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  • il y a 2 mois
Un des plus grands groupes industriels français se retrouve devant la justice pour ses activités en pleine guerre de Syrie. Accusé d’avoir maintenu coûte que coûte son usine au cœur d’une zone tenue par des groupes jihadistes, Lafarge est soupçonné d’avoir versé des millions à l’État islamique pour continuer à produire du ciment.

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00:00Ce document, signé par l'État islamique, a permis selon les enquêteurs à l'entreprise française Lafarge
00:06de continuer son activité en Syrie en pleine guerre.
00:14On a demandé à l'entreprise d'arrêter le travail, mais ils n'ont pas arrêté.
00:19Tous ceux qui ont été arrêtés, tués ou kidnappés, l'entreprise en porte la responsabilité.
00:25Depuis dix ans, ce scandale éclabousse ce géant français, à l'époque numéro un mondial du ciment.
00:31Une entreprise internationale qui est accusée de financement de terrorisme, c'est quand même un fait assez unique.
00:37C'est assez exceptionnel comme affaire.
00:40Mais comment Lafarge s'est-il retrouvé accusé d'avoir financé le groupe terroriste responsable des attentats du 13 novembre
00:47à hauteur de plusieurs millions d'euros ?
00:542010. Dans le nord de la Syrie, à Jalabia, Lafarge inaugure une cimenterie à 680 millions d'euros,
01:06l'un des plus gros investissements français dans la région.
01:09L'objectif, produire des millions de tonnes de ciment par an, nourrir les chantiers de la région
01:14et s'installer durablement dans un marché jugé stratégique.
01:18On est post-crise de 2008, l'économie européenne et occidentale est quand même plus ou moins en récession
01:26et il y a une recherche de nouveaux marchés.
01:29Ils sont dans une zone kurde en fait.
01:31Ils ont eu le droit de s'installer dans cette zone qui est aux confins de la Turquie, de l'Irak et donc de la Syrie
01:38et ils sont dans un territoire kurde qui est donc un peu loin des grandes villes et du sud du pays.
01:48Dès 2011, le pays bascule dans la guerre civile.
01:52Les zones autour de l'usine deviennent instables, les routes dangereuses et les enlèvements se multiplient.
01:58Alors que les entreprises françaises quittent une à une le pays, comme Total, Air Liquide ou Encore Bell, Lafarge choisit de rester.
02:06Ils décident de rester parce que déjà ils sont implantés dans une zone où la guerre civile ne démarre pas tout de suite.
02:15Par ailleurs, tout le monde pense que Bachar el-Assad va tomber très vite.
02:19Donc eux se disent, au contraire, ça va être un marché formidable, c'est-à-dire Bachar va tomber,
02:26de nouveaux dirigeants vont arriver et il va falloir reconstruire ce pays.
02:30Donc au début, ils n'ont absolument pas l'idée de quitter le pays et ils décident de rester.
02:35Pour d'anciens salariés, la décision de continuer à faire tourner l'usine alors que la zone s'embrase est une faute majeure.
02:47Nous avons travaillé jusqu'à la dernière minute. La distance entre l'usine et Daesh était d'environ 2 km.
02:52Personne ne nous a dit d'arrêter de travailler. Nous avons les e-mails qui prouvent cela.
02:55Nous n'avons reçu aucun ordre pour arrêter le travail.
02:58A partir de 2012, le régime de Bachar el-Assad recule et la guerre fait rage dans les territoires autour de l'usine.
03:11La Farge va alors se demander comment garantir la sécurité de ses salariés,
03:15mais surtout comment continuer à faire rouler ses camions.
03:18L'entreprise commence à dialoguer via des intermédiaires avec les forces rebelles considérées comme modérées,
03:24à l'instar des Kurdes ou de l'armée syrienne libre.
03:27Mais elle va aussi entrer en contact avec le front Al-Nosra, un groupe djihadistes affilié à Al-Qaïda.
03:34Au départ, on parle de groupes rebelles qui sont là pour faire tomber Bachar el-Assad,
03:40qui a fini par tomber aujourd'hui, mais bon, qui était quand même un tyran,
03:45qui a gazé son peuple, qui a conduit une politique très autoritaire.
03:51En 2013, au fil des mois, un nom s'impose dans la zone, Daesh.
03:56L'organisation terroriste prend possession de plusieurs villes autour de l'usine
04:01et de routes qu'empruntent les camions et les salariés de la Farge.
04:05Des mails internes semblent montrer qu'un système organisé se met en place.
