre qui est paru chez Talandier.
09:55Merci beaucoup, Stéphane Sarad.
09:56Merci à vous.
09:57Sous-titrage Société Radio-Canada
10:01Sous-titrage Société Radio-Canada
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