00:00Bienvenue à l'heure des livres, Thierry Dana.
00:03Alors, vous êtes ancien diplomate, vous avez été ambassadeur, vous avez été conseiller de Jacques Chirac,
00:10vous chargez plus des questions internationales, et là vous avez pris la plume pour la première fois.
00:14Vous avez publié un premier roman, un récit, entre récits et romans en fait.
00:19Son titre, Mon drôle de fils autiste, c'est un livre qui est paru aux éditions Boucher-Chastel,
00:24et c'est un joli livre, drôle, touchant, sincère.
00:27Voilà, ce n'est pas un livre sur l'autisme, c'est plutôt finalement une histoire d'amour entre un père et son fils,
00:33et qui se trouve être autiste.
00:36Ce fils, c'est Raphaël, alors lorsqu'il naît, il y a plus d'une trentaine d'années, c'est ça ?
00:42C'est un bouleversement dans votre vie, parce que c'est votre premier enfant, pour votre femme et vous-même.
00:49Vous, comme tous les parents, vous êtes sur un petit nuage, vous faites des rêves d'avenir fou,
00:56quelque part entre l'argot winch et John Kennedy Jr., vous imaginez des escapades, des discussions passionnées.
01:02Elles auront lieu, d'ailleurs, finalement, mais pas sous la forme que vous imaginiez.
01:07Alors, quand finalement prenez-vous conscience que Raphaël, aussi génial qu'il soit, est un peu différent des autres ?
01:16Vous le racontez dans le livre.
01:18Oui, alors vous avez raison de dire que ce n'est pas un livre sur l'autisme,
01:21le titre devient un peu en erreur à cet égard, mais c'est un livre sur la différence.
01:26Donc la différence, c'est ce qui n'est pas normal.
01:30Et la normalité, en fait, l'origine de la normalité, c'est ce qui est droit, ce qui est perpendiculaire, c'est géométrique.
01:38Et en France, on aime bien la normalité.
01:40Les jardins à la française, c'est les arbres qui sont tout droits, c'est les allées qui sont bien alignées.
01:45Et donc là, c'est un livre sur cette différence.
01:49Alors, vous avez raison, comment on la constate ?
01:51Moi, si on veut filer la métaphore, je suis celui qui plante l'arbre, en quelque sorte.
01:55Et puis tout d'un coup, j'imaginais qu'il soit grand, droit, plus grand que les autres, etc.
02:01Puis je vois qu'il pousse un peu bizarrement.
02:03Et donc, c'est toute cette histoire de comment constater cette différence, comment l'accepter, et enfin, comment l'aimer, finalement.
02:11Et puis, c'est aussi le regard des autres, les autres arbres qui se disent,
02:14mais qu'est-ce qu'il a celui-là à pousser différemment de nous ?
02:18Ça, c'est tous les autres, c'est la société.
02:20Et bon, ça, c'est un peu la loterie.
02:22Certains l'acceptent, certains l'acceptent pas.
02:24Et puis, c'est la sienne aussi, parce que lui, il se rend compte de ça.
02:28C'est ça, c'est le plus intéressant et le plus difficile.
02:31C'est comment il se dit, je pousse différemment des autres.
02:37Qu'est-ce que ça veut dire et pourquoi ?
02:39Et cette question, il n'aura jamais de réponse.
02:41Alors, ce qui est intéressant, c'est que vous racontez aussi comment des petits signes vous alertent sur le fait qu'effectivement,
02:49il ne pousse pas droit de façon cartésienne comme les autres, mais il pousse quand même, il a une passion pour les puzzles.
02:55Il est extrêmement fort pour faire des puzzles.
02:58Il s'intéresse peu aux jeux qu'on lui offre.
03:00En revanche, aux jeux plus classiques, il préfère les emballages.
03:04Et puis, vous vous constatez une véritable hyperactivité.
03:06Vous consultez, votre femme vous consultez pour savoir ce qui se passe.