04:09Les camions de la Farge peuvent circuler dans la zone en échange de versements réguliers à Daesh.
04:14Un document est alors essentiel.
04:17Se laisser passer.
04:18Les camions qui entrent et sortent de l'usine peuvent passer les checkpoints de l'État islamique
04:22uniquement en montrant le petit bout de papier.
04:25Traduit dans une enquête du journal Le Monde, se laisser passer indique.
04:28Les frères combattants doivent laisser passer ce véhicule au checkpoint
04:32qui transporte du ciment de l'usine La Farge
04:34après un accord passé avec l'usine pour le commerce de ce matériau.
04:39Tout document qui n'a pas été tamponné n'est pas valable pour passer les checkpoints.
04:43La Farge est soupçonnée d'avoir versé 5 millions d'euros à des groupes djihadistes,
04:48dont l'État islamique.
04:49L'entreprise est également accusée d'avoir vendu du ciment dans la région,
04:53y compris à des intermédiaires qui alimentaient les chantiers de Daesh.
04:56La Farge avait un correspondant sur place qui était Firatlas,
05:00qui était à l'origine de la création de l'usine,
05:05qui avait d'ailleurs une petite partie, 1 ou 2% du capital de l'usine.
05:10La famille de Firatlas était une famille syrienne importante
05:13qui s'est rebellée contre Bachar el-Assad.
05:16Donc Firatlas est parti s'installer à Dubaï,
05:20mais il a continué avec ses correspondants sur place,
05:23puisque c'était un peu le local de l'étape en fait.
05:26Donc c'était lui qui connaissait qu'il y avait les réseaux,
05:29et c'est lui qui a été l'entremetteur entre La Farge Simon Seria,
05:34la filiale donc syrienne, et les groupes terroristes.
05:37La Farge et Firatlas se sont toujours arrangés
05:40pour que l'argent ne soit pas donné directement par La Farge.
05:43En fait, l'argent était donné par les transporteurs,
05:47qui donc prenaient une part de l'argent,
05:50et qui au checkpoint payaient.
05:52Mais ce qui est assez terrible pour l'entreprise La Farge,
05:57il y a eu une forme d'aveuglement qui s'est passé.
06:00Le directeur français, le cadre de La Farge, qui est en Jordanie,
06:03en est même à discuter avec Firatlas
06:06de conclure un contrat avec l'État islamique en direct,
06:09qui ne sera pas signé au final, mais en tout cas, qui est discuté.
06:12Bruno Laffont, le directeur général,
06:14dit qu'il n'a jamais rien su de ses versements.
06:18Ce que contestent ses adjoints, qui disent qu'il était au courant.
06:22Il y a eu quand même des comités de sûreté
06:24dans lesquels il était abordé la question de la continuité de l'activité.
06:31Il y a un mail qui dit explicitement
06:33« Si on continue à payer, il faut être conscient
06:37qu'on risque des accusations de financement de terrorisme. »
06:41« Ils n'ont jamais accepté ni toléré de financer le terrorisme.
06:45Ils se sont fait racketter.
06:47Les autorités françaises étaient informées de tout ce qu'ils faisaient,
06:50de tout ce qui se passait, de tout ce qui se passait autour de cette usine de Jalabia
06:54et les ont encouragés à rester.
06:56Ils ont été rackettés par une vingtaine de factions
06:58et il a été extrêmement difficile de savoir qui était qui, qui faisait quoi.
07:02Et bien évidemment, jamais ils n'ont pu se dire
07:04qu'ils étaient en train de financer des factions qui allaient commettre des actes terroristes.
07:08Au fil du conflit, l'usine s'est retrouvée écartelée
07:11entre les trois principaux rivaux de la guerre civile.
07:14Le régime, les Kurdes qui contrôlent la zone de l'usine
07:17et les djihadistes de l'État islamique
07:19qui ont fini par conquérir des villes où habitent plusieurs salariés.
07:23Plusieurs d'entre eux ont d'ailleurs été kidnappés
07:25avant d'être libérés en échange d'une rançon.
07:28L'État islamique s'empare finalement de l'usine le 19 septembre 2014.
07:33La trentaine de salariés syriens barricadés dans l'usine
07:36fuient alors par ses propres moyens.
07:39C'est à partir de cette date que Lafarge cesse ses activités en Syrie.
07:48En 2016, des enquêtes publiées notamment dans le journal Le Monde
07:52révèlent ces présumés paiements cachés de Lafarge en Syrie.
