00:00C'est le plus vieux couple de la Transat Café Lore. Thibaut Vauchel-Camus et Damien Seguin
00:04ont grandi ensemble en Guadeloupe du petit kata de plage à l'Ocean Fifty, l'histoire d'une amitié
00:10qui dure. Thibaut, est-ce que tu peux me présenter ton voisin ? Enchanté ! Un bon cochon ! Damien Seguin,
00:21on a commencé à naviguer ensemble il y a 30 ans et on a vite arrêté. Mais c'était pas mieux se
00:29retrouver. Je l'ai rencontré au lycée en Guadeloupe avec qui on a décidé de faire un duo en catamaran
00:39de sport et qui a été un peu la cause de notre traversée l'Atlantique des Antilles vers la
00:47métropole pour intégrer le pôle France Tornado à Kiberon. Et on a découvert ce que c'était que la
00:53néoprène, les sèches, les bonnets, les gants. La Bretagne quoi ! L'hiver. Damien, même question,
01:02est-ce que tu peux me présenter ton voisin ? Bah Thibaut, l'autre cochon du duo. Effectivement,
01:07on a eu cette chance déjà de grandir en Guadeloupe. C'est une chance incroyable et c'est une chance
01:12encore plus incroyable quand on veut apprendre la voile. Donc on est tombé dedans assez naturellement.
01:17D'abord sur des bateaux différents. Moi j'étais plutôt sur des monocoques et lui déjà en catamaran
01:23de sport. Et puis voilà, il m'a amené sur son joli bateau et j'ai succombé au charme du catamaran.
01:31Et voilà, c'était une époque qui était super chouette forcément. Bon, quand on grandit en
01:36Guadeloupe, on n'a souvent pas beaucoup de problèmes. Et on n'en avait pas beaucoup. On avait le plaisir de
01:42naviguer. On a, voilà, on a fait nos premières armes à bord de ces bateaux-là. Et puis ça a super
01:48bien marché. Et voilà, on s'est un peu perdus de vue tout en se croisant quand même depuis un peu
01:56plus de 20 ans. Et puis là, l'occasion de former un duo pour une transat, c'était quand même super cool.
02:01Alors parlez-moi justement de ces sensations du multicoque, vous qui l'avez vraiment dans les
02:05veines depuis le début. Vous avez fait d'autres expériences sur d'autres supports. Racontez-moi ce que
02:11ça a de si spécial en navigation. Le multicoque, c'est, je vais reprendre une phrase qui qualifie
02:20bien un petit peu. Et notre parcours, est-ce que c'est que le multicoque, c'est hobby way of life.
02:24C'est ça, c'est la vitesse facile en fait. Et c'est ce que moi, je voulais rechercher. Voilà,
02:31j'ai fait du catamaran de sport, mais vraiment, c'est des petits bateaux. Je n'avais pas fait encore de
02:37multicoque océanique. Et c'est ce que je voulais faire pour retrouver un peu cette sensation de
02:41vitesse, de simplicité, de pouvoir l'obtenir. Voilà. Et puis, le risque aussi de ces bateaux-là,
02:50qui te fait sentir extrêmement vivant quand tu es sur l'eau. Et de plaisir aussi. Oui, forcément.
02:55Forcément. Là, de plaisir. S'il n'y avait pas de plaisir, on ne ferait pas ce métier-là.
02:59Thibaut, même question. Et comment tu définirais ces multicoques océaniques ? Alors, le combo
03:07parfait. Après, quand on a la culture du multicoque, qu'on a eu gamin et la découverte de ce qui était
03:12le large, que j'ai pu avoir grâce aux classes 40, le meilleur combo, c'était l'Ocean 50, pour avoir
03:19des bateaux déjà plutôt raisonnables en termes d'échelle pour des petits vols comme moi. Et qui
03:26aussi crée une équipe assez restreinte. Et de ne pas être plongé dans des grosses
03:34questions de RH pour gérer des bateaux de course océanique. Et ce qui est bien, c'est le plaisir
03:41simple de la vitesse. Les moyennes sont dingues. On va tout le temps moins aussi vite que le vent.
