- il y a 7 mois
L'invité du Grand Entretien est Emmanuel Lepage pour sa BD, "Danser avec le vent, Récit et dessin d’Emmanuel Lepage", éd Futuropolis. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20/le-grand-entretien-du-dimanche-28-decembre-2025-8790097
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00:00Peut-être parce qu'il est né à Saint-Brieuc qu'il dessine aussi bien les embruns.
00:03Peut-être qu'il est trop réducteur de dire qu'il est auteur de BD quand il a aussi été nommé peintre officiel de la marine.
00:09Peut-être que son dernier voyage au Kerguelen, raconté dans Danser avec le vent, va bien au-delà de l'aventure maritime.
00:16Bonjour Emmanuel Lepage.
00:17Bonjour Amélie Perrier.
00:18Merci d'avoir fait escale ce matin dans notre studio.
00:20J'invite évidemment les auditeurs à monter à bord, 01 45 24 7000 pour dialoguer avec vous.
00:25Florence, la préfète des Kerguelen, à votre arrivée et à celle des nouveaux occupants de la base,
00:31elle dit vous allez vivre une expérience, pas une aventure.
00:34Elle insiste plusieurs fois là-dessus. Qu'est-ce qu'elle voulait dire ?
00:37Je pense qu'elle voulait dire que sans doute un certain nombre de gens dans les terres australes lorsqu'ils y vont
00:42s'imaginent comme des robinsons qui vont être tout seuls comme ça sur une île déserte.
00:46Mais en fait on est toujours accompagné, on n'est jamais seul dans ces îles-là.
00:51Et je pense que c'est une façon aussi de se rencontrer soi en étant avec les autres.
00:57On va en parler. Effectivement.
00:59Vous avez donc embarqué sur le Marion Dufresne pour rejoindre les Kerguelen.
01:02Il passait un mois avec les scientifiques qui étudient là-bas les manchots et les éléphants de mer.
01:07Vous dites être parti là-bas sans attendre grand-chose.
01:11Sérieusement, on fait un si long voyage sans attendre grand-chose ?
01:15Oui, c'était peut-être une coquetterie de ma part, j'avoue.
01:18Disons que je me demandais si j'allais pouvoir raconter quelque chose de différent de ce que j'avais raconté lors de mon premier voyage.
01:26Oui, parce que vous y revenez, vous y êtes déjà allé il y a 13 ans.
01:28Oui, c'est ça. J'y suis allé en 2010 précisément.
01:32Et j'avais déjà fait une bande dessinée qui racontait qu'est-ce qu'une rotation australe,
01:36qu'est-ce que sont les terres australes, comment elles ont été découvertes,
01:39quelles sont les recherches faites que l'on pratique là-bas.
01:42Et je me demandais vraiment si je pouvais faire quelque chose de différent de ce que j'avais fait.
01:48Et heureusement, je me suis trompé.
01:51Mais vous êtes parti sans idée précise, c'est ça, de ce que vous alliez en faire de ce nouveau voyage ?
01:55Je partais pour faire un film pour Arte.
01:57Ça, c'était l'objectif principal.
01:59Vous le mettez en scène effectivement dans l'album, ils vous suivent.
02:02Oui, il y a François et Alexis, mes compagnons de route qui m'accompagnent,
02:07qui sont toujours derrière moi.
02:09En fait, je me demandais, mais est-ce qu'avec une caméra toujours à côté de moi,
02:13je vais pouvoir vraiment rencontrer les autres ?
02:15Je craignais que ça mette une sorte de filtre, vous voyez,
02:18entre les gens que j'allais rencontrer et moi-même.
02:21Et là aussi, je me suis trompé.
02:23La caméra était au contraire un vecteur de rencontre.
02:26Vous revenez aussi en star.
02:28Pardon de le dire comme ça, je suis sûre que vous détestez ce mot.
02:31Mais presque tous ceux qui sont sur le bateau, sur le Marion Dufresne,
02:34ils savent très bien qui vous êtes.
02:36Ils vous ont lu et certains jeunes scientifiques qui partent,
02:38ils ont eu la vocation en vous lisant,
02:40en lisant Voyage aux îles de la Désolation,
02:42le premier album sur ce voyage au Kerguelen.
02:46Oui, c'est quelque chose qui me dépasse un peu l'impact des livres.
02:49Parce que vous savez, quand on fait une bande dessinée,
02:51on est tout seul dans son coin.