07:56En 2017, des ONG et d'anciens employés syriens déposent plainte à Paris.
08:02Les enquêtes visent l'entreprise et plusieurs anciens dirigeants.
08:06Bruno Lafon, président directeur général jusqu'en 2015.
08:10Christian Hérault, directeur général adjoint aux opérations.
08:14Bruno Pêcheux et Frédéric Jolibois, directeurs généraux successifs
08:18de la filiale de Lafarge en Syrie.
08:21Des intermédiaires et les responsables sûretés sont également mis en cause.
08:25En 2022, le groupe finit par plaider coupable dans une procédure similaire aux Etats-Unis.
08:31Lafarge accepte de payer une sanction financière de 790 millions d'euros
08:36et reconnaît donc avoir aidé des groupes terroristes en Syrie.
08:40En 2025, l'affaire arrive enfin devant la justice à Paris.
08:43Au total, 9 prévenus sont renvoyés devant le tribunal.
08:47Pour la première fois, une multinationale est jugée pour financement du terrorisme.
08:52Les accusés sont pour l'heure toujours présumés innocents.
08:55Ce qui est certain, c'est que les services de renseignement,
08:59les affaires étrangères, la classe politique,
09:01tout le monde sait que Lafarge est sur place, reste sur place
09:05et l'une des rares entreprises à rester sur place.
09:09Donc, tout ça se fait au vu et au su des pouvoirs politiques, économiques.
09:15Tout le monde est au courant.
09:17En revanche, la défense des cadres dirigeants de Lafarge,
09:21c'est de dire qu'on les a poussés à le faire,
09:24ce qui est loin d'être démontré.
09:26En tout cas, notre enquête ne démontre pas ça.
09:28Et le procès qui est en cours ne va pas dans ce sens-là non plus.
09:33Les services français de renseignement et l'État français,
09:38il y a sans doute une opportunité à utiliser les informations que Lafarge a sur place.
09:43Parce que ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'en mars 2012,
09:47l'ambassadeur de France quitte la Syrie.
09:49Donc, à partir de ce moment-là, la France n'a plus aucun capteur sur place.
09:54Or, on est dans la grande période où du djihad de jeunes français,
09:59jeunes européens, jeunes maghrébins qui partent en Syrie.
10:04Et donc, Lafarge devient un poste, en tout cas de l'usine Lafarge,
10:09qui est en Syrie, à Djabaliya.
10:12Des informations vont remonter, vont être utilisées par l'État français.
10:16De là à penser qu'on leur a demandé de rester,
10:19ça va être l'issue de ce procès qui est en cours.
10:21Nous sommes confrontés dans ce dossier à une difficulté absolument majeure,
10:24qui a un impact sur la forme, mais aussi sur le fond.
10:27Puisqu'en réalité, il y a une sélection des documents déclassifiés
10:31extrêmement parcimonieuses, restreintes, voies quasi inexistantes concernant la DGSI.
10:37Alors que nous savons que ces documents sont essentiels,
10:41non seulement pour la manifestation de la vérité,
10:42mais même pour la caractérisation de l'infraction.
10:44Nous avons tout intérêt, pour que la justice passe dans ce dossier,
10:49de connaître exactement les éléments qui étaient transmis
10:52et qui étaient apportés à la connaissance de ces services secrets.
10:55Donc le rôle, en gros, le rôle de l'État français.
10:57Ce procès ne signe pas pour autant la fin des ennuis judiciaires
11:00de l'entreprise en France, qui est mise en examen
11:03dans un autre volet de l'enquête.
11:05Le chef d'accusation est particulièrement infamant,
11:08complicité de crime contre l'humanité.
11:10Cette affaire, elle est historique déjà parce qu'une entreprise internationale
11:15qui est accusée de financement de terrorisme,
11:17qui a reconnu un plaidé coupable aux États-Unis,
11:19dans lequel l'entreprise reconnaît toutes les accusations
11:23du département de justice américaine,
11:26c'est quand même un fait assez unique.
11:28Mais la farge ne risque pas pour autant de couler.
11:30Après avoir fusionné en 2015 avec le numéro 2 mondial du ciment,
11:35le Suisse Holcim, l'entreprise est devenue la farge Holcim.
11:39A partir de 2021, le groupe devient uniquement Holcim
11:43et son siège social se trouve en Suisse.
11:46Au troisième trimestre 2025,
11:48Holcim enregistre un chiffre d'affaires de 4,3 milliards d'euros.
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