00:00On passe à notre focus de ce dimanche soir et il nous emmène dans les profondeurs de l'histoire congolaise,
00:06à la croisée de la littérature et de la mémoire politique.
00:09Dans son nouveau roman, L'équation avant la nuit, Blaise Ndala exhume un pan méconnu de l'histoire mondiale.
00:15L'uranium extrait de la mine de Shinko-Lobwe, Okatanga, aurait alimenté la bombe larguée sur Hiroshima en 1945.
00:24Bonsoir, Blaise Ndala, bienvenue dans votre journal de l'Afrique.
00:30On est ravis de vous recevoir depuis Ottawa où vous êtes à présent en liaison.
00:35Alors, le roman s'ouvre sur Daniel Zinga, écrivain congolais invité à Washington par Béatrice Reitman,
00:44qui elle est professeure brillante, dont il se rapproche avant qu'une photo révélant le passé trouble du père de Béatrice
00:51apparaissant aux côtés d'Hitler et d'Heisenberg ne fasse basculer le récit.
00:56Je n'en divulguerai pas plus pour ne pas gâcher le plaisir au lecteur.
01:01Et à partir de cette image, l'intrigue se transforme en enquête vertigineuse
01:05qui relie mémoire familiale, nazisme, course à la bombe et exploitation de l'uranium congolais.
01:11D'abord, comment avez-vous découvert cette histoire et pourquoi avoir choisi d'en faire un roman ?
01:17Alors, je l'ai découverte, comme je l'ai dit à certaines occasions, vraiment par le plus heureux de hasard.
01:22Tout simplement parce que sur le campus de l'Université de Kinshasa, où j'étudiais,
01:25il y avait le Centre Régional des Recherches Nucléaires qui nous intriguait tous.
01:29Et c'est en cherchant à savoir pourquoi il avait été bâti que j'apprendrai, j'ai à mon père en fait,
01:35que c'était une sorte de récompense symbolique que les Belges, en 1959, auraient offert au Congo
01:43pour, en quelque sorte, compenser d'une manière indirecte l'uranium qu'ils avaient vendu à l'insu des Congolais
01:50pendant l'époque coloniale aux Américains, lequel l'uranium finira donc à Chinko-Loboy.
01:55À partir de cette découverte intrigante, donc je vais essayer d'approfondir mes recherches
01:58pour décider en fait de révéler, comme vous l'avez un peu dit en intro,
02:03ce plan caché parce que je commençais un peu à en avoir marre en réalité
02:06d'une entrée dans l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale
02:09qui est par la porte du tirailleur sénégalais.
02:11Pas que ça ne donne pas lieu à des textes forts, on en a beaucoup.
02:14Oui, c'est vrai.
02:14Mais je trouvais que ce plan méconnu pouvait nous permettre de regarder ces conflits
02:18avec un œil différent du point de vue de l'Afrique.
02:21Vous y arrivez très bien.
02:23Alors de cet uranium, de ce minerai sous votre plume,
02:26ça devient le fil conducteur d'un thriller géopolitique,
02:29une enquête finalement sur les non-dits du colonialisme
02:32et un hommage aux corps oubliés qui est très fort et très présent dans votre livre.
02:37Est-ce que c'était ça aussi un de vos objectifs d'écriture ?
02:43Absolument.
02:45Je disais tantôt que c'était l'idée de révéler ce plan caché.
02:49Mais ce plan caché, il induit aussi justement ces voix qui ont été silenciées,
02:54ces visages, ces destins qui ont été escamotés dans la grande histoire.
02:58Du côté congolais, vous l'avez mentionné, il y a l'uranium du Katanga
03:01et donc, subséquemment, les indigènes de cette partie du monde,
03:05de cette partie du Congo belge, qui ont payé à leur manière un tribut
03:08au plan de la santé, au plan de ressources environnementales,
03:13de l'éradication d'une bonne partie de la faune et de la flore de cette partie du monde.
03:18Mais du côté canadien également, puisque je vais les découvrir des années après,
03:22quand j'arrive au Canada, il y a les Premières Nations, les Autochtones d'ici,
03:26comme on les appelle, les Premières Nations de la région du Grand Latte,
03:29l'Ours, c'est le peuple d'Ainé.
03:32J'ai découvert également que là-bas, des cancers et d'autres maladies
03:35dues à l'exploitation dans une autre mine,
03:38qui avait été également utilisée pour alimenter le Manhattan Project,
03:42avaient eux aussi payé un tribut.
03:45Donc c'est en voulant relier ces deux pôles, le Katanga chez les Lundas
03:50et les territoires du nord-ouest du Canada chez les Dénées,
03:53que j'ai voulu donc rendre en quelque sorte leur voix à ces peuples
03:57qu'on a mis de côté dans le grand portrait de la Seconde Guerre mondiale.
04:00Et votre roman interroge évidemment la responsabilité historique
04:04des puissances occidentales, bien sûr, mais aussi les élites coloniales
04:09et parfois post-coloniales.