02:53Moi, je crois que je n'ai jamais autant de plaisir à être à ma table à dessin.
02:56C'est ce que j'ai envie, ce que j'ai l'impression de me construire.
03:01C'est à ma table à dessin.
03:02Donc, je ne sais pas très bien comment les livres sont reçus.
03:09Je ne sais pas créer, c'est comme un chasseur qui lancerait une flèche dans la nuit
03:13sans savoir s'il a atteint sa cible et quelle cible il a touché.
03:18Donc, pour moi, faire un livre, je le fais pour moi.
03:23C'est ma façon d'être en relation aussi avec les autres.
03:29Mais la façon dont les gens qu'ils reçoivent, ça, c'est un mystère.
03:31En tout cas, ils vous ont ouvert leur cœur, leur tête également.
03:35Votre album raconte les recherches de ces scientifiques.
03:38Ils étudient et observent notamment le dérèglement climatique et ses conséquences.
03:41Il y a Julie qui vous confie cette phrase de son journal.
03:44Ici, tout le monde se dit que la meilleure façon de protéger cette réserve naturelle
03:48serait de déguerpir.
03:50Il y a un sacré paradoxe quand même là-dedans.
03:51Oui, mais vous savez, ce sont des gens extrêmement sensibles aux vivants.
03:58Ce sont vraiment des têtes d'ampoule.
04:01C'est très impressionnant de rencontrer ces jeunes gens.
04:05Des biologistes, des ornithologues.
04:07Oui, il y a toutes sortes de scientifiques.
04:10Mais vous avez aussi tout un personnel technique.
04:11Vous avez aussi des militaires.
04:13Ce sont des gens qui ont commun d'être curieux.
04:16Curieux du monde, curieux des autres.
04:18Et qui ont cette conscience aiguë de la fragilité du vivant.
04:24Et ils essayent d'apporter leur pierre à la connaissance universelle, d'une certaine manière.
04:30Mais ils ont aussi conscience qu'à chaque fois que l'homme met le pied quelque part,
04:33en fait, il le détruit.
04:35Et c'est le cas en particulier dans les terres australes.
04:37Puisque imaginez que 70% des espèces végétales sont exogènes, ont été introduites par l'homme.
04:44Donc ce qui réduit effectivement la flore endogène.
04:47Même chose pour les animaux.
04:50Il y a des disparitions de manchots à Crozet, par exemple.
04:54Puisque avec le réchauffement climatique, le front polaire s'éloigne.
04:59Et donc les manchots ont beaucoup plus de mal à se nourrir.
05:02Donc ce sont des gens qui ont cette conscience aiguë de ce qu'est la fragilité du monde.
05:08Voilà, les terres australes, on imagine que c'est très loin, que c'est au bout du monde.
05:12Mais en fait, ce sont les avant-postes de ce qui va nous arriver bientôt.
05:15Justement, ces scientifiques, vous, vous avez pu observer les conséquences du dérèglement climatique.
05:21Ce qui change avec ce dérèglement climatique sur ces terres-là.
05:25Alors, à mon échelle, moi je ne suis pas resté très longtemps là-bas, donc c'est toujours très difficile à voir.
05:30Mais vous voyez, des scientifiques qui vont rester un an, je pense par exemple à l'île d'Amsterdam.
05:35Où il y a une station pour mesurer l'air, en fait la pureté de l'air, à l'échelle d'une année, un scientifique voit comment le CO2 augmente à l'échelle de la planète.
05:48À un an.
05:48Vous parliez des intrusions humaines, de pourquoi on y va et de ce qu'on y fait sur ces terres australes.
05:55Il y a des espèces introduites, vous le disiez.
05:57Vous racontez également ce malaise autour du travail.
05:59Il y a deux chasseurs là-bas qui, sur les Kerguelen, ils chassent des chats.
06:03Des chats qui ont été introduits par d'anciennes générations, d'occupants de l'île, pour chasser eux, les rats, les rongeurs.
06:11Mais aujourd'hui, ces chats, c'est un danger pour les oiseaux.
06:15Et vous racontez de manière très subtile.
06:17Ils ne sont pas à l'aise au début.
06:18Ils disent non, on ne veut pas en parler.
06:19On ne va pas dire qu'on tue des chats là-bas.
06:22Et vous l'amenez très subtilement parce qu'on se pose vraiment beaucoup de questions quand on vit sur ces terres-là.
