- il y a 4 mois
Vincent Clergerie, vice-procureur du tribunal judiciaire de Tarascon, vice-président du tribunal judiciaire de Marseille à l’époque du film documentaire “Stups” d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet, en salles le 1 octobre 2025.
Retrouvez « Le Grand portrait par Sonia Devillers » L'interview de 9h20 avec Léa Salamé sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-interview-de-9h20
Retrouvez « Le Grand portrait par Sonia Devillers » L'interview de 9h20 avec Léa Salamé sur France Inter et sur : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-interview-de-9h20
Catégorie
🗞
NewsTranscription
00:00Bonjour Vincent Clergerie, vous avez été avocat, vous voici devenu magistrat, d'abord vice-président du tribunal judiciaire de Marseille dans ce film.
00:10En réalité vous êtes un jeune juge, on va en reparler.
00:13Puis vous êtes passé par la juridiction interrégionale spécialisée de Marseille, c'est-à-dire c'est le crime organisé dans toute sa dimension.
00:22Vous avez rejoint le parquet à Tarascon, vous êtes vice-procureur, on doit vous appeler monsieur le vice-procureur.
00:28Donc dans un procès vous n'êtes plus celui qui défend, vous n'êtes plus celui qui juge, vous êtes celui qui accuse.
00:33C'est bien ça ?
00:34Exactement.
00:35Alors là on va en revenir à la période que couvre le film. Qu'est-ce que la comparution immédiate ?
00:41Alors les audiences de comparution immédiate, dans la plupart des cas ce sont des personnes qui ont été placées en garde à vue, donc 48 heures avant.
00:49Et dans la suite immédiate de leur garde à vue, sont déférées devant le parquet et le parquet les défère à son tour devant la juridiction pour qu'ils soient jugés.
00:56Donc c'est une procédure rapide, c'est un circuit court j'ai envie de dire, et dans lequel normalement on doit juger l'évidence et sur des situations pénales de personnes qui ont généralement déjà eu à connaître de la justice.
01:09Alors Stup sort demain au cinéma, c'est un documentaire d'une très grande finesse et d'une très grande beauté aussi, cinématographique.
01:16Les comparutions immédiates à Marseille. C'est très rare que la caméra puisse tourner dans le prétoire, en tout cas ça a été très longtemps interdit, la loi vient d'être modifiée.
01:27Mais là elle s'approche vraiment des prévenus, elle s'approche aussi de vous pendant l'annonce du jugement.
01:35Plus les tribunaux sont ouverts aux caméras et plus on renforce le lien, à votre avis, de proximité entre la justice et le peuple français ?
01:43Oui, je pense que c'est une nécessité.
01:46Beaucoup de magistrats étaient très réticents.
01:47J'entends, mais je pense que d'abord les audiences sont publiques, vous avez tout un chacun à côté de chez lui un tribunal qui est ouvert et j'invite tout le monde à rentrer dans les tribunaux.
01:58Pourquoi ?
01:58Parce que c'est un lieu de décision qui est décentralisé et où tout le monde peut assister à comment on rend la justice.
02:05Et je pense que c'est important, elle peut être critiquée mais elle doit être, pour être parfaitement comprise là aussi, il faut aller dans les tribunaux.
02:13Il faut que les citoyens participent au mécanisme de la justice, en tout cas les connaissent, en soient familiers.
02:20On le juge au nom du peuple français et le peuple français a toute sa place dans les juridictions pour assister à ce qui s'y passe
02:25et pas juste avoir au travers de filtres qui sont imposés une image souvent faussée de ce qu'est la justice.
02:31Alors au moment où le film est tourné par Jean-Robert Vialet et Alice Audiot, vous êtes juge, donc on doit vous appeler comment ?
02:42Pendant l'audience, c'est Monsieur le Président.
02:44C'est Monsieur le Président, c'est ça. On voit bien que les prévenus hésitent, qu'il y en a un qui essaye de dire
02:51« votre honneur » comme dans les séries américaines mais qui vous appelle « mon honneur ».
02:56Et vous me disiez avant de commencer cet entretien que vous avez eu droit à beaucoup d'autres appellations, de quel genre par exemple ?
03:04Souvent « chef », comme un langage familier dans les cités en fait et dans le trafic de stupéfiants.
