Emission TV : C'est A vous Jérémy, rescapé du Bataclan (Novembre 2015)
Historique et descriptif de l'émission C'est le rendez-vous de tous ceux qui font l'actualité politique, économique, sociétale et culturelle ! Présenté par Anne-Élisabeth Lemoine du lundi au jeudi et par Mohamed Bouhafsi le vendredi et le samedi.
Site officiel : https://www.france.tv/france-5/c-a-vous/
00:00Jérémy Maco, bonsoir. Vous nous avez rejoint, vous êtes journaliste pour BFMTV.com et vous avez vécu cette soirée au Bataclan.
00:07Professeur Philippe Juvin, bonsoir. Vous êtes chef des urgences de l'hôpital Georges Pompidou.
00:12Et Hélène Romano, vous êtes psychologue et spécialiste du psychotraumatisme. Merci d'être avec nous également.
00:18Jérémy Maco, vous étiez au Bataclan vendredi soir, mais on peut dire que vous avez été alerté du danger un petit peu avant les autres finalement ?
00:26On peut dire ça, je peux même clairement dire qu'un texto m'a sauvé la vie.
00:31Il se trouve que ma petite amie est également journaliste, elle travaille comme moi, au même endroit.
00:36Et alors que je suis en train de danser, de bouger frénétiquement, clairement de m'amuser, je sens que mon portable vibre un petit peu trop à mon goût,
00:45donc je jette quand même un coup d'œil à ce qui se passe. Alors qu'en temps normal, on va dans ce genre d'endroit pour déconnecter.
00:52Et donc je lis, il est très précisément 21h46, il y a une fusillade en cours à République, j'espère que tu n'es pas loin.
01:01Et en fait si, je suis à côté, je lui dis, je lui réponds vaguement, j'essaie de le rassurer, je ne sais plus tellement ce que je lui dis.
01:10Et je range mon portable et je continue à faire la fête en fait.
01:15Et tout de suite les détonations arrivent.
01:18Et là, comment vous réagissez ? Vous comprenez tout de suite en entendant ?
01:20Je sais tout de suite ce qui se passe.
01:21Vous ne prenez pas ça pour des pétards ?
01:23Je sais que le danger est derrière, je sais que la mort est derrière moi, donc je me lève.
01:27Je suis entré avec trois proches dans cette salle, je les perds.
01:30L'instant de survie fait qu'on court, qu'on essaie d'aller le plus loin possible du danger.
01:37La sortie de secours qu'on voit dans votre dossier, dans votre reportage, je ne l'ai pas trouvé.
01:41Je suis monté sur la scène, je me suis retrouvé avec le bassiste du groupe et on est monté dans un escalier.
01:48On a essayé d'ouvrir des portes et on s'est finalement entassé dans une loge.
01:53Et là, vous entendiez les tirs ?
01:56Tout ce que je vous raconte, à partir du moment où je reçois ce SMS,
01:59et le moment où je suis dans la loge, où je réécris à ma petite amie, à mes proches,
02:05il s'écoule en tout huit minutes.
02:07Pendant toute cette séquence, les tirs sont continus.
02:10Et j'assiste bien là-dessus parce qu'on l'a dit, on le sait maintenant,
02:14on a eu affaire à des professionnels.
02:16En ce sens que les tirs ne se sont jamais arrêtés.
02:21Quand quelqu'un, quand l'un d'eux était en train de recharger,
02:24il y en avait toujours un autre qui était en train de calarder.
02:27Dire combien de temps exactement ça a duré, j'en suis incapable.
02:30Entre 10 et 15 minutes.
02:32Un flux continu de détonation, jusqu'à cette immense explosion.
02:37On a pensé à une grenade.
02:40On s'est dit, les murs vont tomber, on s'est dit...
02:44Ils vont faire sauter le bâtiment.
02:45Ils vont faire sauter le bâtiment.
02:46Des portes nous ont protégés, en fait.
02:48On s'est dit, voilà, les portes ont sauté, et maintenant ils arrivent.
02:52Et à la suite de ça, en fait, ça a été le silence.
02:55Le silence ?
02:56Le SMS que vous avez reçu vous a permis de réagir plus vite, c'est ça ?
02:58Non, très clairement, ce SMS m'a sauvé la vie.
03:00Les autres, ceux qui étaient à côté de vous, n'ont pas eu ce même réflexe de courir très vite pour se sauver ?
03:08Non, et comme beaucoup l'ont raconté, certains ont pu croire que ça faisait partie du spectacle.
03:14Je revois encore le regard...
03:15Il y a eu un temps d'attence que vous, vous n'avez pas eu.
03:17Je n'ai pas eu.
03:18Le laps d'incompréhension qui aurait pu me coûter la vie, je ne l'ai pas eu.
03:22Et je revois encore le regard du chanteur, incrédule.
