00:00Benjamin Duhamel, votre invité, a été dirigeante du mouvement Emmaüs pendant 15 ans.
00:06En juillet 2024, la France découvrait sidérer la face cachée, la face sombre de l'abbé Pierre,
00:11accusé publiquement pour la première fois de violences et agressions sexuelles.
00:15Depuis, les témoignages se sont multipliés.
00:1768 victimes recensées aujourd'hui et ce silence assourdissant de l'Église, du Vatican,
00:22de ceux qui l'ont côtoyé et ont travaillé avec lui et qui savaient.
00:26Bonjour Frédérique Cabat.
00:27Bonjour.
00:27Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:30Vous publiez « Silence sacré, pourquoi nous nous sommes-tu » aux éditions Boucher-Chastel
00:35où vous racontez de l'intérieur ce silence.
00:37Vous avez exercé plusieurs fonctions au sein du mouvement Emmaüs à partir de 2008,
00:41c'est-à-dire un an après la mort de l'abbé Pierre que vous n'avez donc pas connu.
00:44Et vous ouvrez ce livre avec cette onde de choc, ce moment où vous entendez à la radio en juillet 2024 ces révélations.
00:52Vous avez alors la confirmation de ce que vous pressentiez au fond de vous ?
00:56Alors c'est une déflagration, c'est une déflagration je pense pour la France entière parce que l'abbé Pierre était un phare dans la nuit de la pauvreté et de la précarité pour beaucoup de Français.
01:06C'est une déflagration pour le mouvement Emmaüs qui est complètement sidéré par ses sept premières victimes qui n'ont de cesse d'augmenter dans le temps.
01:15Et puis pour moi qui suis là depuis fort longtemps, en tout cas qui y était pendant près de 17 ans et qui a exercé des fonctions en tant que responsable et directrice.
01:26Et cette déflagration, ce choc m'a d'abord sidéré et puis ensuite j'ai commencé à me poser pour m'interroger sur ma place dans ce silence,
01:36sur à quel endroit j'ai été un rouage de ce silence et c'était extrêmement important pour moi de pouvoir déplier cette situation exceptionnelle et extraordinaire.
01:46Déplier cette situation exceptionnelle et se rappeler, raconter de ce que vous vivez en arrivant dans le mouvement Emmaüs.
01:53Il y a ce collègue qui traite l'abbé Pierre de papouilleur avec au fond des descriptions qui sont presque tournées en dérision.
02:00Ce président de la fondation Abbé Pierre qui vous raconte lors d'un déjeuner les voyages avec l'abbé, voilà ce qu'il vous dit, c'est ce que vous racontez dans votre livre.
02:06Ouvrez les guillemets, quand on se déplaçait on devait protéger les filles, les jeunes filles, les petites filles.
02:10On était tout le temps avec lui, à le surveiller, à éviter qu'il ne touche, qu'il passait les fesses, les seins, on en a eu des soucis.
02:17Vous parlez de ces propos à l'un de vos supérieurs qui botte en touche et vous restez silencieuse, vous vous taisez.
02:25C'est aussi un sentiment de culpabilité qui vous étreint avec ce livre ?
02:30Oui, effectivement, parce que c'est paradoxal. Je suis dans une organisation qui fait le bien.
02:37Je suis entrée dans cette organisation aussi, je dirais, et ça commence par le premier chapitre sous une forme d'emprise,
02:44parce qu'il y a quelque chose de fantastique et de phénoménal avec l'abbé Pierre et puis avec le mouvement Emmaüs.
02:51Nous sommes là pour aider les autres, nous sommes là pour les accompagner et paradoxalement,
02:56nous nous retrouvons avec ces phrases, avec ces moments où je découvre, où on me dévoile une situation que je ne peux pas, que je ne veux pas voir.
03:03Et pourquoi vous ne voulez pas la voir ? Pourquoi est-ce que vous vous taisez alors même que ces témoignages se multiplient ?
03:08Et qu'au fond de même, et vous le racontez, vous sentez bien qu'il y a quelque chose qui est dissimulé et qui éclatera en juillet 2024 ?
03:17Pourquoi est-ce que vous vous taisez ?
03:18Parce que certainement, une forme de système d'emprise, parce que aussi l'engagement dans l'action sociale,
03:24on n'y vient pas par hasard, on y vient pour réparer les autres,
03:26mais on y vient aussi beaucoup pour se réparer soi, réparer sa trajectoire,
03:31réparer une histoire heurtée, une histoire parfois violentée.
03:34Je connais de nombreux travailleurs sociaux qui sont dans cette situation.
03:37Et puis, il y a la force du mouvement, la force de notre mission, la force de notre engagement,
03:43la capacité que nous avons à aider et à déployer des solutions extraordinaires.
03:48Comment aller foutre en l'air, permettez-moi l'expression, une famille tant désirée et qu'on vient de trouver ?
03:55Parce que oui, le mouvement Emmaüs, c'est une grande famille.
03:59Et la quitter, ou la déplier, ou lui faire du mal, ou être dissonante avec elle,
04:06c'est extrêmement difficile individuellement et collectivement.
04:10C'est une aventure Emmaüs, c'est une aventure puissante,
04:13mais c'est une aventure qui a été mise en œuvre par un homme absolument criminel dans sa prédation.
04:22Dans sa prédation, avec ce que vous racontez dans votre ouvrage,
04:26un système qui est mis en œuvre par l'abbé Pierre,
04:30un système de prédation avec des victimes qui sont des victimes en situation de grande précarité économique,
04:36qui sont sous emprise de cette figure tutélaire de l'abbé Pierre.