03:46Enfin, jusqu'à certaines forces de vent, bien sûr. Et puis, même des fois, quand il y a une
03:51désillusion sportive, on aura toujours le plaisir de la machine à naviguer à 15, 20, 25 noeuds, 30 noeuds
04:00et plus. Et contempler l'évolution de la machine sur l'eau. Des fois, on se surprend à voir les
04:06étraves glisser, skimer au-dessus de l'eau. Enfin, c'est juste beau, quoi. Et ce qui est génial,
04:12c'est que la largeur du bateau nous offre une capacité à être spectateur du bateau. Et ça,
04:16c'est assez dingue. Et que selon l'endroit où on est sur le bateau, les vues sont différentes. Les
04:20sensations de vitesse et de puissance sont différentes. Les sons sont différents. Et on est,
04:24voilà, dans la contemplation de la machine. Et ça, c'est assez dingue.
04:27Damien, c'est aussi les retrouvailles avec une forme de stress que tu avais un peu quitté en
04:34faisant de l'IMOCA où tu vivais d'autres douleurs, stress, pénibilité des heures passées à subir. Mais là,
04:43c'est aussi un stress avec lequel il faut vivre. Et il faut vivre avec une écoute dans la main.
04:47Oui, oui. Ben après, voilà, effectivement, c'est le stress... Dans quelle main ? Dans la bonne.
04:52Surtout, jamais se tromper de main pour tenir le bout de verre. Voilà. Le papa reconnaîtra la référence.
04:59Oui, c'est un stress différent. Mais voilà, chaque bateau a ses caractéristiques. Le multicoque,
05:06voilà, c'est clairement, c'est le risque de chavirage qui fait que le bateau est plus stable à l'envers qu'à
05:11l'endroit. Mais voilà, c'est le prix à payer aussi pour aller vite avec ces belles machines-là. Donc,
05:18voilà, ça reste des bateaux de course et si c'était si facile que ça, tout le monde le saurait. Donc,
05:23c'est un stress, mais qui amène à se sentir extrêmement vivant, concentré sur le bateau.
05:29Et puis, le plaisir de navigation passe aussi par ce stress-là, mine de rien. Les gens auront peut-être
05:33du mal à comprendre ça, mais c'est un tout, en fait, naviguer sur ces engins-là. C'est le plaisir,
05:41le stress, la concentration permanente. Thibaut, justement, est-ce que tu peux me
05:45parler de ça, de ce niveau d'engagement que ça demande en concentration ? On ne s'en rend pas
05:49forcément compte, mais par rapport au monocoque, ces bateaux-là nécessitent une attention permanente
05:54comme le lait sur le feu. Oui, bon, après, il y a quand même des phases où on peut se permettre
05:59d'être plus cool, plus relâché, parce que l'océan, ce n'est pas qu'un univers de guerre.
06:04Ça peut être très paisible et apaisant. Et donc, on apprend à toujours anticiper la capacité à
06:14pouvoir choquer les voiles. Et donc, on est très souvent une écoute à portée de main et des systèmes
06:20de largage automatique qui sont prêts à dégainer. Donc, c'est juste que c'est un curseur de vigilance
06:25qui est plus haut que les autres et qu'on apprend peut-être être un peu plus attentif sur les marqueurs
06:31dans le ciel de différence de vent. Donc, les nuages, les petits grains, on est hyper
06:37vigilant là-dessus. Mais ceci dit, je pense que c'est juste maintenir le curseur de vigilance
06:43qu'on doit avoir sur un bateau en général, parce que le danger, ce n'est pas que le risque de
06:46chavérage qu'il gagne sur vent ou autre. C'est aussi la vigilance du trafic, parce qu'on a beau être
06:50au large, on n'est pas si seul que ça. Et je pense que ça nous reprojette vraiment les yeux sur
06:57l'extérieur du bateau et une belle occasion de profil du paysage que l'on a.
07:01Et il va y avoir une nouveauté cette année pour vous, c'est le fait de devoir assumer
07:08seul la navigation à bord et le fait d'être justement tiraillé entre aller voir dehors
07:14ce qui se passe et regarder autour de soi et être aspiré par les datas et les prévisions
07:20météo qu'il va falloir compulser. Comment vous allez aborder ça tous les deux ?
