00:01Anne-Sophie Lapix, RTL Soir.
00:03Notre invité a été placé parmi les 40 françaises les plus influentes du monde par le magazine Forbes.
00:09Aurélie Jean est une éminente scientifique française, spécialiste en modélisation algorithmique
00:14et fondatrice d'une start-up nommée Infra qui utilise l'IA pour la médecine préventive.
00:20Bonsoir Aurélie Jean.
00:21Bonsoir.
00:22Alors il se trouve que nous sommes le 1er octobre, c'est aussi le début d'Octobre Rose,
00:25une campagne mondiale pour promouvoir le dépistage du cancer du sein.
00:28L'IA est une aide considérable pour ce dépistage ?
00:31Absolument considérable dans la santé en règle générale puisque l'IA appliquée à la santé, à la médecine,
00:36peut rendre la médecine plus précise, plus prédictive et plus personnalisée.
00:39Dans le cas de la détection précoce du cancer du sein,
00:41si on se fait dépister correctement tous les deux ans en France par exemple,
00:45on va pouvoir appliquer des outils d'IA pour aller détecter le plus précocement possible.
00:50Donc le dépistage est facilité par des outils de lecture et détection de tumeurs visibles sur une mammo
00:55mais aussi des outils d'évaluation de risque et de prédiction d'arrivée des tumeurs.
00:59Donc on saura qu'il y a une tumeur avant de la voir sur la mammographie ?
01:02Exactement parce que quand vous voyez une tumeur sur la mammographie,
01:05le cancer a souvent mis 2 à 5 ans à se développer.
01:07Donc l'idée c'est d'aller le plus tôt possible.
01:09L'IA devrait permettre d'anticiper toute une série de cancers ?
01:13Oui, alors pas tous puisqu'il y a des conditions à avoir.
01:17Il faut que le cancer par exemple soit à évolution lente
01:19pour permettre la détection de signaux faibles avant l'apparition de signaux forts.
01:23Il faut que ce soit des cancers pour lesquels on a des données,
01:25des jeux de données sur plusieurs années, parfois plusieurs décennies.
01:28Et on sait qu'il y a certains cancers qui sont peut-être mal dépistés,
01:31pour lesquels on n'a pas de dépistage,
01:33ou des cancers qui évoluent trop rapidement.
01:35Donc ça dépend complètement du type de maladie.
01:37Et par ailleurs, il n'y a pas heureusement que le cancer qu'on peut aider à travers l'intelligence artificielle.
01:43Alors justement, l'IA permet aussi un diagnostic précoce,
01:46mais aussi de développer de nouveaux médicaments.
01:49Absolument.
01:49L'an dernier, c'est un chercheur britannique en IA, Demis Hassabis,
01:52qui a reçu le prix Nobel de chimie.
01:54Alors on peut se demander pourquoi il a reçu un prix Nobel de chimie.
01:57En fait, l'IA permet de mieux comprendre comment les protéines agissent sur l'organisme, c'est ça ?
02:02Exactement, et les gens ne le savent pas,
02:03mais le vaccin pour le Covid, par exemple, a pu être développé aussi rapidement,
02:08parce qu'on a pu faire des simulations, tester des molécules et des protéines
02:12par des calculs numériques sur ordinateur, avant de les tester en laboratoire.
02:16Du coup, on a pu raccourcir les temps de tests en laboratoire,
02:19parce qu'on avait un échantillon beaucoup plus petit de protéines à tester.
02:22Donc oui, en effet, les médicaments, les vaccins et tant d'autres choses.
02:26Autre domaine qui compte beaucoup sur l'IA,
02:28alors ça n'a rien à voir, la fusion nucléaire.
02:30Nos centrales nucléaires utilisent la fission d'atomes,
02:33c'est la fusion qui déploie plus d'énergie,
02:36mais qu'on ne maîtrise pas encore.
02:37Grâce à l'IA, on pourrait bientôt maîtriser cette source d'énergie révolutionnaire ?
02:42Alors pour le coup, ce n'est pas mon domaine,
02:43j'ai fait une année de mécanique quantique,
02:45mais bon, de physique quantique à la fac, non.
02:47Je pense que plus généralement, on peut utiliser l'intelligence artificielle
02:50et le calcul computationnel pour aller simuler un phénomène de la réalité
02:54dans l'objectif, entre autres, de comprendre ce phénomène
02:56ou de faire des prédictions, entre autres.
02:58Et donc, on pourrait tout à fait imaginer que dans des domaines de la physique
03:01comme la fusion ou tant d'autres choses,
03:02on peut en effet imaginer utiliser l'IA.