03:12Vous parlez notamment parce que ça fait partie aussi des choses qui se sont compliquées
03:18lorsqu'on a un enfant qui est notamment autiste.
03:20C'est le diagnostic et puis le tour des spécialistes, entre guillemets,
03:24dont certains ne font pas preuve d'une humanité incroyable.
03:26Vous faites notamment part de votre rencontre avec un ponte de l'époque, Bruno Bettelheim,
03:32qui ne trouve pas les mots, qui est assez étonnant.
03:36Il n'y a d'ailleurs ni les mots ni le diagnostic.
03:37– Surtout, vous avez tout à fait raison, c'est vraiment une question de l'humanité.
03:43Ce qu'on a constaté, c'est que ceux finalement qui étaient le mieux à même
03:49de dialoguer, de comprendre, d'apprécier sa différence,
03:54ce n'étaient pas les gens les plus éduqués ou les plus spécialistes.
03:59Ce n'est pas une question d'éducation, c'est une question d'humanité.
04:01Et donc, ça peut être un chauffeur de taxi, quelqu'un de très simple,
04:06le commerçant du coin qui va tout de suite piger
04:09et qui va tout de suite arriver à interagir malgré cette différence.
04:13Et à côté de ça, vous aurez des gens qui sont soi-disant spécialistes de la question
04:17et qui vont complètement se planter.
04:20Et l'école à cet égard a été assez révélatrice.
04:23On a eu en maternelle, avant qu'il soit exclu complètement du système,
04:27un premier instituteur qui a été formidable,
04:29qui l'a complètement intégré, etc.
04:31Et puis l'année d'après, une institutrice complètement revêche
04:35qui, au bout de quelques semaines, nous a dit
04:37« Mais votre fils, on ne peut rien en faire. »
04:39Moi, la seule chose que je peux vous proposer,
04:41c'est de lui faire faire de la pâte à modeler au bout du cours,
04:45s'il est silencieux.
04:46Et finalement, il a été exclu au bout de quelques semaines.
04:48Donc voilà, c'est une question d'humanité.
04:51Alors, vous racontez, il y a des anecdotes à l'appel.
04:55Vous l'emmenez parfois dans vos voyages,
04:56parce que vous êtes diplomate.
04:58D'ailleurs, ça se passe assez bien, notamment dans les pays d'Afrique,
05:01vous racontez deux fois.
05:03Mais bon, ce qui est intéressant, c'est ce que vous venez d'évoquer,
05:06c'est le regard des autres.
05:08Vous parlez de la flagellation du regard des autres,
05:10le regard des autres enfants aussi,
05:13qui peut être assez cruel.
05:15Oui, parce que les enfants,
05:17il ne faut pas leur en vouloir,
05:18mais les enfants, ils adorent la similitude.
05:21Ils veulent être comme les autres.
05:22On le voit dans les détails de mode,
05:24ils veulent avoir le même sac que l'autre,
05:26ils veulent avoir les mêmes baskets que l'autre, etc.
05:28Les enfants, ils aiment la similitude.
05:30Les adultes, c'est un peu différent.
05:32Mais c'est vrai que, vous avez cité l'Afrique,
05:34le Japon aussi, d'une certaine manière,
05:36en France, pour revenir sur les...
05:37Vous avez été ambassadeur de France ?
05:39Oui, donc je l'ai emmené partout avec moi,
05:41dans les réceptions, dans les voyages, un truc.
05:44Et ils étaient toujours très tolérants,
05:46parce que pour reprendre les arbres,
05:48au Japon, l'arbre tout droit, c'est très ennuyeux.
05:51Ils n'aiment pas ça, ils aiment bien.
05:52Dans les jardins japonais, vous avez des arbres
05:53complètement difformes, bizarres,
05:56et c'est ça qu'ils apprécient, ils trouvent que c'est plus beau.
05:58Et puis, il y a le regard des autres aussi sur les parents.
