00:00Pascal Proulx et vous.
00:30On n'est pas entraînés pour faire face à ce qu'on a vu aujourd'hui.
00:35C'est impossible, ce n'est pas humain.
00:36Même vous, les hommes du raid, vous vous dites que c'est pas humain.
00:38Mais oui, parce qu'on a un très gros professionnalisme
00:42sur des prises d'otages des forcenés et des terroristes,
00:45mais personne n'est formé à voir un massacre généralisé,
00:48à marcher dans le sang, à entendre les gémissements de plainte blessée.
00:52Vous l'avez senti chez vos hommes ce soir-là ?
00:54Je l'ai senti chez moi et chez les hommes aussi,
00:58mais après, dans les discussions, quand on a débriefé tout ça,
01:01sur le coup, on ressent l'impact psychologique,
01:04mais on a la mission et quand vous êtes patron du raid,
01:07vous dirigez vos hommes, donc vous avez la mission
01:09et vous allez de l'avant, quoi qu'il en soit.
01:12Jean-Michel Fauvergue, ancien patron du raid,
01:16et je vous le dis depuis le commencement de cette émission,
01:19nous sommes avec Yvan Asioma.
01:22Bonjour, monsieur.
01:24Nous avons l'honneur de vous rendre compte,
01:26c'est le titre de votre livre,
01:28ces policiers oubliés sous le feu des attentats parlent enfin.
01:31Alors, je précise que vous, vous n'êtes pas entré dans la salle du Bataclan.
01:33Pas du tout, non.
01:34Mais vous étiez en lien direct avec ce qu'on appelle les primo-intervenants.
01:37Exactement, j'étais il y a dix ans à la tête du bureau Alliance Paris
01:42et nous avions passé, au vu des événements,
01:45des premières alertes que nous avons eues.
01:47Moi, je suis revenu au bureau avec toute mon équipe
01:49et on a passé toute la nuit au bureau
01:51à recueillir quasiment minute par minute
01:53les informations qui nous venaient des collègues des policiers sur le terrain.
01:57Et vous avez voulu, dix ans plus tard,
02:00donc, vous avez recueilli, transmis ces témoignages
02:02pour mettre en lumière ces policiers du quotidien
02:05qui restent dans l'ombre, d'ailleurs, des récits officiels.
02:08C'est ça qui est intéressant ?
02:09Tout à fait, parce que...
02:10Mais ce qui est étonnant,
02:12c'est ce qu'on peut entendre de M. Fauvergue,
02:15ce qu'il dit,
02:15imaginez dans la tête d'un policier du quotidien
02:18ce qui peut se passer,
02:19alors que là, lui, il parle du RAID,
02:21ou comme de la Béry,
02:22ces troupes d'élite qui sont quand même,
02:25je dirais, formées, préparées, entraînées...
02:28Même s'il dit qu'on n'est pas préparé.
02:30...à affronter le plus dur,
02:31personne n'est prêt...
02:32C'est intéressant, d'ailleurs,
02:32ce qu'il dit, même ces troupes d'élite,
02:34il dit que personne n'est prêt.
02:35Personne n'est prêt à avoir autant de morts d'un coup,
02:37même si la mort fait partie du quotidien du policier,
02:40mais d'arriver sur une scène de crime,
02:42d'un attentat où il y a 20 morts,
02:44jusqu'à 90 morts au Bataclan,
02:46personne n'est prêt à ça.
02:48C'est donc, voilà, moi,
02:49parce que l'objet de mon livre,
02:51c'était effectivement de rendre honneur
02:54à ces policiers du quotidien
02:55qui sont arrivés,
02:57que ce soit sur les terrasses
02:58ou aux abords du Bataclan,
03:00puisqu'au Stade de France,
03:01il y avait aussi des policiers,
03:02mais qui étaient déjà là,
03:03puisqu'il y avait un gros service d'ordre
03:04en raison du match de foot,
03:06avec la présence du président de la République.
03:09Mais ces policiers au Stade de France
03:10étaient à proximité des explosions.
03:11Certains ont été soufflés par le blast des explosions,
03:14se sont vus mourir sur place.
03:16Heureusement, nous n'avons pas eu de policiers
03:17morts au Stade de France.
03:19Et les policiers qui sont intervenus,
03:21donc les premiers,
03:22comme je le disais,
03:23sur les terrasses ou au Bataclan,
03:24ce sont ces policiers du quotidien,
03:26ces policiers de police secours,
03:28de brigades de quartier,
03:31ce qu'on appelle les BST, les GSQ,
03:33tout le monde,
03:34les policiers ont convergé
03:35vers ces sites d'attentats
03:37de tous les services de police parisiens,
03:40c'est des commissariats.