03:04A savoir, est-ce qu'on le fait aujourd'hui ?
03:05Je ne pourrais pas vous dire.
03:07Alors, en attendant, l'IA, avant de faire économiser de l'énergie,
03:10elle en dépense énormément.
03:12Il y a un rapport du Shift Project de Jean-Marc Jancovici
03:14qui est sorti aujourd'hui.
03:16On est en train de construire à tout va des data centers
03:18pour faire les calculs que nécessite l'IA.
03:21Et il y a un moment où on ne produira plus assez d'énergie
03:24pour alimenter ces data centers.
03:26On risque de prolonger, voire de relancer les énergies fossiles,
03:30dit ce rapport.
03:31L'IA pourrait compromettre les efforts de lutte
03:33contre le réchauffement climatique.
03:34Alors, quand on aborde ce sujet,
03:36il faut bien distinguer l'énergie computationnelle,
03:38donc l'énergie dont on a besoin pour construire le modèle d'IA,
03:41mais aussi pour l'exécuter,
03:42mais aussi pour aller transporter des jeux de données
03:44et toutes les matières premières qu'on va extraire
03:45pour construire les câbles, les ordinateurs, les serveurs, tout ça.
03:48Donc, il faut bien distinguer tout ça.
03:50Après, clairement, oui, il y a un impact environnemental évident.
03:54Maintenant, on ne peut pas le mesurer strictement.
03:56Ce qu'on peut faire, c'est ce qu'on appelle des analyses comparatives.
03:59Comparer deux modèles et savoir dire
04:01lequel est plus consommateur,
04:02lequel a le plus d'impact que l'autre.
04:04Ça, c'est évident.
04:05Vous savez, c'est intéressant
04:06parce que sans savoir ce qui va se passer dans l'avenir,
04:08je ne serais pas étonnée
04:10que prochainement, on ait un plateau,
04:12on atteigne un plateau dans les développements
04:14en intelligence artificielle et les recherches,
04:16tout simplement parce qu'on a une barrière environnementale
04:19due à l'énergie dont on a besoin
04:20pour développer nos modèles
04:22et les faire exécuter.
04:25Donc ça, je ne serais pas étonnée là-dessus.
04:26Par ailleurs, il y a des enjeux politiques énormes,
04:28on n'en parle pas assez.
04:29Il faut regarder du côté des pays, des nations
04:31qui peuvent dépenser autant d'argent
04:33ou qui ont la main mise sur certaines sources d'énergie.
04:36Et autre point, encore une fois,
04:38et je dis souvent ça pour la France,
04:39on a eu la chance à une époque,
04:40il y a très longtemps, d'avoir des leaders,
04:42des dirigeants politiques qui étaient visionnaires
04:44et qui ont encouragé l'énergie nucléaire.
04:45Il faudrait se poser la question,
04:47quel genre de vision il faut avoir aujourd'hui
04:50au regard des évolutions technologiques
04:51et des besoins énergétiques ?
04:52L'IA consomme ton énergie,
04:54c'est qu'on l'utilise beaucoup,
04:55on la consomme énormément.
04:56Les jeunes en particulier utilisent quotidiennement
04:59les chats pour leurs devoirs,
05:01pour leur information personnelle.
05:03Et même pour se confier,
05:04l'IA peut prendre la place d'un ami,
05:07voire d'un psy.
05:09En effet, la grosse révolution avec les IA génératifs,
05:12c'est qu'on est passé d'un usage professionnel
05:14à un usage personnel, voire intime.
05:16Et donc ça a des conséquences.
05:18Alors moi, je ne suis pas psychologue,
05:19donc je ne peux pas vous donner tous les effets,
05:20mais en tout cas, il y a des conséquences.
05:22Et il y a une conséquence première,
05:23c'est la conséquence de s'isoler des autres,
05:25c'est la conséquence de trouver...
05:26Je vous donne un exemple,
05:27j'ai une amie qui était chez moi pendant les vacances
05:30et qui faisait des copiers-collés de ses messages
05:32avec son compagnon, nouvel, nouveau,
05:35dans un outil de type...
05:37sans citer de titre,
05:39mais d'IA génératif conversationnel
05:41pour analyser le ton des messages.
05:43Et je lui ai dit,
05:43mais pourquoi tu ne me demandes pas à moi ?
05:45Donc il y a un autre effet qui existe,
05:46dont on parle peu,
05:47c'est l'effet ELISA.
05:48C'est le fait de développer une émotion spontanée
05:51envers une machine, un algorithme, un robot,
05:53une technologie qui a des caractéristiques humaines.