06:00En fait, le regard des autres parents,
06:02qui affichent, écrivez-vous,
06:03parfois une moue condescendante,
06:05mêlant de reproches au mépris d'une éducation défaillante.
06:09Oui, ça c'est quand il est petit, je dirais,
06:12parce qu'après, c'est sûr que passer 20 ans,
06:15mais quand vous avez un enfant de 8 ans, 10 ans,
06:20qui est un peu hyperactif,
06:22on se dit, il est mal élevé cet enfant-là.
06:24Et donc, évidemment, le regard se porte sur les parents
06:26qui l'ont mal élevé.
06:28Et puis, il y a une question aussi que vous abordez,
06:30en filigrane, c'est la question avec les autres membres
06:32de la fratrie.
06:33Une question qu'avait très joliment abordée
06:36Clara Dupond-Monnaud dans son livre « S'adapter »
06:39et j'ai appris qu'en fait, c'était votre éditrice.
06:41C'est mon éditrice.
06:43Il n'y a pas de hasard.
06:44Parce qu'effectivement, trouver sa place dans une famille
06:47où il y a un enfant qui est différent,
06:49ce n'est pas facile non plus.
06:51Oui, ça c'est sa sœur.
06:54Et ce n'est pas facile, d'autant plus que,
06:57volontairement ou involontairement,
06:59on ne lui a jamais expliqué explicitement.
07:03On ne l'a pas pris entre quatre yeux à un certain âge.
07:05en lui disant « Bon, ben voilà, tu sais, il faut que tu le saches. »
07:09Et donc, on l'a laissé un peu se dépatouiller.
07:13Mais finalement, naturellement, elle a trouvé les chemins.
07:17Et naturellement, parce que peut-être qu'elle a été prédisposée pour ça,
07:21elle a développé un amour inconditionnel pour son frère.
07:25Et une complicité qui est inégalée.
07:28Alors, et puis, vous racontez des moments de complicité,
07:31vous aussi, avec votre fils, notamment en faisant la cuisine, par exemple.
07:34C'est ce qui est, c'est plus bon, ce que vous faites là.
07:38Et puis, il y a cette question que vous émettez assez pudiquement à la fin.
07:43C'est-à-dire que vous, vous avez un amour infini pour Raphaël.
07:47pour Raphaël.
07:48Et vous vous posez la question de la réciproque.
07:54Vous n'avez pas une réponse franche, en fait.
07:57Enfin, définitive, on va dire plutôt.
07:59Non, c'est une intuition, on va dire.
08:01Mais parce que l'un des problèmes principaux de Raphaël et des autistes en général,
08:06c'est d'exprimer, et d'exprimer en particulier leurs sentiments.
08:11Donc ça, c'est la chose la plus difficile pour lui,
08:13c'est d'exprimer ce sentiment.
08:14Et donc, ça vaut à l'égard de tout.
08:17Mais on peut se dire que ça vaut à l'égard de soi-même.
08:20Donc, voilà, on suppose, on espère.
08:26Et c'est peut-être pas clair,
08:28mais je pense quand même qu'on est assez sûr de la réponse.
08:31Mais bon, c'est un pari.
08:32Et en tout cas, vous, vous dites que vous n'aimez personne comme votre fils Raphaël.
08:37Peut-être aussi parce que c'est un amour qui est singulier.
08:40Singulier.
08:41Ça ne veut pas dire qu'on peut...
08:42Oui, que vous n'aimez pas d'autres personnes.
08:43Elle a commencé par sa sœur,
08:46mais c'est vrai que c'est un amour à part.
08:49En tout cas, je vous conseille vraiment de lire ce livre.
08:51Ça s'appelle donc « Mon drôle de fils autiste ».
08:53C'est drôle, c'est sincère, c'est touchant.
08:55Il n'y a pas du tout de pathos.
08:57C'est publié chez Boucher-Chastel.
08:59Merci beaucoup Thierry Dana.
09:00Merci.
09:01Merci.
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