06:27Je pensais que la bande dessinée était peut-être le moyen de pouvoir raconter ça.
06:32Je pense que c'est important de s'adresser à l'intelligence des gens.
06:35En leur posant les enjeux.
06:37En disant voilà comment ça se passe.
06:39Dans les années 50, on a introduit des chats.
06:42Parce qu'il y avait plein de souris.
06:42On s'est dit que ça allait être comme dans Tom & Jerry, que les chats allaient courir après les souris.
06:47Mais vous savez, dans les terres australes, il n'y a pas d'arbres.
06:49Donc les oiseaux nichent au sol.
06:51Il est évidemment beaucoup plus simple pour les chats d'aller manger les poussins.
06:55Vous avez là-bas par exemple des albatros.
06:57Les albatros hurleurs.
06:58Eh bien, il n'y en a que là-bas.
07:00Et les chats en fait mangent les poussins.
07:04Donc il n'y en a plus.
07:05Donc il faut malheureusement les tuer.
07:08Ils n'ont rien demandé.
07:09Ils ne se vivent pas eux comme des prédateurs évidemment.
07:11Donc c'est douloureux.
07:13Ceux qui vont là-bas sont des gens qui aiment les animaux.
07:15Et ils aiment aussi les chats, bien entendu.
07:17Il n'y a pas de jugement dans votre album.
07:18Voilà, on entend ces chasseurs qui sont très géniaux.
07:20On entend les scientifiques.
07:21Certains, c'est douloureux pour eux de voir un chasseur qui pointe son fusil contre un chat.
07:25Mais il n'y a pas de jugement là-dedans.
07:27Non, pour moi c'est important, si vous voulez, de laisser la parole aux gens.
07:30Mon travail, je pense, c'est d'essayer de montrer qui ils sont, peut-être avec leurs contradictions.
07:41Évidemment, tout n'est pas rose là-bas.
07:44Il y a parfois des gens qui vont vivre pendant un an là-bas avec des gens sans pouvoir partir.
07:52Des gens qui ne se sont pas choisis.
07:54Des gens très très différents.
07:55Et pourtant, ils essayent d'apprendre à vivre ensemble, à créer d'autres façons de vivre ensemble.
07:59Et c'est ça que j'avais envie de raconter.
08:01Mais raconter aussi, effectivement, les tensions qu'il peut évidemment avoir.
08:05Les conceptions du monde qui peuvent être parfois différentes.
08:07Mais au moins, ils ont tous en commun le souci du vivant et la conscience de la fragilité du monde.
08:13La basqueur, vous le dites, c'est un champ d'expérimentation d'autres façons de vivre ensemble.
08:18Vivre ensemble sans s'être choisi.
08:20C'est surtout ça, je trouve, qui est passionnant dans votre album.
08:24C'est l'humain, comment il arrive à vivre avec d'autres qu'il n'a pas choisi.
08:30On s'imagine qu'ils sont tous un peu d'accord.
08:31C'est des scientifiques, ils travaillent sur la même matière.
08:35Non, ils sont tous très différents en fait.
08:37Et vivre ensemble, ce n'est pas si simple pendant un an très loin.
08:40Non, mais c'est ça la richesse.
08:42Ils sont obligés d'apprendre à se parler.
08:44Parce qu'ils ne peuvent pas partir.
08:46Donc, comment on fait quand vous rencontrez des gens qui sont si différents de vous ?
08:51Eh bien, on se parle.
08:52Vous parlez de démocratie horizontale à un moment, pour régler des problèmes.
08:59Ça, c'est ce qu'ils essaient de mettre en place.
09:01Ce n'est pas toujours facile parce que l'administration des terres australes est une administration très pyramidale.
09:07Donc, les décisions se font au siège, à l'île de la Réunion.
09:09Et parfois, il y a une forme d'incompréhension des gens qui sont là-bas, à 3000 km de la Réunion.
09:15Parce que les gens, finalement, du siège ne sont restés souvent que 3 ou 4 jours, en fait, sur les bases.
09:22Mais ils n'ont pas vécu le quotidien.
09:24Ils n'ont surtout pas passé l'hiver là-bas.
09:25Et parfois, pour certains, d'avoir ce côté pyramidal, toute cette administration peut sembler absurde pour des communautés aussi petites.
09:36Et donc, ils essayent de faire des choses.