07:24Déjà, on se réjouit qu'on a encore le GPS et que le sextant n'est pas obligatoire.
07:27Non, ça aurait été plus compliqué. Non, c'est un choix qu'a fait la classe pour
07:34ramener davantage de sens marin à bord des bateaux. Et par contre, ça va aussi imposer
07:40une autre façon de gérer cette tâche à bois et comment l'intégrer entre la performance
07:46qu'on a sur le pont, la vigilance qu'on a sur le pont et le repos qu'on doit avoir
07:50à l'intérieur du bateau. Et entre les deux, on doit caser quelque chose qui, on ne sait
07:53pas si c'est un temps de perf ou un temps de relâche. Donc, c'est ça qu'il va falloir
07:57qu'on… sur lequel on doit être vigilant avec Damien et tout le monde d'ailleurs.
08:01Donc voilà, un nouvel exercice qui sera forcément hyper intéressant, mais qui est un facteur très
08:08important à gérer sur son intégration dans la gestion du temps.
08:13Comment tu envisages ça, Damien, toi, par rapport justement à ton expérience très récente
08:17du Vendée Globe où tu pouvais passer 6-7 heures, voire plus par jour sur la météo, confortablement
08:24installé dans un habitacle fermé. Là, ce n'est pas du tout la même ambiance. Est-ce
08:29que tu t'es déjà projeté dans cette transat et ce travail météo qu'il faut faire maintenant
08:34à bord ? Oui, oui, oui. Déjà, on a fait la première partie de saison ensemble. Alors,
08:38on n'a pas fait une transatlantique, mais ça a permis de voir comment on pouvait travailler
08:44sur le bateau, l'accès à l'ordinateur, la prise de décision, etc. Donc, moi, à
08:49contrario, je n'ai jamais connu des routeurs sur mes courses. J'ai toujours fait le travail
08:54à bord du bateau. Donc, c'est une habitude à avoir. Mais voilà, je pense que Thibault
08:58là aussi, cette habitude de travail, il n'y a pas de souci là-dessus. Après, effectivement,
09:01c'est trouver les bons moments pour faire ce travail-là avec la sortie des fichiers
09:05météo, avec les conditions dans lesquelles on navigue sur ce moment-là et la capacité
09:10à pouvoir analyser les choses et se projeter de manière efficace pour essayer de prendre
09:17la moins mauvaise des décisions. Donc voilà, c'est quelque chose de nouveau pour pas mal
09:25de duo pour la classe Ocean 50. Ça va être super intéressant.
09:29Et puis surtout, la capacité à être en phase. Parce qu'avant, il était deux à bord et un
09:35routeur qui faisait tout le job en amont pour nous, puis à nous d'arbitrer. Donc, il
09:38y avait quand même l'occasion de faire une majorité absolue ou deux tiers, un tiers.
09:43Là, il va falloir qu'on soit d'accord et qu'on se comprenne. Parce que des fois, on peut
09:48être d'accord, mais sans se comprendre. Mais non, on y va en confiance. Et puis, c'est
09:53aussi pour ça que Damien est à bord. C'est parce que c'est une faculté qu'il a développée
09:58en classe 40, en IMOCA depuis toujours, pour se dire que ça va me servir sur le multicoque.
10:03Je parle au président de la classe. Le plateau est génial, avec des nouveaux entrants, avec
10:11un niveau de sportivité qui, j'ai l'impression, est encore monté d'un cran.
10:14C'est sûr, là, quand on voit le ponton, là, avec dix bateaux, après être passé sur
10:21des éditions où on a été, je crois que c'était en 2019, où on n'était que trois,
10:24parce que voilà, on était sur une année post-ROM. Et que là, il y a un cycle de roulement
10:30de projets de vente de bateaux et d'arrivée de marins qui n'étaient pas encore enclenchés.