04:40Il ne s'agit pas seulement, et quand on voit aujourd'hui les 68 victimes recensées,
04:44ce n'est pas seulement des cas isolés,
04:46c'est un système qui est organisé pour que l'abbé Pierre puisse commettre ses agressions sexuelles et ses violences.
04:53Oui, c'est un système qui est organisé,
04:55c'est un système qui protège aussi une aura, une personnalité,
04:59qui a une très forte capacité.
05:01L'avant et l'après-abbé Pierre en termes d'action sociale ne sera plus la même chose en France.
05:05C'est un communiquant hors pair,
05:06c'est une capacité incroyable d'inventer une solution par les communautés.
05:10Mais c'est aussi un système qui est une forteresse,
05:14qui a l'air foutraque de l'extérieur,
05:16qui a l'air désorganisé,
05:17mais qui est extrêmement centré autour de ce père fondateur,
05:21de ce père fondateur qui est symbolique,
05:22mais qui est aussi extrêmement précieux à tout point de vue au mouvement Emmaüs.
05:27Donc il est constamment accompagné d'une garde rapprochée,
05:30qui le surveille, qui le soigne, qui s'en occupe,
05:32qui le nourrit, qui le déplace.
05:34Et donc il est impossible aujourd'hui d'envisager que l'ensemble de ses dirigeants ne savaient pas,
05:39à tel point que quand moi je suis arrivée après sa mort,
05:41j'ai eu des informations des comportements de l'abbé Pierre.
05:45Il faut rappeler que sur les papouilles,
05:47il y a des secrétaires,
05:48ce qu'on appelait des secrétaires de l'abbé Pierre à Emmaüs International à l'époque,
05:51au début des années 90,
05:53qui ont dit ce qui se passait.
05:55La préconisation à l'époque a été de dire,
05:58évitez-le, ne restez pas seul avec lui.
06:01On est tous confrontés à des petites phrases que nous entendons,
06:05des situations dans la famille, au travail,
06:08dans notre environnement, dans un club de sport,
06:11qui nous racontent quelque chose de l'ordre des violences sexuelles.
06:15Et c'est parce que nous n'y prêtons pas attention,
06:17c'est parce que nous sommes dominés par un système aujourd'hui
06:19qui ne nous permet pas d'y prêter attention,
06:22que nous n'entendons pas ce que les victimes nous disent.
06:24Et c'est ce qui s'est passé à Emmaüs.
06:26Des victimes ont parlé,
06:27des personnes se sont exprimées, des femmes.
06:30Aujourd'hui on sait qu'il y a des enfants aussi
06:31qui ont été agressés par l'abbé Pierre.
06:33Comment est-ce possible de faire tenir pendant 50 ans
06:36des violences sexuelles par le silence
06:37et de faire tenir pendant 70 ans une omerta aussi forte
06:41qui a protégé la figure de cet homme ?
06:43Vous évoquez, Frédéric Cabas,
06:46l'œuvre sociale, l'action de la fondation abbé Pierre,
06:49qui d'ailleurs ne s'appelle plus aujourd'hui fondation abbé Pierre,
06:51qui a été renommée.
06:53Le délégué général Christophe Robert
06:54parlait sur cette antenne il y a quelques jours
06:57des dons qui avaient chuté, qui avaient baissé,
07:00notamment à la suite de ces révélations
07:03sur le comportement de prédateur de l'abbé Pierre.
07:07Est-ce que ça vous le comprenez ?
07:08Il y a eu une rupture du pacte de confiance
07:09entre ceux-là même qui donnent,
07:13qui faisaient confiance dans ce système
07:16et ces révélations.
07:17Cette rupture de confiance, vous la comprenez ?
07:20Je la comprends,
07:21mais ce que je voudrais que comprennent les lecteurs
07:23et j'espère que silence sacré au travers de mon expérience
07:25va pouvoir les aider,
07:26c'est de faire la différence entre l'homme ultime
07:29ou la femme ultime que nous avons besoin de désigner
07:31pour faire le bien,
07:33ce qui n'existe pas,
07:35et des situations associatives
07:37de militants, de bénévoles, de salariés,
07:39de travailleurs sociaux qui sont engagés au quotidien
07:41et qui agissent pour œuvrer
07:43auprès des plus précaires et des plus fragiles d'entre nous.
07:46Et je pense qu'il faut faire cette différence
07:48entre l'effet systémique,
07:50le système qui a été engagé et mis en œuvre
07:53parce qu'il y avait cet homme providentiel essentiel
07:55dans lequel chacun d'entre nous se retrouvait en France
07:58et de façon transgénérationnelle,
07:59il ne faut pas l'oublier.
08:01Et une action sociale qui est nourrie
08:03par des personnes engagées au quotidien
08:05qui, pas à pas,
08:07viennent faire un filet de sécurité
08:09avec les plus fragiles d'entre nous
08:10et je pense qu'il faut faire la différence entre les deux.
08:12Merci beaucoup Frédéric Cabat,
08:14vous publiez « Silence sacré,
08:15pourquoi nous nous sommes-tu »
08:17aux éditions Boucher-Chastel.
08:18Et merci Benjamin Duhamel,
08:20il est 7h57.
08:21Sous-titrage Société Radio-Canada
08:21Sous-titrage Société Radio-Canada
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