09:39Et moi, j'ai assisté à ces rencontres, à ces réunions, à ces échanges.
09:43Et un cas de harcèlement, à un moment qui est dénoncé.
09:46Voilà, ils se réunissent tous pour en parler.
09:47Qu'est-ce qu'on fait quand la victime et l'agresseur, le harceleur, vont vivre de toute façon pendant un an ensemble sur cette base ?
09:56Et bien voilà, c'est très intéressant de voir ces gens discuter.
09:59Qu'est-ce qu'on fait quand on sait que l'harceleur ne peut pas partir ?
10:03Et la victime ne peut pas vivre, évidemment, au quotidien avec son harceleur.
10:07Et ils proposent des choses qui ne sont pas souvent entendues, malheureusement.
10:14Parce qu'on a toujours cette structure, je dirais, pyramidal, coloniale, patriarcale, malheureusement.
10:19Même là-bas.
10:20Il y a la question des femmes, justement, qui se posent aussi.
10:22Elles sont en très petite minorité.
10:25Sur 81 personnes sur la base de Kerguelen, il y en a 17 femmes.
10:30Et donc, elles s'organisent, elles font des réunions non mixtes.
10:32Vous racontez ça.
10:33Oui, alors ils disent aussi qu'elles auraient peut-être dû appeler ça père au fils.
10:37Ça aurait été moins difficile pour certains mecs.
10:42Difficile de trouver sa place dans ce milieu de chercheurs qui est très masculin.
10:46Elles ne sont pas nombreuses, quoi.
10:47Il y a quand même beaucoup plus de chercheuses que de militaires femmes, par contre.
10:53Mais voilà, elles essayent de trouver leur place et d'avoir des espaces vraiment à elles.
10:59Et ça aussi, j'avais envie d'en témoigner dans le livre.
11:02Parce que vous voyez, quand je suis parti là-bas pour la première fois, j'avais l'impression de retrouver la vie en communauté que j'avais vécue moi-même quand j'étais enfant.
11:11Et lorsque je suis retourné la deuxième fois, j'ai vu ces gens qui essayaient de penser le monde autrement.
11:16Parce qu'évidemment, tout ce qui irrigue notre monde aujourd'hui se traduit aussi dans les terres australes.
11:20Et quand je les voyais discuter, se parler, de réfléchir, c'était pour moi comme une promesse.
11:26Vous dites que c'est peut-être l'album le plus politique que vous ayez écrit.
11:30C'est marrant parce que quand on le prend au départ, c'est un album d'aventure, sur une mission scientifique.
11:36On ne s'attend pas à un discours politique.
11:39Alors, vous savez, j'ai vendu mon livre en une phrase à mes éditeurs.
11:43Je leur ai dit, je vais faire un livre sur la joie.
11:45Et ils m'ont dit, on signe.
11:47Et donc, je me dis que la joie, finalement, c'est politique.
11:51Quand vous racontez tout simplement des gens qui pensent, des gens qui réfléchissent à d'autres façons de vivre ensemble,
11:59dans un monde qui part en cacahuète, de politiciens obscènes, malades.
12:06J'écoutais vos informations tout à l'heure, c'est absolument terrible.
12:08Et bien, quand vous rencontrez des gens comme ça, des jeunes personnes qui donnent espoir,
12:18qui me permettent de ne pas désespérer du monde,
12:20et bien oui, je pense que je fais un livre politique.
12:22Vous avez écrit aussi dans votre album, mon premier voyage était une nostalgie, le second est une promesse.
12:28C'est ça que vous voulez dire ?
12:29C'est ça que je veux dire.
12:31C'est-à-dire qu'il y a des gens extraordinaires dans le monde.
12:33Et je pense que faire des livres, pour moi, c'est aussi montrer ces gens-là.
12:38Parce que des gens abjects, obscènes, on en a partout, tout autour de nous.
12:44Et je pense que c'est important de dire, attendez, il y a quand même des gens,
12:47il y a quand même des gens bien, tout n'est pas foutu.
12:49C'est des quêtes initiatiques aussi que vous racontez dans cet album.
12:53Tous ces jeunes gens, la plupart sont assez jeunes pour partir au Cargillen,
12:57ils entament un grand voyage sur eux, en fait.
13:00C'est une expérience vraiment très intime.
13:03Oui, c'est cette quête que j'avais aussi envie de traduire à travers ce livre.