04:11Jusqu'à quel point cette mémoire, selon vous, a été volontairement étouffée ?
04:17Alors volontairement étouffée, je pense que ça ne fait pas l'ombre de doute
04:21du côté des puissances coloniales.
04:24Là, il s'agit du Congo, mais vous le savez aussi bien
04:26parce que vous vivez en France, pour la guerre d'Algérie,
04:29pour les tests qui ont été menés en Polynésie
04:31et dans d'autres parties du monde par la France
04:33pour sa propre bombe atomique.
04:35C'est vraiment très récemment et encore qu'on découvre
04:38ce que ces puissances n'ont jamais voulu révéler
04:40lorsqu'elles se sont compromises dans ce genre de catastrophe
04:46où l'exploitation du uranium et d'autres ressources analogues
04:50ont fait payer à ce peuple-là leur tribut.
04:54Mais il y a aussi du côté des élites africaines, justement,
04:56cette sorte de paresse, cette léthargie
04:58qui fait que même si on a à disposition des archives,
05:02parce que si moi j'ai pu accéder à ces archives,
05:04très certainement que le gouvernement du Congo,
05:06les chercheurs congolais auraient pu également le faire
05:08et du coup intégrer cela dans le programme.
05:10Donc de notre côté également africain,
05:12il y a une sorte de paresse qui fait que nous ne nous en parlons pas
05:15toujours de ces enjeux et donc ces questions restent
05:17en dehors de notre roman national,
05:19en dehors des études qui auraient permis de corriger
05:22ce qui doit l'être parce que malheureusement,
05:24les gens, des travers qui ont rendu possible
05:26les exactions autant bien humaines qu'écologiques
05:28que je viens de dénoncer,
05:30se répètent aujourd'hui sous d'autres formes bien entendu.
05:32Alors, vous me faites une transition parfaite sur le présent.
05:35Que nous dit ce passé sur ce présent ?
05:38Peut-on faire le lien entre l'Iranium d'hier
05:40et les ressources d'aujourd'hui ?
05:42Évidemment, on pense au coltan, au cobalt,
05:45toujours convoité, toujours extraite,
05:47toujours loin des regards et encore au Congo.
05:51Je pense que le lien, il est vite fait.
05:52Dans le cas du Congo, je pense que ceux qui ont suivi
05:55l'actualité récente savent par exemple
05:56que pour essayer de trouver une solution à la guerre
06:00qui sévit dans la partie est du Congo,
06:02le gouvernement, en tout cas on va dire le président du Congo,
06:05s'est lui-même proposé.
06:07Il est allé se présenter devant le président américain
06:09pour demander une sorte de troc
06:11en vertu duquel, en échange,
06:14une sorte de Pax Americana dans l'Est du Congo,
06:17on pourrait donner nos ressources.
06:20Ça n'a pas été dit comme ça,
06:21mais dans le fait que c'est comme ça,
06:22venez exploiter nos ressources
06:23et garantissez-nous une certaine paix.
06:25Mais pour l'instant, on n'en voit pas le contour.
06:27Mais ce qui est régrettable,
06:29à mon point de vue en tout cas,
06:31c'est que là où hier la mainmise étrangère
06:34se faisait du fait colonial,
06:37aujourd'hui, lorsque ces pratiques se font,
06:40lorsque ces extractions, cet extractivisme
06:42mené à son paroxysme est mené,
06:45il se fait surtout avec la complicité
06:49des élites congolaises.
06:50Et si on veut en douter,
06:52il suffit de regarder les conditions
06:53dans lesquelles les contrats miniers sont signés,
06:56les avantages qu'en tirent les puissances étrangères,
06:58que ce soit les Etats-Unis,
06:59que ce soit la Chine ou d'autres,
07:01et inversement,
07:02ce que les populations locales congolaises
07:04en tirent ou n'en tirent pas,
07:06pour voir qu'aujourd'hui,
07:07effectivement,
07:07les mécanismes sont restés les mêmes,
07:09même si les pouvoirs, en théorie,
07:12sont entre les mains des Congolaises.
07:13– Absolument, merci beaucoup Blaise Ndala,
07:16merci pour ce livre,
07:17« L'équation avant la nuit »
07:18publié chez Lattes,
07:20n'hésitez pas,
07:21c'est un formidable thriller historique,
07:23géopolitique,
07:24et un très beau livre,
07:26littérairement parlant évidemment.
07:27Merci beaucoup Blaise Ndala,
07:29pour cet éclairage littéraire,
07:30historique et politique.
07:31Merci, c'est la fin de ce journal,
07:33merci à tous ceux qui nous ont suivis
07:34partout dans le monde,
07:35de Rabat à Lumumbashi,
07:36en passant par Conakry.
07:38Restez avec nous,
07:38car l'actualité continue sur France 24.
07:40Merci.
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