03:28Ils sont chauds, mais bon, de la faire péter des pétards, c'est moyen.
03:32Après un quart d'heure de tir continue, ça s'est calmé.
03:36Et là, vous avez commencé à...
03:39En fonction des gens avec qui j'ai parlé, et même avec mon oncle et ma tante,
03:43qui au final se sont retrouvés pas très loin de moi,
03:45même si durant le mouvement de foule, je les ai perdus,
03:48tout le monde n'a pas entendu la même chose.
03:50Moi, à la suite de la très grosse explosion,
03:54maintenant je sais que c'était une ceinture d'explosif,
03:57je n'ai plus rien entendu.
03:59Pendant deux heures, ça a été le silence.
04:01Pendant deux heures, les gens sont restés étonnamment calmes.
04:05Il y a eu une discipline qui s'est mise en place entre nous.
04:08Beaucoup de témoins ont parlé du silence, effectivement, que s'imposait...
04:14Pour la simple et bonne raison qu'on...
04:16Bon, déjà, mon métier de journaliste m'a permis d'avoir des informations tangibles.
04:20J'étais en lien avec mes rédactions en chef,
04:22avec les spécialistes police-justice,
04:24eux-mêmes en lien avec les hauts sphères de la police.
04:27De tous les SMS, de tout ce que les gens recevaient,
04:30j'étais à même un moment de dire, non, c'est pas vérifié.
04:33Et puis, on a tous en tête, on se souligne tout ce qui s'est passé au mois de janvier.
04:38On pense à l'hypercachère.
04:39Et on se dit, rien sur Twitter, rien sur les réseaux sociaux.
04:43Maintenant, on attend, maintenant on est patient.
04:45Il n'y a que ça à faire.
04:47Ça prendra 30 minutes, 2 heures, 3 jours.
04:50Et vous n'avez pas bougé ?
04:51On n'a pas bougé.
04:53Quand on est entré dans cette loge, il y avait un gros seau de champagne avec un magnum.
04:58On s'est servi des coups pour mettre un peu d'eau là-dedans
05:02et essayer de donner de l'eau aux gens qui en avaient besoin.
05:08Et puis, on a parlé à nos proches via SMS, via des conversations multiples sur Facebook.
05:17Pour faire passer le temps, je racontais des blagues à mes amis.
05:21Et je déconnais totalement.
05:22Et j'étais dans la dérision.
05:24Et ça m'a aidé à tenir.
05:25Vous n'avez pas conscience du danger ?
05:26Aussi, aussi, si.
05:27Et c'était une manière pour vous de...
05:29D'évacuer et de faire passer un peu plus vite ce temps qui, au final, était infini.
05:35Pourquoi c'est votre billet, là, pardon ?
05:36Parce que c'est important de l'avoir.
05:38Parce que depuis mon tout premier concert adolescent, j'ai toujours gardé les billets de spectacle.
05:43Ils sont rangés dans une boîte à souvenirs.
05:44Et c'est une des choses dont je suis le plus fier.
05:46Même celui-là.
05:47Et celui-là, paradoxalement, il m'a conduit à la pire soirée et la pire nuit de ma vie.
05:53Et de l'autre, il m'a sauvé la vie.
05:54Donc, il fait partie de moi.
05:56Et je... En tout cas, pour être là ce soir, il fallait que je l'assure moi.
05:59Lorsque les policiers sont arrivés, vous avez eu peur ?
06:03Vous avez compris que c'était eux ou vous êtes méfiés ?
06:06Au milieu de ce silence, il y a eu comme des frottements.
06:10Des petites voix qui s'élevaient de temps en temps.
06:12Est-ce que c'était les policiers ? Est-ce que c'était les assaillants ?
06:16Oui.
06:18Je l'ai répété à plusieurs reprises.
06:19Je crois que je ne préfère pas savoir.
06:22Il est à peu près minuit 5, quand j'entends la première fois une voix.
06:25La voix d'une policière.
06:28En civil.
06:28Qui dit aux gens, on évacue les blessés d'abord.
06:36C'était peut-être un moment que les policiers étaient là,
06:37puisque j'ai appris en discutant avec quelqu'un tout à l'heure
06:42qu'il y a eu une longue discussion entre la personne derrière la porte,
06:47tout en bas du Pataclan.
06:48Puisqu'on était dans un escalier une nouvelle fois.
06:50Et donc les policiers qui devaient les convaincre.
06:54Qu'ils sont des policiers.
06:55Et j'ai entendu cette phrase terrible où on m'a dit
06:57« Bon, à un moment on a vu 4 jeunes filles sortir, 4 jeunes filles courir.
07:02Et on verra bien si elles se font tirer dessus ou pas. »
07:05Vous êtes sortis les mains sur la tête ?
07:08On nous a demandé de mettre les mains sur la tête.