03:10Et c'était une interpellation qui revenait fréquemment au moment où les personnes se trouvaient le plus en difficulté.
03:17Ils utilisaient cela, ayant parfois du mal à faire des distinctions entre les rôles de chacun.
03:22On le voit à travers le film, entre policiers, justice.
03:26Oui, absolument.
03:26Voilà, pour eux c'est quelque chose d'extérieur et un peu globalisé dans son ensemble.
03:31C'est-à-dire que quand les prévenus parlent des policiers, ils disent « vos collègues ».
03:34Exactement.
03:34Et c'est à vous de leur expliquer que la justice et la police sont deux entités qui fonctionnent indépendamment.
03:43Vous croyez en la justice, Monsieur le Juge.
03:47Vous poursuivez un idéal en faisant ce métier.
03:50Je vous pose la question parce qu'en réalité quand on passe une heure et demie à regarder des comparutions immédiates,
03:56on sort de là, comment dire, assez désespérés.
04:02Alors, surtout concernant les comparutions immédiates qui sont effectivement le quotidien de la justice pénale,
04:08avec une certaine réitération des faits qui sont présentés.
04:13Pour autant, chaque individualité mérite le temps qu'on peut lui consacrer.
04:17Quel temps ?
04:18Le temps est contraint.
04:20Mais justement, c'est un temps qu'il faut savoir préserver, qui est un temps riche.
04:26La préparation de l'audience, c'est le papier, c'est la procédure, c'est tout ce qui nous est amené sur notre bureau.
04:32Vous avez combien de temps pour la découvrir, la procédure en question ?
04:36Vous avez combien de temps pour examiner un dossier ?
04:38Alors, c'est très simple.
04:39En chiffres, quand je présidais les comparutions immédiates, j'arrivais au tribunal vers 6h30, 7h le matin.
04:44J'avais entre une dizaine de dossiers à préparer.
04:47Donc, c'est de 6h à 14h, heure où commence l'audience.
04:52Et ensuite, commence l'audience.
04:53Donc, voilà, c'est ce temps-là.
04:55Et l'audience dure le temps qui est nécessaire.
04:58J'estime qu'il faut quand même juger dans un délai qui soit raisonnable, y compris à ce niveau-là,
05:03y compris dans l'immédiateté de la comparution immédiate.
05:05Parce qu'effectivement, quand on dépasse, et ça arrive parfois, parce que la complexité des dossiers le nécessite,
05:10quand on dépasse minuit, et c'est fréquent qu'on arrive à minuit en heure de fin d'audience,
05:15c'est plus difficile de juger à cette heure-là.
05:17Il faut avoir conscience des réalités humaines, des capacités de chacun.
05:20Donc, il faut que tout soit préparé en amont.
05:22Donc, vous ne parlez pas d'une justice d'abattage en parlant des comparutions immédiates ?
05:28Vous ne parlez pas d'une forme de grande brutalité, de grande violence ?
05:33Pour tout le monde ? Pour les avocats de la défense ? Pour les prévenus ? Pour les juges ?
05:36Une espèce de rythme à tenir ? Juger à la chaîne ?
05:39Bien sûr que c'est une contrainte dont il faut avoir conscience.
05:42Mais justement, essayer de la compenser par un temps d'écoute.
05:45Et je trouve que ce film-là nous apporte ce regard-là.
05:47C'est qu'on a quand même ce temps-là à consacrer, à écouter les personnes qui comparaissent devant nous,
05:53à essayer de comprendre.
05:55Tout le mécanisme est fait aussi pour qu'il y ait tout soit préparé.
05:58On assiste dans ce film, je pense que c'est un des points forts du film,
06:01aux enquêtes de personnalité qui sont faites dans les geôles du tribunal
06:04où les personnes décrivent leur vécu.
06:06Et c'est quelque chose qui nous arrive là aussi souvent dans nos documents,
06:08mais qu'on essaie de faire vivre.
06:09Ça n'apparaît pas là pour le coup à travers du film.
06:11Mais ce sont des questions qu'on pose sur la personnalité de chacun,
06:13sur le parcours de chacun.
06:14Voir comment on arrive un jour devant la Chambre des comparutions immédiates de Marseille.
06:18Alors comment, justement ?
06:20Est-ce que les jeunes que vous avez face à vous,
06:24parce qu'à l'exception peut-être de deux prévenus, c'est plutôt des jeunes,
06:28est-ce que ce sont ceux qu'on appelle les jobbers ou les jobbers ?
