00:00On le disait en perte de vitesse, mais le mouvement de la jeunesse marocaine s'est à nouveau mobilisé après une pause de dix jours.
00:07Ils étaient devant le Parlement à Rabat. Cette première manifestation intervient après le discours du roi Mohamed VI du 10 octobre,
00:15qui n'a pas mentionné explicitement le mouvement.
00:20Et pour aller plus loin et comprendre ce mouvement, né d'un drame dans un hôpital d'Agadir,
00:25il s'est étendu dans tout le pays, plus de 2000 arrestations, des procès lourds, une jeunesse qui malgré tout continue de se mobiliser.
00:33Que veut vraiment cette nouvelle génération et le régime marocain ? Peut-il encore l'ignorer ?
00:37On retrouve Mehdi Aliwa, sociologue doyen de Sciences Po Rabat.
00:42Merci d'être avec nous ce soir.
00:44Dites-nous, est-ce que ce mouvement est en train de s'essouffler ou bien entre-t-il dans une nouvelle phase plus structurée avec, comme on l'a vu, des rassemblements hebdomadaires ?
00:55Merci beaucoup pour l'invitation, merci à vous.
00:59C'est difficile à dire parce qu'en fait, les mouvements sociaux ne s'expriment pas qu'au niveau de leur sortie dans la rue.
01:07Les gens discutent, ça occupe l'espace public et l'espace privé en même temps, dans les familles, dans les universités, dans le monde du travail.
01:15Donc ça fait débat et pour l'instant, les débats ne sont pas en pause.
01:20Au contraire, ils grossissent.
01:22De ce point de vue-là, ce mouvement-là a réussi quelque chose de très fort à remettre une dimension politique.
01:27Mais certainement que c'était déjà le cas.
01:30Les Marocains étaient déjà en train de se plaindre d'énormément de choses, sauf qu'on ne les écoutait pas.
01:36Il a fallu, peut-être, ce mouvement-là pour qu'on soit plus à l'écoute de ce point de vue-là.
01:41Difficile à dire s'il s'essouffle ou s'il va continuer.
01:45Ce qui est sûr, c'est que ce qu'il a dit ne va pas s'arrêter à la suite de la sortie de la rue, ça c'est sûr.
01:51Comment vous expliquez l'émergence de ce mouvement de la GNZ ?
01:55Vous en parliez, vous êtes sociologue.
01:57Est-ce que pour vous, c'est une rupture ou la continuité des contestations sociales dans l'histoire politique marocaine ?
02:06Il y a une certaine ambivalence parce que d'un certain point de vue, c'est une rupture avec les anciens mouvements sociaux de post-indépendance
02:14qui se sont battus aussi contre l'autoritarisme, contre tout ensemble de choses.
02:19Et en même temps, c'est une continuité puisque tous ces combats-là, même s'ils ont des différences fondamentales
02:25et ce n'est pas les mêmes périodes marocaines et géopolitiques au niveau africain ou au niveau international ou au niveau du monde arabe,
02:32il n'empêche que c'est un combat pour la liberté, la dignité et la justice sociale tel que c'est rappelé dans le slogan de ce mouvement-là
02:40qui le reprend d'ailleurs à ceux du mouvement du 20 février à la suite de la chute de Ben Ali et Boubarak en Égypte et en Tunisie.
02:48Donc on est dans une forme quand même de continuité pour la formation d'un État social et démocratique
02:54mais le Maroc a déjà changé, donc il était déjà en train de devenir petit à petit cet État social et démocratique
03:00mais certainement pas assez vite et il y a des éléments probants pour le montrer
03:04et cette jeunesse nous le rappelle avec force à travers leur slogan.
03:09Parlons de la réponse au niveau de l'État avec plus de 2000 arrestations dont beaucoup de mineurs.
03:15Peut-on dire que le pouvoir choisit plutôt la voie répressive qu'une réponse politique ?
03:22C'est difficile parce qu'en principe la justice c'est quand même un monde indépendant,
03:28il y a une séparation des pouvoirs même si on sait bien que dans beaucoup de pays,
03:31dans des pays comme le Maroc, la justice peut aussi avoir des influences au niveau de l'exécutif
03:38mais en toute logique les magistrats travaillent en indépendance,
03:42ils utilisent des textes de loi pour appliquer la loi,
03:45c'est qu'au sein de la société marocaine même il y a une petite fracture,
03:49c'est pour ça que je parlais d'ambivalence, pour beaucoup d'aînés,
03:51ce sont des perturbateurs qui viennent gâcher la fête d'une image peut-être qui se sont faite du Maroc
03:56qui n'était pas complètement fausse mais pas complètement vraie non plus,
03:59puisqu'il y a de lourds problèmes et de lourds injustices sociales.
04:01Et à la suite des débordements de violences qui ont été exercées,
04:06la réponse a été cinglante, mais c'est le cas dans beaucoup d'affaires marocaines,
04:11on a quand même des peines de prison qui sont beaucoup trop lourdes,
04:15disproportionnées par rapport à d'autres pays démocratiques,
04:19et on a aussi l'utilisation systématique de la préventive,
04:24donc les prisons marocaines sont pleines,
04:25on a peur qu'on soit une société violente alors qu'on n'est pas si violents que ça,
04:28mais c'est un débat à part, c'est le débat de la justice marocaine.
04:31– Alors une dernière question rapide pour conclure,
04:35le Maroc est-il à l'abri d'un scénario à la malgache ?
04:39On a vu la révolte sociale a fini par obtenir finalement la tête du gouvernement
04:45et la chute du président, est-ce qu'un scénario pareil est possible au Maroc ?
04:50– Je ne pense pas, mais je n'ai pas de boule de cristal,
04:54les sociologues ne le sait pas trop, mais les institutions marocaines sont solides,
04:57c'est des institutions qui reposent sur un équilibre entre le pouvoir exécutif,
05:02issu des urnes, issu du Parlement, et une monarchie constitutionnelle,
05:05qui est en principe un arbitre, qui vient parfois même aussi gouverner,
05:11donc là-dessus il ne me semblerait pas qu'un type de mouvement révolutionnaire
05:17puisse voir le jour, mais on n'est jamais à l'abri de quoi que ce soit,
05:20ce qui est sûr c'est qu'à force de ne pas écouter des couleurs profondes,
05:24et de faire comme si le Maroc ce n'était que les axes de développement
05:27et d'oublier le reste, peut-être qu'on va finir par agacer une partie de la population,
05:33mais en tout cas moi je n'ai aucun indicateur qui me permette d'affirmer ça aujourd'hui,
05:37au contraire on va avoir la stabilité et c'est sain d'avoir des mouvements politiques,
05:41même si ça bouscule un peu l'ordre établi.
05:43– Merci Mehdi Aloua pour ce décryptage, merci beaucoup.
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