13:09Beaucoup de ces personnes, de ces jeunes hommes, ces jeunes femmes,
13:14me disaient qu'ils avaient l'impression de se sentir plus vrais là-bas.
13:18C'est assez paradoxal.
13:19C'est-à-dire qu'ils vont au bout du monde pour se sentir plus vrais.
13:22C'est-à-dire que dégagés de tout ce qui est notre environnement,
13:25cette normalité, d'une certaine manière,
13:28il faut qu'ils aillent au bout du monde pour se sentir plus eux-mêmes,
13:33découvrir des choses d'eux-mêmes qu'ils ne l'imaginaient pas.
13:36Et ça va se faire dans le rapport aux autres.
13:39C'est ça le paradoxe.
13:41On imagine souvent qu'on se retrouve en s'isolant, d'une certaine manière.
13:44Et là, c'est en se confrontant à d'autres dans le quotidien,
13:47sans possibilité de partir.
13:49Aussi, je pense que quand on est confronté au vivant sauvage,
13:54qui est tout autour de nous,
13:55dans la base, il y a des manchots, il y a des éléphants de mer,
13:58quand vous êtes face à des immensités qui n'ont pas été arpentées par l'homme,
14:02c'est des terres sans chemin,
14:03quand vous vous retrouvez face à la beauté,
14:06la beauté brute du monde, de la nature,
14:09je pense qu'on se sent peut-être, sans doute tout petit,
14:13mais en même temps beaucoup plus ouvert au monde.
14:14On n'est plus à réfléchir avec soi-même,
14:17à tourner en rond d'une certaine manière,
14:19mais à découvrir des choses de soi que l'on n'imaginait pas.
14:23Et c'est sans doute ça qui est le plus difficile pour ces jeunes gens
14:27à raconter lorsqu'ils reviennent,
14:29quand on leur demande comment vous l'aviez-vous,
14:31qu'est-ce que vous mangez,
14:33ce genre de choses très banales,
14:35parce qu'on manque de repères.
14:37Et je pense que beaucoup souffrent à leur retour
14:39de ne pas pouvoir exprimer comment ce séjour les a bouleversés.
14:44Et je reçois beaucoup de témoignages,
14:46même de gens qui sont allés dans des missions
14:48il y a 10, 20, 30 ou 50 ans,
14:51qui me disent que la difficulté,
14:53c'est comment raconter l'exceptionnalité
14:55de ce qu'a été cette aventure ou cette expérience.
14:58Vous, vous vous sentez plus vrai au Carguelen qu'ici à Paris ?
15:01Je ne sais pas si c'est la vérité.
15:06Vous dites à un moment que là-bas vous êtes Emmanuel
15:08et vous n'êtes pas Emmanuel Lepage, je crois.
15:10Oui, il me chérie beaucoup là-dessus.
15:13Non, si vous voulez, je viens effectivement là-bas
15:15comme étant l'auteur de Bonds-Dessiné
15:17qui a fait Voyage aux îles de la Désolation.
15:20Mais petit à petit, ça va être autre chose.
15:23En fait, je vais arrêter de parler de moi d'une certaine manière.
15:28Je vais peut-être écouter un petit peu plus les autres.
15:32Et c'est vrai que quand vous écoutez ces gens,
15:37en fait, ça me nourrit, ça me construit
15:38et ça me fait réfléchir.
15:41Je pense que l'idée,
15:42le fait que tout simplement ça me donne espoir,
15:46vous voyez, je veux dire,
15:47il y a des gens extraordinaires quand même dans le monde,
15:50ça, ça fait quand même sacrément du bien
15:53et m'amène vraiment à réfléchir.
15:55On se demande quand même si ce n'est pas une fuite
15:56pour vous, pour tous ces jeunes chercheurs,
16:00d'aller si loin.
16:02Non, je ne pense pas que ce soit une fuite
16:04qu'on essaie de se chercher soi.
16:07Je crois que c'est plutôt ici
16:09qu'en fait, la fuite, elle est peut-être là
16:10quand on est tout le temps à devoir s'occuper,
16:13par exemple, toujours dans les réseaux,
16:15toujours à scroller,
16:16toujours à faire des activités,
16:18tout le temps, tout le temps, tout le temps.
16:19Je pense que c'est la fuite,
16:20elle est plutôt là.
16:21Mais quand on se retrouve face à l'immensité,
16:23avec des autres,
16:26face aux vivants sauvages,
16:27face à la beauté du monde,
16:29je ne pense pas que c'est une fuite.
