00:00C'était l'un des films les plus attendus de l'année.
00:02Une des plus grosses, si ce n'est la plus grosse sortie Netflix de 2025.
00:06Tout le monde en a parlé.
00:07Il a été annoncé comme le meilleur film produit par Netflix.
00:10Ce film, c'est Frankenstein.
00:12Et avant d'entrer dans le vif du sujet, un préambule s'impose.
00:15On aime profondément Guillermo del Toro.
00:17On aime et on est fasciné par toutes les thématiques qu'il travaille inlassablement.
00:20La frontière entre l'humain et l'inhumain.
00:21La beauté cachée dans ce qui effraie.
00:23L'enfance comme chambre noire de l'imaginaire.
00:25Le pouvoir destructeur des pères.
00:27Et ce besoin viscéral de comprendre les monstres plutôt que de les détruire.
00:31Et en général, de dénoncer ceux qui sont véritablement monstrueux.
00:35Alors quand on a appris qu'il travaillait enfin sur Frankenstein, on était impatient.
00:39Véritablement impatient.
00:40Parce que ce roman hante sa filmographie depuis 20 ans.
00:43Avec l'adaptation des Montagnes hallucinées de Lovecraft, c'est le film qu'il rêve depuis toujours de faire.
00:49Et pour cause, toutes ces thématiques convergent.
00:50Que ce soit dans les Montagnes hallucinées ou dans Frankenstein.
00:53On pourrait même dire que tous les films de Del Toro n'étaient qu'une préparation du moment où il aurait l'occasion de faire ses films enfin.
00:59Et ce moment est venu.
01:01Netflix est intervenu.
01:02Guillermo Del Toro a pu faire son Frankenstein.
01:05Alors qu'est-ce qu'on en pense ?
01:06Est-ce qu'il a réussi à signer l'oeuvre somme qu'on attendait ?
01:09Est-ce qu'il a réussi à affronter ce mythe qui semble compter autant pour lui ?
01:13Alors pour nous, on ne va pas faire trop durer le suspense.
01:15Ce film est une déception.
01:17Une déception à la hauteur de l'attente.
01:19À la hauteur du respect qu'on a pour l'artiste.
01:21Et on va vous expliquer pourquoi.
01:22Mais d'abord le pitch.
01:23On suit Victor Frankenstein.
01:25Un chirurgien brillantissime.
01:27Traumatisé par la perte de sa mère.
01:28Et par la rigidité de l'éducation de son père.
01:31Qui se met en tête de recréer la vie à partir de morceaux de corps assemblés.
01:35Il trigonfera du trépas.
01:37Il ira jusqu'au dédain pour la vie même s'il le faut.
01:40Et il y parvient.
01:41Mais très vite sa création le dépasse.
01:43Et le confronte à tout ce qu'il refusait de voir.
01:45Ses peurs, ses fautes et la responsabilité d'un geste immense.
01:49Et qu'il ne maîtrise plus.
01:50Alors qu'est-ce que c'est notre problème avec ce Frankenstein ?
01:52Parce qu'en théorie ce film a tout pour nous plaire.
01:55Dès l'ouverture le film affiche un vrai souffle épique.
01:58Le grand nord, la voix grave et les aboiements de Lars Mikkelsen.
02:01Une séquence d'action qui nous plonge directement dans la découverte de la créature et de sa toute puissance.
02:06Puis une narration construite pour nous plonger dans l'esprit tortueux du savant fou.
02:10La promesse d'une plongée psychologique complète.
02:12Dans la psychose, dans la solitude, dans la dérive créatrice du génie.
02:16Et il faut le dire, la mise en scène est somptueuse.
02:19Del Toro utilise son scope avec une précision remarquable.
02:22Les décors respirent la matière, la densité du gothique industriel.
02:26Chaque plan ressemble à une gravure.
02:28Chaque mouvement de caméra possède une intention claire.
02:31Le film a tout d'un grand film.
02:33Il en possède les signes, la musique, l'ampleur, l'originalité dans les séquences.
02:37Il ressemble à un grand film.
02:38Mais il ne dépasse jamais le statut de la promesse.
02:41Il aligne les idées, les motifs, les intentions, sans jamais produire l'impact émotionnel qui devrait en découler.
02:47On voit le film que Del Toro veut faire.
02:49On comprend chaque choix.
02:50On perçoit la logique, la psychologie, le sous-texte.
02:54Mais ça ne prend jamais corps.
02:56Ça ne fonctionne jamais.
02:57Le film échoue à nous embarquer avec lui.
03:01Parce qu'on a du mal à croire aux personnages.
03:03On a du mal à croire qu'ils existent en dehors de ce qu'ils doivent symboliser.
03:06Ils ne sont jamais que les vecteurs d'une idée, les porteurs d'un discours.
03:10Victor, c'est l'hubris scientifique, le premier été moderne.
03:13Elisabeth, c'est la compassion éclairée.
03:15La créature, c'est la figure de l'altérité blessée.
03:18Le tout premier humain qui relèverait la tête et qui dirait pourquoi, pourquoi cette violence.
03:21Et chacun avance sur des rails, sans surprise, sans déviation, sans contradiction.
03:25On ne croit pas à leur désir.
03:27On ne croit pas à leur peur.
03:28On ne croit pas à l'épaisseur de leur humanité.