03:41Et si, comme M. Fauberg le dit,
03:45leur aide n'était pas assez préparée,
03:47ces policiers du quotidien
03:48étaient surtout, eux,
03:49totalement démunis,
03:50démunis d'armement,
03:52puisqu'il y a dix ans,
03:54les fusils d'assaut HKG-36
03:56et UMP-9
03:57n'existaient pas dans la police.
03:59On avait comme armement individuel
04:00uniquement le pistolet automatique
04:02en dotation
04:02et le gilet pare-balles individuel léger.
04:05Il n'y avait pas de gilet pare-balles
04:06porte-plaque,
04:07il n'y avait pas de bouclier balistique,
04:09qu'il n'y avait pas de casque balistique
04:10à disposition des policiers du quotidien.
04:13Malgré tout,
04:14en étant totalement démunis
04:16de ces matériels,
04:17ils n'avaient pas de trousse de secours non plus,
04:19qui n'auraient pas servi
04:20peut-être à grand-chose,
04:22mais qui les auraient peut-être aidés
04:24quand même à soigner
04:24les blessures les plus légères,
04:26mais ils n'avaient rien.
04:28Ils sont arrivés sur les lieux,
04:29ils ont fait face à l'indicible.
04:31C'est des scènes de guerre,
04:33des blessures de guerre,
04:34comme on peut l'imaginer,
04:35des blessures faites par des kalachnikovs,
04:38comme on le sait maintenant.
04:39Et ils ont fait face sans moyens.
04:43Et ils ont tenu,
04:43ils ont tenu,
04:44ils ont fait preuve d'un courage
04:45et d'une abnégation exemplaire.
04:47Beaucoup se sont vus mourir ce soir-là
04:49parce qu'ils n'avaient absolument pas connaissance
04:52du nombre de terroristes
04:53qui circulaient dans la capitale.
04:55S'il y avait plusieurs équipes,
04:57quel était le parcours des terroristes,
04:58ils n'avaient rien de tout ça.
04:59Ça a été une attaque d'une telle ampleur,
05:02c'est que la sidération a été telle
05:03dans les services de police
05:04à tout niveau de la hiérarchie.
05:06Mes collègues sur le terrain
05:07ont manqué de renseignements,
05:09ont manqué de liaisons,
05:10si je peux dire.
05:12Ils ont tous fait preuve
05:13d'une initiative extraordinaire,
05:15ces policiers,
05:16ces femmes et ces hommes,
05:17parce qu'il y a beaucoup de femmes
05:18qui sont intervenues ce soir-là.
05:19Il y a beaucoup de femmes dans la police,
05:21on a à peu près 30% de femmes
05:23dans la police.
05:24Il y a beaucoup de femmes
05:24qui sont intervenues ce soir-là
05:26en tant que policiers.
05:27Et ils ont tous fait front,
05:29je dirais presque comme un seul homme,
05:30fait preuve d'une initiative.
05:31Ils se sont soudés,
05:33ça a créé des liens forts entre eux d'ailleurs,
05:35des liens de fraternité assez forts.
05:36Ça a créé vraiment des amitiés fortes aujourd'hui,
05:40quand il me le raconte dix ans après.
05:42D'abord, il le raconte avec une émotion
05:44vraiment très chargée.
05:46Mais c'est ça qui est intéressant.
05:47Alors je voulais citer plusieurs,
05:48évidemment, témoignages.
05:50Par exemple,
05:50Xavier, gardien de la paix, 23 ans,
05:52les gyrophares se projettent sur les façades,
05:54dit-il,
05:54des gens courrent,
05:55certains crient,
05:56d'autres restent figés.
05:57J'ai été frappé par la vue d'un jeune homme mort,
05:59assis sur un tabouret de bar,
06:01une blessure au flanc,
06:02à moitié affalée sur la table,
06:03le visage déformé,
06:04dans une expression de stupeur.
06:06Ça maintenait encore son verre de bière,
06:08comme si les djihadistes l'avaient empêché,
06:10interdit de prendre une dernière gorgée,
06:14et puis plus loin,
06:15zouir,
06:15brigadier,
06:16bac,
06:17de 40 ans,
06:18quand on arrive avec la magistrate,
06:20les draps blancs recouvrent les corps,
06:21les pompiers sont déjà là,
06:23c'est une véritable scène de guerre,
06:24tu regardes comme un fantôme,
06:26ça dure 15 minutes, etc.
06:27C'est quasiment un travail,
06:29enfin c'est un travail journalistique,
06:30de reportage que vous avez fait.