16:30Non, au contraire,
16:31on essaie de trouver du sens à la vie.
16:34Vous avez travaillé avec l'aquarelle.
16:36Dites-nous comment ça se passe,
16:37parce que là-bas, il fait très froid,
16:39vous avez quelques pinceaux sur vous,
16:41c'est ça, dans un sac banane,
16:42et vous faites des croquis de voyage.
16:45Comment vous l'avez fait, cet album ?
16:47Moi, ce qui m'intéresse,
16:48c'est de dessiner en voyage.
16:49Ce n'est pas tant le voyage en lui-même
16:51que de dessiner en voyage.
16:53Donc, depuis toujours,
16:54j'ai un carnet de voyage,
16:55j'ai des carnets de voyage,
16:56que ce soit à l'aquarelle, à l'encre.
16:59Je pense que c'est ma façon d'appréhender le monde.
17:01Et puis, c'est aussi une façon extraordinaire
17:03de rencontrer les gens.
17:04Vous savez, le dessin, ça ne fait pas peur.
17:06Les gens s'approchent, regardent, on discute.
17:09Faire un portrait, tout simplement,
17:11quand vous avez la personne face à vous,
17:13qui vous regarde,
17:14autant que vous, vous la regardez.
17:15Il y a quelque chose de très mystérieux
17:17qui se passe,
17:17quelque chose de très intime.
17:19Quelque chose d'assez exceptionnel.
17:21Et j'essaye de saisir, en fait,
17:25quelle est cette personne dans un portrait.
17:28J'apprends de cette personne
17:30comme elle apprend de moi.
17:32Puis, je pense que le dessin
17:34apprend à voir,
17:35à regarder.
17:38Je parlais de beauté du monde.
17:40Je pense que c'est effectivement
17:41ce qui nous sauvera,
17:44en fait, la beauté,
17:45comme dirait Dostoyevsky.
17:47Et c'est ça que j'essaie de traduire
17:49à travers un dessin.
17:51On vous voit qu'ils perdent parfois aussi
17:52vos pinceaux pendant que vous marchez
17:54lors de vous rallier une cabane.
17:56Vous perdez des pinceaux.
17:57On vous en fait aussi des pinceaux.
17:58Oui, alors ça, c'était adorable.
18:00Pour vous dire un petit peu,
18:01c'est aussi des gens
18:01extrêmement attentifs et généreux
18:04se rendant compte
18:05que j'avais perdu un de mes pinceaux,
18:07ce qu'on appelle les pop-élèves,
18:08c'est-à-dire ceux qui s'occupent
18:09des éléphants de mer.
18:10Les populations d'éléphants de mer.
18:11Oui, c'est tout un langage.
18:14C'est tout un langage.
18:14Très exotique.
18:15Et ils m'ont fait un petit pinceau
18:18en bois de reine et poils d'éléphant.
18:21Ça, c'était adorable.
18:22Vous vous astreignez à une discipline
18:24quand vous êtes là-bas.
18:25C'est une page par jour.
18:27Alors, je ne fais pas la bande dessinée
18:29sur place.
18:30Sur place, je fais des croquis.
18:32Je peux éventuellement prendre
18:34quelques notes, mais très peu en fait.
18:36Je vis plutôt le quotidien.
18:39C'est ça aussi la différence
18:40quand on est auteur de bande dessinée
18:41que lorsqu'on est journaliste
18:42ou cinéaste.
18:44c'est que les choses se font
18:46de façon très naturelle
18:48dans des conversations.
18:49Alors, je retiens.
18:50En général, j'essaie de me souvenir
18:51des conversations.
18:53Je peux noter quelques phrases.
18:55Et après, je vais essayer
18:55de reconstruire au retour
18:57ces conversations.
18:59S'en suivent évidemment
18:59beaucoup d'échanges
19:00avec tous les gens
19:01que j'ai rencontrés
19:02par mail ou par téléphone
19:03ou qu'on se voit tout simplement.
19:05Et tout ça va nourrir
19:06la bande dessinée.
19:08Mais la construction de l'histoire
19:10évidemment se fait après.
19:12Et vos aquarelles sont vraiment sublimes
19:14c'est des tableaux.
19:15C'est quelle couleur
19:16l'équerre Guélène ?
19:17Alors, c'est plein de nuances
19:19de gris.