07:12On nous a demandé de...
07:13En tout cas, moi j'ai le souvenir,
07:14même si ça diffère en fonction des gens,
07:17d'être sortis dans le calme.
07:18d'avoir les mains comme ça,
07:21essayer autant que possible de ne pas regarder ce qu'il y avait sur la scène.
07:24Et vous avez regardé ou pas ?
07:26J'ai vu, oui, j'ai vu la personne qui s'est faite exploser sur la scène.
07:32J'ai vu son portrait tout à l'heure.
07:33J'ai peut-être vu que la moitié de son visage baigné dans le sang.
07:37Je sais que c'est lui.
07:38C'est le chouard de bus ?
07:39Je ne sais pas.
07:40Celui qu'on a présenté ?
07:42Samy ?
07:42Samy de Machin, oui.
07:44Oui, c'est lui.
07:45C'est super, il a un nom propre maintenant.
07:46Lorsque vous êtes sorti ensuite du Bataclan,
07:50ce n'était pas totalement terminé ?
07:52Vous avez ensuite...
07:53C'est ce qui m'obsède,
07:54c'est que je descends calmement les escaliers,
07:57je regarde cette scène,
07:58j'aperçois tous ces corps dans cette fosse.
08:01Et j'ai ce besoin de trouver le regard des agents du RAID,
08:04des policiers, de ce cordon sanitaire qui s'est mis en place.
08:06Et je prends mon temps, en fait.
08:09J'essaie de ne pas marcher sur n'importe quoi.
08:11J'essaie de remercier chaque personne qui...
08:14Qui est venue vous délivrer ?
08:15Qui vient me délivrer.
08:18Et parce que, tout comme vous, je suis journaliste,
08:20en sortant, mon premier réflexe,
08:21après avoir rassuré mes proches,
08:23c'est d'appeler vos confrères de BFM TV
08:25et de raconter ce qui s'est passé.
08:28Et alors que je me sens en sécurité, rue Robert Camp,
08:30juste à côté de la maire de Paris, à Nile Hidalgo,
08:32de quelques hauts gradés de la police et de la gendarmerie,
08:36et bien j'entends une nouvelle explosion.
08:37J'entends de nouveau des échanges de tirs très nourris.
08:41Et là, c'est l'incompréhension.
08:42Toute cette séquence où j'ai marché calmement,
08:46où je suis sorti de cet enfer dans le calme,
08:51concrètement, ils étaient encore là, quoi.
08:53Et là, vous êtes réfugiés ?
08:55À ce moment-là, les policiers ont été beaucoup plus...
08:57beaucoup plus autoritaires.
09:01Allés dans les cours.
09:02Donc on s'est réfugiés dans les cours.
09:03Et comme les tirs continuaient,
09:06on a ensuite eu la consigne d'aller dans les cages d'escalier.
09:09Et là, on se dit, mais je viens de foutre, quoi.
09:11Ils sont quoi ? 3, 4 ? C'est pas ça.
09:13C'est une armée, en fait.
09:14On est en guerre.
09:14On est en train de se battre au milieu de la rue.
09:16Qu'est-ce qui se passe, en fait ?
09:18À quel moment est-ce que vous rentrez chez vous ?
09:20Vous n'avez plus enfin à rentrer chez vous ?
09:21Il s'est écoulé 2 heures dans cette cage d'escalier.
09:25Au final, des gens que je ne remercierai jamais assez
09:27nous ont ouvert leurs portes.
09:28On a pu aller aux toilettes, on a pu se restaurer.
09:32J'ai pu boire une bonne bière, ce que je n'ai pas fait avant le concert.
09:35Et je me suis dit que c'était un peu con de mourir sans s'en faire une dernière.
09:41On a pu recharger les portables.
09:43Parce qu'à force d'échanger avec absolument tout le monde,
09:45la batterie s'épuise.
09:49Et vers 1h30 du matin, la police judiciaire est arrivée.
09:53Ils ont pris nos identités.
09:55Vous avez été pris en charge psychologiquement ?
09:57Vous avez parlé à des spécialistes ?
09:59Des bus étaient spécialement affrétés pour aller dans la mairie du 11e arrondissement
10:03et rencontrer une cellule psychologique.
10:06Mes collègues, ma petite amie étant un BFM,
10:09et mon envie de travailler,
10:10cette espèce de réflexe que j'ai eu a fait que j'ai court-circuité tout ça
10:15pour rentrer à la rédaction,
10:18me reposer un peu devant mes proches
10:19et me mettre dès que possible au travail.
10:25J'ai fait deux témoignages,
10:26et ensuite je suis allé dormir et j'ai coupé cours à tout ça.
10:30Et ça va, ça vient.
10:31Des fois j'ai envie de parler, des fois j'ai envie de tout couper.
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