03:30On ne croit pas à l'attirance de Victor envers Elisabeth.
03:32Si ce n'est conceptuellement parce qu'elle est le prolongement de sa mère.
03:35Le film insiste tellement dessus, avec une telle peur qu'on ne comprenne pas,
03:38que la même actrice incarne les deux rôles.
03:40Celui de la mère d'abord, puis celui d'Elisabeth.
03:42Mais dans les faits, on ne ressent jamais cette obsession chez Victor.
03:45Elle ne déraille pas vraiment le film.
03:47Rien ne passe dans la partition d'Oscar Isaac.
03:49C'est une idée posée sur le personnage, pas un mouvement intérieur qui l'habite.
03:53Et c'est le même problème qu'on retrouve chez Elisabeth elle-même.
03:55Son lien avec la créature s'explique parfaitement.
03:57On nous a montré qu'elle était fascinée par les insectes,
03:59et donc par les formes de vie marginales, étranges, incomprises.
04:02La créature entre donc naturellement dans ce champ d'empathie.
04:05Mais là encore, l'argument tient sur le papier, pas à l'écran.
04:09Le rapprochement paraît soudain, il ne se construit jamais.
04:11Un regard et c'est le coup de foudre.
04:13Après oui, c'est Jacob Elordi.
04:14Ce qui est un autre problème, mais quand même.
04:16Et que dire de Victor lui-même, qui passe brutalement vis-à-vis de sa créature,
04:19de la fascination à la peur ?
04:20La créature se met en colère parce qu'elle est frappée au visage.
04:23Et Victor, qui devrait en entrer en empathie avec ça, décide qu'elle est un monstre.
04:26Le film justifie ce revirement en l'inscrivant dans la reproduction des violences paternelles.
04:30Victor ne fait que rejouer ce qu'il a subi.
04:33C'est une explication psychologique limpide, encore une fois.
04:36Mais c'est un basculement dramatique qui, là encore, n'existe jamais vraiment.
04:40Mais le plus gros problème réside beaucoup dans la créature pour nous.
04:43Le film cherche à créer de l'empathie envers quelque chose de monstrueux,
04:46ce que Guillermo del Toro sait faire.
04:47Mais la créature n'a rien de monstrueux.
04:49Elle n'a rien d'inhumain.
04:51Elle traverse le cadre avec une grâce évidente,
04:53un visage harmonieux, une présence presque iconique.
04:56Cette élégance annule l'idée même de difformité,
04:59surtout dans un cadre où des gueules cassées il y en avait.
05:01Le film insiste sur son regard, sur sa stature, sur sa grâce silencieuse,
05:05au point où l'on oublie que cette créature est censée incarner une rupture avec l'ordre naturel.
05:09Rien ne heurte, rien ne dérange, rien ne secoue.
05:12La monstruosité perd de son poids dramatique.
05:15L'expérience devient trop lisse pour soutenir un enjeu mythologique,
05:18comme un homme devient dieu en recréant la vie.
05:20On voit un être magnifique là où l'histoire exigeait une tension entre la fascination et l'effroi.
05:26En somme, la créature ressemble au film de Del Toro.
05:29Le corps est magnifique, la silhouette est parfaite.
05:32C'est un rêve d'alchimiste, un être conçu pour porter toutes ses obsessions.
05:37La figure du père destructeur, la beauté cachée dans l'horreur,
05:40la solitude des êtres différents,
05:42l'enfant blessé qui cherche refuge dans la création,
05:45tout est là.
05:46Absolument tout, il ne manque que l'étincelle.
05:49Le souffle, l'âme, le coup de poing sur le cœur qui fait prendre vie au corps.
05:53Del Toro a enfin fabriqué son Frankenstein,
05:55mais à la différence de Victor avant lui,
05:58sa créature ne parvient jamais à devenir vivante.
06:01Comme si Del Toro avait du mal à déployer une morale dans le vide.
06:05Ses films les plus impactants pour nous s'adossent au fascisme espagnol,
06:08dans le labyrinthe de Pan par exemple,
06:09ou l'italien dans Pinocchio,
06:10un monde dans lequel les méchants sont des humains
06:12campés derrière une perfection esthétique
06:14qui s'adonne aux monstrueux.
06:15Pendant que l'humanité, elle, se trame et se réfugie
06:18dans les recoins parmi les monstres et les rebuts.
06:20Quand on lui donne carte blanche pour créer un système moral,
06:22on obtient Frankenstein.
06:24L'homme est mauvais parce qu'il est traumatisé,
06:26mais la violence réside à même la nature
06:28parce que les loups mangent les brebis,
06:29donc finalement, il faut tâcher de vivre.
06:31Les archétypes de Del Toro ici,
06:33le savant, le mécène, la jeune empathique, le monstre,
06:36jusqu'au capitaine, sont fluctuants.
06:38Sans épines dorsales morales,
06:40prêts à être conquis par tel ou tel retournement du scénario.
06:43Et finalement, on n'y comprend plus rien.
06:45Si vous avez aimé,
06:46parce qu'on aurait aimé l'aimer ce film
06:48et qu'on va le revoir,
06:49donnez-nous les clés qui nous ont manqué, selon vous.
06:52Et si on change d'avis,
06:53on se fera une joie de vous dire par quel chemin.
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