19:21Beaucoup de verre, d'ocre,
19:24de gris de peine.
19:25Donc, le gris de peine
19:26c'est un gris très particulier.
19:28Des gris chauds, des gris froids.
19:30Vous avez l'eau qui passe aussi
19:34de...
19:35Vous savez, on part de l'île
19:37de la Réunion
19:37avec le bateau,
19:38le Marion Dufresne.
19:39Et donc, on file
19:40plein sud.
19:42Plein sud, oui.
19:42Et à un moment donné,
19:43les eaux chaudes
19:44de l'océan Indien
19:45qui sont bleues outre-mer
19:46vont rencontrer
19:47les eaux froides
19:47de l'océan Antarctique.
19:50Et là, vous avez
19:50un phénomène de brume
19:51qui se crée.
19:53C'est très mystérieux,
19:53vous savez,
19:54la brume en mer.
19:55Comment on dessine la brume ?
19:57Ça paraît complètement fou.
19:58En fait, c'est assez simple.
20:00La brume,
20:00c'est pas vraiment
20:01ce qu'il y a
20:01le plus compliqué à faire.
20:03Et vous avez juste
20:04cette silhouette de bateau,
20:06le Marion Dufresne,
20:08dans la brume.
20:09Tous les bruits sont assourdis
20:10et on rentre
20:11dans un autre monde.
20:12Vous savez, autrefois,
20:13lorsqu'on pensait
20:14que la Terre était plate,
20:16on disait qu'au bout du monde,
20:17il y avait les nuées
20:17et puis derrière les nuées,
20:19il y avait les animaux fantastiques.
20:20Quand vous allez au Kerguelen,
20:21vous passez les nuées
20:22et derrière,
20:23vous avez les animaux fantastiques,
20:24vous avez les albatros,
20:25les éléphants de mer,
20:26les manchots.
20:27Et vous rentrez
20:28dans un autre monde,
20:29vous êtes dans le monde
20:30du bout du monde.
20:31Et je crois
20:32qu'il y a surtout
20:33l'excitation
20:33à traduire ça
20:35qui fait que
20:35j'utilise ce qu'il y a
20:37autour de moi.
20:37J'ai pu utiliser
20:38la terre,
20:39les branches
20:39pour faire des matières.
20:41Les embruns,
20:42c'est très dur,
20:44apparemment.
20:45Vous avez mis du temps
20:45à trouver les embruns,
20:46non ?
20:47Je pense que la mer,
20:49en fait,
20:49je n'ai pas réussi...
20:51Je crois que je ne savais
20:52pas trop
20:53la représenter avant.
20:56Moi,
20:56j'habite en bord de mer
20:57mais j'étais pendant longtemps
20:58un marin de terre.
20:59C'est-à-dire,
21:00je dessinais la mer
21:01depuis la côte.
21:02Et puis,
21:03le fait de monter
21:04sur un bateau
21:05longtemps,
21:05pendant un mois,
21:06qui va dans les 40e rugissants,
21:07les 50e hurlants,
21:08donc ça bouge.
21:10Vous êtes malade.
21:12Oui,
21:12au début,
21:12j'étais malade.
21:13Maintenant,
21:13ça va un peu mieux.
21:14Depuis que vous êtes
21:14peintre de marine,
21:15c'est ça ?
21:16Je ne sais pas
21:17si ça a vraiment
21:17une influence.
21:19Mais je crois
21:20que sur un bateau,
21:22vous avez du temps
21:23et j'ai passé
21:24beaucoup de temps
21:25sur le Bastingage
21:27à essayer
21:27de comprendre
21:28comment fonctionnait
21:29la mer,
21:30comment rendre
21:30dans une image fixe
21:32ce mouvement permanent,
21:34ces transparences,
21:35ces lignes,
21:35cette écume.
21:36Et je crois
21:37qu'à mon retour,
21:38je ne dessinais plus
21:38la mer de la même manière.
21:40Vous avez ce titre,
21:41un peintre officiel
21:42de la marine.
21:43Qu'est-ce que ça veut dire ?
21:45C'est un statut ?
21:46C'est l'élite ?
21:47C'est un titre.
21:48On n'est pas nombreux.
21:50C'est quelque chose
21:51qui me permet
21:52de monter
21:53sur tous les navires
21:54de la marine nationale.
21:56Et donc,
21:57c'est l'assurance
21:57de voyage à vie.
22:01Vous en avez de la chance.