06:32Essentiellement, oui.
06:33Essentiellement ?
06:33À cette époque-là, 2023 est une période un peu charnière sur Marseille,
06:38puis même sur l'évolution du trafic de stupéfiants.
06:40On est au pic, en fait.
06:41Entre 2014 et 2023...
06:43Alors, qu'est-ce que c'est ?
06:44Ce sont les petites mains ?
06:45Ce sont les petites mains, effectivement.
06:46Entre 2014 et 2023 ?
06:47Voilà.
06:48Ça va beaucoup évoluer, effectivement.
06:50À partir de 2019, les trafics de stupéfiants marseillais,
06:52les trafiquants vont faire appel à une main-d'oeuvre extérieure, souvent.
06:55Une main-d'oeuvre qui est facilement exploitable,
06:58parce que c'est une main-d'oeuvre qui ne peut pas rentrer en concurrence,
07:00elle n'a pas les réseaux locaux.
07:02Une main-d'oeuvre qui ne peut rien donner à la police
07:04lorsqu'il y a des interpellations, parce qu'ils ne connaissent personne.
07:07Et une main-d'oeuvre qui est très facilement...
07:10qu'on peut facilement violenter, sans qu'il y ait une réaction.
07:13Lorsque vous violentez quelqu'un qui est de la cité,
07:15qui travaille pour le trafic de stupéfiants,
07:17il peut y avoir une réaction des mamans, une réaction de l'entourage.
07:20Là, ce sont des gens qui sont dépersonnalisés.
07:22Ils arrivent en train, généralement, de l'autre bout de la France.
07:26On les vient les chercher, on les prend en charge à la gare Saint-Charles.
07:29Donc ils arrivent d'où ? De partout ?
07:31De partout.
07:31De partout en France ?
07:32Y compris de France et même d'autres pays européens.
07:34On a eu, à un moment, de nombreux Belges qui venaient travailler.
07:39Le miroir aux Alouettes est là.
07:40C'est 9000 euros par mois qu'on propose.
07:42À loger nourri, net d'impôt, je pense que...
07:44Et on le sent, hein, pendant les audiences.
07:46C'est-à-dire qu'à chaque fois, vous dites
07:48« Mais pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi vous n'allez pas travailler ?
07:51Pourquoi vous renoncez au travail ?
07:53Pourquoi vous ne cherchez pas de travail ? »
07:54Et la réponse est systématiquement la même.
07:56J'ai besoin d'argent.
07:57Et j'ai besoin d'argent maintenant.
07:59Voilà, c'est ça.
07:59C'est un argent qui est, en tout cas, vendu par les trafiquants comme facile.
08:03Mais qui est tout sauf facile.
08:05Et c'est dit par ma collègue, je juge les enfants.
08:07Cet argent-là, il est terrible parce que, généralement, l'issue est toujours dramatique.
08:11Mais il y a aussi une image d'épinal de Marseille, de l'argent facile.
08:16Très fréquemment, les jobbers étaient interpellés avec leur téléphone portable.
08:20Et ce que l'on voit, les premières choses qu'ils postent sur les réseaux sociaux
08:24lorsqu'ils arrivent sur Marseille, c'est eux en train de trafiquer
08:27avec des billets devant eux à profusion.
08:29Un point de vente à Marseille, c'est 80 000 euros par jour.
08:32De chiffre d'affaires.
08:33De chiffre d'affaires.
08:34Imaginez les...
08:34Et donc ça passe entre leurs mains.
08:35Ça passe entre leurs mains.
08:37Et c'est, voilà, cette richesse-là immédiate, mais qui n'est en rien réel.
08:41Pourquoi ça finit mal ?
08:43Parce que les réseaux savent parfaitement user de cette main d'œuvre.
08:48On est stratagème pour créer une dette.
08:51On parle même de réseaux qui appelleraient la police pour que soient interpellés les jobbers.
08:55Pour que, dans un deuxième temps, les stupéfiants qui ont été saisis
08:58au moment de l'intervention de la police, c'est de l'argent qui est dû au réseau.
09:02Et dans ces conditions-là, on peut les faire travailler gratuitement.
09:03Parce qu'ils savent parfaitement comment manipuler ces personnes-là.