06:32Merci,
06:32il s'est eu suite de longs entretiens
06:34que j'ai menés avec eux,
06:36j'ai travaillé plus d'un an et demi
06:38sur la création de ce livre,
06:40sur la rédaction de cet ouvrage,
06:42avec des entretiens,
06:43comme je viens de le dire,
06:44assez longs,
06:45où ils se sont livrés à moi.
06:48Beaucoup me disaient,
06:48enfin quelqu'un qui s'intéresse
06:50à ce qu'on a vécu,
06:51parce que jusque-là,
06:52personne ne leur avait vraiment posé la question.
06:54C'est-à-dire que personne n'est allé
06:55voir ces policiers du quotidien,
06:58c'est ça qui est vraiment intéressant.
07:01Personne, personne,
07:01ils ont...
07:02Même aucun journaliste
07:03n'est allé voir tous ces gens-là.
07:05Il y a dix ans,
07:06il y a eu quelques tentatives d'approche,
07:07mais vous savez,
07:08la parole n'est pas libre dans la police.
07:10Nos collègues sont soumis
07:11à devoir de réserve assez fort.
07:13Moi, en tant que représentant du personnel,
07:15j'ai une parole un peu plus libérée.
07:17Mais les policiers,
07:19quand un journaliste veut s'adresser à un policier,
07:20il peut le faire de façon anonyme,
07:23je dirais.
07:23Mais s'il veut quelque chose,
07:25comme vous le savez,
07:26s'il veut quelque chose d'officiel,
07:27il y a des autorisations à demander.
07:30C'est parfois assez long
07:31et c'est aussi contrôlé après par l'administration.
07:33On vous prévient que vous avez le droit
07:35de parler aux journalistes,
07:36mais qu'il ne faut pas dire du mal
07:38de l'institution.
07:40Donc, il y a eu quelques tentatives
07:41d'approche des policiers.
07:42On a quelques délégués
07:44de notre organisation
07:46qui étaient ce soir-là sur les lieux,
07:48qui ont pu s'exprimer un petit peu,
07:50mais ça a été assez de façon
07:53très individualisée
07:55et il y en a peu qui l'ont fait.
07:59Et puis,
08:02c'était surtout,
08:03je dirais,
08:04c'était des demandes
08:05qui n'étaient pas très sur un travail en profondeur,
08:07c'était vraiment sur l'instant du moment,
08:09un peu le factuel
08:10qui avait eu lieu ce soir-là.
08:13Moi, dans mon ouvrage,
08:15je me suis consacré,
08:17en dehors du factuel et de l'opérationnel,
08:19bien évidemment,
08:20mais ce qui m'intéressait surtout,
08:21c'était de savoir
08:22comment ils avaient vécu tout ça
08:23en étant déjà sur place.
08:25Et ils témoignent.
08:26Et ils témoignent dans ce livre.
08:27Et vraiment,
08:28je trouve que vous avez fait
08:29œuvre importante,
08:31j'ai envie de dire,
08:32pour la postérité,
08:33parce que tous ces témoignages
08:34resteront quoi qu'il arrive
08:35et comme personne n'était allé les voir,
08:37il était important de les entendre.
08:39Vraiment,
08:40lisez ce livre.
08:41Isabelle fait face à une victime
08:43en état de choc,
08:44un homme lutant le cerveau
08:45de l'une des personnes mortes
08:46dans la salle.
08:47C'est-à-dire très dur.
08:47Il y a des tranches de vie incroyables.
08:50Parce qu'il faut s'imaginer,
08:51vous parlez d'Isabelle,
08:52je me souviens très bien
08:53de l'entretien que j'ai fait avec elle.
08:54Isabelle démarre sa carrière
08:55le 7 janvier 2015 à Paris.
08:57En commissariat du 15e,
08:58elle démarre le jour
08:59de l'attentat de Charlie Hebdo.
09:00Dix mois après,
09:01elle se retrouve au Bataclan.
09:02Il y a un tas de jeunes policiers
09:03qui venaient de démarrer leur carrière.
09:05Je voudrais dire,
09:05dans la liste que vous avez citée
09:07tout à l'heure,
09:07la police a payé
09:08un lourd tribut sur les attentats.
09:10On peut ajouter à votre liste
09:11Xavier Jugelé
09:12qui a été assassiné
09:13sur les Champs-Elysées.
09:14Les quatre fonctionnaires de police
09:16qui ont été assassinés
09:17au cœur même
09:17de la préfecture de police
09:18par un agent radicalisé.
09:20Yvan Ascioma,
09:21et je renvoie donc à votre livre.
09:22Nous avons l'honneur
09:23de vous rendre compte
09:24de ces policiers oubliés
09:25sous le feu des attentats.
09:26Parle enfin,
09:27c'est aux éditions Fayard.
09:28Merci beaucoup, monsieur.
09:29Merci à vous.
09:30Merci beaucoup.
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