05:56Et quand vous échangez avec un chatbot,
05:58le chatbot utilisant des éléments grammaticaux
06:00ou des éléments de vocabulaire
06:02que de vous et moi on utilise,
06:03on peut développer un attachement émotionnel
06:05pour ce chatbot.
06:05C'est l'effet ELISA du nom du premier chatbot à l'écrit
06:08qui a été développé dans les années 60 au MIT.
06:10Et c'est intéressant parce que ça joue
06:12avec nos propres biais et notre empathie
06:14et donc nos neurones miroirs,
06:16comme on les appelle,
06:17parce que c'est plutôt une bonne nouvelle.
06:17On est plutôt humain,
06:18donc on aime l'autre,
06:19mais ça peut jouer contre nous.
06:21Et la vraie question qu'il faut se poser derrière ça,
06:22c'est pourquoi vouloir absolument dimensionner
06:25ces outils ainsi ?
06:26Et pour le coup,
06:27c'est vrai que ça c'est une idée
06:28que je défends avec le professeur Esposito,
06:30c'est de dire qu'on est passé
06:31d'un modèle économique de l'attention,
06:33où on voulait capter votre attention
06:34sur les réseaux sociaux,
06:36sur un modèle économique de l'attachement.
06:38On va vouloir créer de l'attachement
06:39entre vous et la machine
06:40pour que vous puissiez l'utiliser
06:41le plus souvent possible.
06:43C'est parfois difficile
06:44de mettre de la distance avec l'IA,
06:45c'est aussi difficile de la réguler.
06:48L'IA avance très très vite,
06:49on entend de plus en plus parler de l'IAG,
06:52l'intelligence artificielle générale.
06:54Vous pouvez nous expliquer de quoi il s'agit ?
06:56Alors, déjà il y a une petite confusion
06:57sur le mot général,
06:58parce qu'on a tendance à croire
06:59que c'est l'intelligence artificielle,
07:01mais de l'intelligence générale artificielle.
07:03Or, c'est bien de l'intelligence artificielle générale.
07:04La différence est importante.
07:06L'intelligence générale,
07:07je vais revenir là-dessus
07:08parce que c'est important.
07:08L'intelligence générale,
07:09c'est le fait de maîtriser
07:11tous les types d'intelligence.
07:12Nous, humains,
07:13on maîtrise l'intelligence analytique,
07:14pratique, créative et émotionnelle.
07:17L'intelligence artificielle générale,
07:18ce n'est aucunement
07:19d'avoir une intelligence artificielle
07:21dont l'intelligence serait générale.
07:23Une machine n'aura jamais d'émotion.
07:25Un chatbot peut vous dire
07:26« je vous aime »,
07:26il ne vous aime pas.
07:27Vous voyez ce que je veux dire ?
07:28Mais elle pourra
07:29prendre des décisions de manière autonome ?
07:31L'intelligence artificielle générale,
07:33c'est le fait de dire
07:33que cette IA,
07:34elle aura été construite
07:35sur un jeu donné,
07:36sur un ensemble de scénarios précis
07:38pour réaliser
07:39certains types de problèmes
07:40et certaines tâches
07:41et qu'elle va être capable,
07:43pas en trop des corrélations statistiques
07:45d'ordre supérieur,
07:45mais des choses bien plus compliquées
07:46que je ne peux pas expliquer là,
07:48permettrait de résoudre
07:49des problèmes autres
07:50que ceux sur lesquels
07:51elle a été construite.
07:52Et là, ça permettrait,
07:53c'est pour ça qu'on parle de général,
07:55ça va arriver,
07:55pas surtout,
07:56on sera encore sur des IA
07:57très spécifiques
07:58puisque quand vous cherchez
07:59à être trop général
08:00sur ce genre de problème,
08:02vous tendez à diminuer
08:03l'efficacité.
08:03Donc voilà,
08:04ça va arriver,
08:05mais au point de parler
08:06d'intelligence artificielle générale
08:08absolue,
08:09non,
08:09ce sera relatif
08:10à certains types de problèmes,
08:11je pense.
08:12Merci beaucoup,
08:12Aurélie Jean,
08:13d'être venu nous parler
08:14d'intelligence artificielle.
08:16Alors,
08:16ça touche énormément de domaines,
08:17ça part un peu dans tous les sens,
08:18mais c'est absolument passionnant.
08:21Et on va dire peut-être
08:22un petit mot de la météo
08:23avec vous,
08:24Peggy Broche.
08:25Oui,
08:26avec plaisir,
08:26avec une belle journée ensoleillée.
08:28Voilà,
08:29voilà ce qui nous attend demain.
08:30un peu comme ça.
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