09:09Comment vous les définiriez, ces personnes-là ?
09:13Puisque vous arrivez après des enquêtes de personnalité et qu'en réalité, on le comprend bien dans le film,
09:20vous en voyez un, vous en voyez mille.
09:21C'est-à-dire qu'ils ont beaucoup de points communs, les uns et les autres.
09:25Oui, alors très souvent, il y a quand même le choix de participer à une entreprise criminelle,
09:29parce que ça reste une entreprise criminelle qui a des conséquences sur la santé publique,
09:32sur tous les échelons de notre société.
09:35Et ce choix-là, ils en sont conscients ?
09:37Parce que pendant les audiences, on voit à quel point vous avez du mal à leur faire admettre que c'est un choix,
09:43et que c'est un choix qui a du sens et c'est un choix qui a des conséquences.
09:47Alors, ils commencent souvent très jeunes.
09:50On a des vendeurs sur les points de vente de stupéfiants qui ont 12, 13, 14 ans.
09:54Donc, à ce moment-là, quelle est la conscience qu'ils peuvent avoir ?
09:57Mais toute l'entreprise de la justice, c'est aussi, au fur et à mesure, de suivre, d'aiguiller, d'étayer,
10:03en tout cas, d'expliquer avec des peines d'emprisonnement, d'abord des alternatives aux poursuites,
10:11ensuite des peines d'emprisonnement avec sursis, ensuite...
10:13Et il arrive un moment où la prison devient, finalement, pour qu'il y ait une certaine cohérence aussi,
10:18pour pas que tout ce qui est dit dans des juridictions d'un déprétoire ne soit qu'une promesse sans lendemain,
10:25que l'incarcération soit, pas une solution, mais en tout cas, la conséquence d'actes.
10:30Et donc, il y a, effectivement, on essaye de faire prendre conscience aux jeunes,
10:33que ce soit les jeux des enfants qui ont un travail fabuleux au niveau de la pédagogie,
10:37et on le voit bien au travers de ce film,
10:38ou, dans un deuxième temps, les juridictions correctionnelles pour les majeurs,
10:41où, effectivement, les sanctions deviennent plus lourdes et plus rapides, en tout cas, au niveau de l'emprisonnement.
10:47Alors, justement, quand on a passé une heure et demie avec vous, en comparation immédiate,
10:52et qu'on voit s'enfiler plusieurs dossiers, il y a du montage, évidemment, on n'est pas en temps réel.
10:58Ça se finit systématiquement par de la prison.
11:01Donc, le laxisme des juges, il est où, le laxisme des juges ?
11:05Dans la tête des politiques ? Dans la bouche des éditorialistes ?
11:07Sur certaines chaînes d'info ? Parce que, quand on est là, avec vous, en comparation immédiate, on ne le voit pas.
11:12Ça se finit par de la prison ferme ?
11:14Pas toujours, d'abord, quand même.
11:15C'est aussi les hasards des personnes qui ont accepté d'être filmées aussi,
11:21parce qu'il y avait aussi ce biais-là dans le film.
11:24Mais, effectivement, il y a très souvent, notamment en comparation immédiate de l'emprisonnement qui est prononcé,
11:29le laxisme...
11:31Huit fois plus, statistiquement, que dans d'autres...
11:34Parce que c'est aussi la procédure de l'évidence, donc des dossiers qui sont normalement...
11:39Parce qu'ils ont été pris en flagrant délit ?
11:40Pris en flagrant délit, et généralement avec des profils de personnes qui ont déjà été condamnées par la justice.
11:45C'est ce qu'on ne voit pas, voilà.
11:46Le laxisme, je pense que c'est plutôt quelque chose qui...
11:51Et c'est pour ça que j'invite les gens à rentrer dans les tribunaux,
11:54voir comment il y a, à travers chaque décision prise par un magistrat,
11:59la mesure qui est prise de tout.
12:01Des éléments de personnalité, du parcours, et aussi de la gravité des faits.
12:05Parce que rappelons que ces personnes-là, certes, elles sont victimes d'un système.
12:09Et il y a d'ailleurs une enquête qui a été ouverte à Marseille en 2023 pour traiter des êtres humains,
12:13pour tous les jobbeurs qui y travaillent.
12:15Mais c'est aussi...
12:16Pour traiter d'êtres humains ?