10:35Donc, c'est assez frustrant parce que ça ne mettait pas vraiment en valeur tout le potentiel
10:40de cette classe-là. Et puis, avec auparavant la présidence d'Erwann Leroux et ce qu'avait
10:45fait aussi auparavant, notamment Francky Vescoffier. Ils ont quand même œuvré pour vraiment
10:50affirmer un esprit dans cette classe, à borner les choses pour que les bateaux soient techniquement
10:55cohérents et financièrement accessibles. Et bien, petit à petit, on a fait démonstration
11:00que ces bateaux-là avaient un potentiel de dingue, tant sur le large que sur les grands prix.
11:03C'est pareil, c'est la seule vraie classe océanique où on peut faire de la reggaette
11:08inshore et des grandes traversées. Et puis voilà, on arrive avec des nouveaux partenaires,
11:15des nouveaux bateaux et des nouveaux marins. Donc, ce roulement-là, il est fabuleux et
11:19puis avec des belles têtes d'affiches. Donc, nous, on ne peut être que fiers de ce résultat-là.
11:22Il manque le 11e bateau. Alors, c'est le temps de remettre le bâton en route et de les accueillir
11:30pour 2026. Mais c'est une vraie fierté. Et puis, quand on voit les personnes qui veulent
11:36intégrer la classe, on ne peut que se dire qu'on a eu raison de nos choix qui, à une époque,
11:40ont paru un peu tranchés et gérés par des farfelus qui jouent les équilibristes sur l'eau.
11:46Mais bon, voilà, on fait la preuve que le combo est super.
11:50Damien, justement, sportivement, comment tu te projettes dans cette reggaette ?
11:55Où placer le curseur dans l'engagement que va nécessiter, notamment cette sortie de manche
12:01qui conditionne souvent bien le début de course ?
12:04Oui. Alors, c'est une Trois-Atlantique qui est assez longue en termes de mille parcourus,
12:08mais un parcours qui est relativement simple quand même.
12:11Alors, il y a des points sur lesquels il va falloir être au rendez-vous et notamment le départ,
12:15la sortie de manche, le golf de Gascogne sont souvent des moments importants
12:19où on peut créer des différences par des choix tactiques, stratégiques.
12:23Mais je veux bien parler de regga, parce que ça risque d'être ça.
12:26Il y a 10 Ocean 50 au départ et dans les 10, il y en a plus de la moitié qui peuvent gagner,
12:31clairement, ou être sur le podium.
12:33Donc, il y a une homogénéité qui fait qu'il ne faut pas s'endormir sur ses acquis pendant la course.
12:40C'est des bateaux qui vont vite, les retards peuvent se combler très facilement
12:45et l'avance peut se perdre aussi très facilement.
12:47Donc, ça risque de jouer à pas grand-chose et voilà, on en a conscience, c'est déjà pas mal.
12:52Et puis, on sait faire avancer notre bateau.
12:55On sait qu'on est en capacité de faire les bons choix aussi.
12:57Mais voilà, nos petits copains, ça va donner un beau spectacle à mon avis.
13:02Thibault, ça serait quoi une Transat réussie ?
13:06Ben, je pense de se prendre dans les bras.
13:08Content du job qu'on a accompli, du plaisir qu'on a eu sur l'eau, parce que c'est bien sûr, on n'est pas là pour regarder les autres faire.
13:16Mais s'il n'y a pas de plaisir, il n'y a pas de perf.
13:19Enfin, mais la perf aussi apporte du plaisir.
13:23Donc, il va falloir, à un moment donné, trouver l'œuf de la poule, savoir qu'il arrivera en premier.
13:26Mais non, c'est se dire qu'arriver là-bas, on sera content de l'aventure qu'on aura vécue,
13:33de cette retrouvaille intense après 25 ans de non-navigation ensemble,
13:38alors qu'avant, on s'est un peu mis sur la gueule, en classe 40 et en Formule 18.
13:41C'est clair.
13:42Avec le sourire et beaucoup de respect.
13:45Et puis, je pense que ça sera encore mieux quand on sera apporté le premier type plonge du deuxième.
13:51C'est tout ce qu'on vous souhaite.
13:52Merci.
13:53Bonne course.