22:03Parlons un peu
22:03de la BD
22:04puisqu'elle ne va pas très bien.
22:06Ces dernières semaines,
22:07ces derniers mois,
22:08en France,
22:09le festival d'Angoulême
22:10est annulé
22:10en janvier prochain.
22:12C'est une grosse perte
22:13l'annulation de ce festival
22:14d'Angoulême,
22:15pour vous ?
22:16Pour moi,
22:17personnellement,
22:17non.
22:18Mais pour les gens
22:20d'Angoulême,
22:21pour les commerçants
22:22d'Angoulême...
22:23Je sais que vous n'aimez pas
22:23trop les festivals.
22:24C'est des grosses foires.
22:26Mais quand même,
22:27c'est le rendez-vous
22:27où toute la profession
22:28peut se voir,
22:29se rencontrer,
22:30où les lecteurs
22:31viennent vous voir,
22:32vous les auteurs.
22:34Ce n'est pas tout à fait vrai
22:35que je n'aime pas
22:35les festivals.
22:36J'aime bien les festivals.
22:38Il y a des festivals
22:38que j'aime vraiment beaucoup.
22:40Saint-Malo,
22:40Blouard,
22:41ce sont des festivals
22:42que j'aime énormément.
22:44Parce que ce sont
22:45des festivals conviviaux,
22:48citoyens.
22:50Mais ce qui se passe
22:50à Angoulême,
22:51c'est symptomatique
22:52d'un malaise
22:53dans la profession.
22:54Vous avez signé
22:54à la tribune.
22:55Oui, justement,
22:56parce qu'Angoulême
22:59n'était ni convivial,
23:01ni citoyen.
23:03Je pense que nous,
23:04les auteurs et les autrices,
23:05on se sentait méprisés
23:07par cette organisation
23:08qui avaient,
23:11semble-t-il,
23:12plus intérêt
23:13à faire une opération
23:15commerciale
23:16que de vraiment faire
23:17un festival
23:18pour le public
23:19et pour les auteurs
23:20et les autrices.
23:22Et je crois
23:22qu'à un moment donné,
23:24ce n'est pas d'aujourd'hui.
23:26Des alertes,
23:27il y en a eu plein
23:28quand l'année dernière,
23:29le festival est sponsorisé
23:30par Quick.
23:31C'est lamentable.
23:33Quelle image
23:33ça donne des auteurs ?
23:35Il y a eu des cas
23:36de harcèlement,
23:37de viol.
23:38Enfin, ça a été scandaleux.
23:39Et des sections supplémentaires
23:41cette année,
23:42pour finir,
23:43votre album,
23:43Danser avec le vent,
23:44a été sélectionné ?
23:46Oui, bon,
23:47ça, ce n'est pas très grave.
23:50Je pense qu'il y a des choses
23:51beaucoup plus importantes
23:52que ça.
23:52Effectivement,
23:53pour une fois,
23:53j'étais sélectionné
23:55en Angoulême.
23:56Mais ce qui est important,
23:58c'est le combat
23:59que l'on doit mener
24:00pour essayer de faire
24:01dans Angoulême
24:01ce qu'il était au début,
24:03c'est-à-dire
24:03un grand rassemblement
24:05convivial et chaleureux
24:07où tout le monde
24:08a hâte de se rencontrer.
24:10Merci beaucoup,
24:10Emmanuel Lepage,
24:11d'être venu nous parler
24:12de Danser avec le vent,
24:13paru chez Futuropolis.
24:15Lisez, admirez cet album magnifique.
24:17J'en profite pour vous inviter
24:18et inviter nos auditeurs
24:19le 7 janvier
24:19à la Maison de la Radio.
24:21Pas de festival d'Angoulême
24:22cette année,
24:22mais nous,
24:23on aime la BD,
24:23on veut la fêter.
24:24Alors,
24:25on vous a organisé
24:25des masterclass
24:26et des séances de signature
24:27avec plein d'auteurs.
24:28Il y aura Mathieu Bablé,
24:29Sixtine Dano,
24:30Florence Sestac,
24:31Nina Antico.
24:32le 7 janvier,
24:33c'est gratuit,
24:34il faut réserver
24:34sur maisondelaradio
24:36et de la musique.fr.
24:37Merci beaucoup,
24:38Emmanuel Lepage.
24:39Bonne journée.
24:40Merci,
24:40Amélie Perlis.
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