12:17D'êtres humains, oui.
12:19Le mot est très très fort.
12:20Le mot est très fort parce que les violences qui sont exercées derrière sont énormes.
12:23J'ai eu des dossiers qui sont touchés la barre du tribunal
12:28où la vie d'un homme s'est jouée à pile ou face.
12:30Parce qu'il avait perdu une sacoche.
12:32À un moment, certains disent, il faut l'éliminer, il faut le mettre dans un coffre et le brûler.
12:36D'autres disent, non, on lui prend sa voiture et ça suffit.
12:39Et ça se joue à pile ou face.
12:41Et d'ailleurs, régulièrement, pendant les audiences,
12:43vous rappelez au jeune homme en face de vous ou à la jeune femme en face de vous,
12:48je vous demande de ne pas rire, votre vie pourrait se terminer dans un coffre.
12:52Et d'ailleurs, régulièrement, ça se termine dans le coffre d'une voiture.
12:55Régulièrement.
12:55C'est la réalité de ce trafic-là.
13:00Mais ces personnes-là sont aussi, et c'est tout ce qu'il faut bien mesurer,
13:07ce sont aussi des personnes qui, à la fois victimes de ces réseaux,
13:10sont aussi auteurs et participent à ce réseau criminel
13:12et font de la vie des personnes qui habitent dans ces cités un enfer.
13:17Pour rentrer dans certaines cités de Marseille, il faut être fouillé.
13:22Certains services de secours n'y vont plus.
13:24Vous avez quand même beaucoup moins de chance,
13:26lorsque vous êtes dans une cité de Marseille et que vous faites un infarctus,
13:28que les pompiers arrivent à temps que n'importe où ailleurs.
13:31Parce que les réseaux font vivre un réel enfer aux habitants de ces cités.
13:36Et donc, il faut avoir conscience de ces deux réalités-là.
13:38Vous-même, vous êtes menacé.
13:40Vous-même, vous prenez des risques.
13:42Quand, en tant que magistrat, vous jugez ces affaires ?
13:45Je n'ai jamais envisagé de cette sorte-là.
13:47Ce n'est pas quelque chose que j'ai à l'esprit lorsque je fais mon travail.
13:51J'essaye de le faire, encore une fois, en tenant compte
13:54de tous les éléments qui nous sont apportés.
13:55Et il n'y a pas quelque chose de profondément désespérant, Vincent Clergeri ?
14:00Je le dis puisque vous avez été longtemps avocat,
14:03que c'est un choix de votre part de passer du côté de la magistrature.
14:07Il n'y a pas quelque chose de profondément désespérant ?
14:10C'est-à-dire que, comme vous l'avez dit,
14:12vous avez face à vous des jeunes gens qui sont déjà passés par la prison,
14:16qui vont retourner en prison, qui vont ressortir de prison.
14:19Que vous allez revoir, un des avocats de la Défense vous le dit.
14:21Mais vous savez très bien qu'il va revenir.
14:23On l'a vu une fois, on l'a vu deux fois, on l'a vu trois fois.
14:25On le verra cinq fois.
14:27Vous savez très bien, monsieur le Président, comment ça va se passer.
14:30C'est ce qu'il vous dit.
14:31Ne le mettez pas en prison.
14:32Ça va recommencer et ce sera sans fin.
14:34D'abord, tous ne récidivent pas.
14:36Et le temps d'audience, je pense que c'est un moment important.
14:38Et j'ai eu des retours parfois de personnes qui étaient passées à l'audience
14:40et qui estimaient que c'était là qu'était intervenu un vrai déclic.
14:43Donc, on garde cet espoir-là.
14:45On sait qu'il est résiduel, peut-être, que le taux de récidive est important,
14:50que le trafic de stupéfiants est un tournoi d'anaïde.
14:54Aujourd'hui, pour avoir jugé ça en comparaison immédiate,
14:57à la même audience, sur un même point de vente,
15:00on avait interpellé le vendeur à 14h.
15:02La police qui revient à 18h interpelle un autre vendeur
15:05et à 11h interpelle un troisième vendeur.
15:08Pour autant, les vendeurs ont été remplacés.
15:10Le réseau se fiche complètement de savoir quel est le sort de ces personnes-là.
15:16Ils sont interchangeables.
15:17Et oui, il y a un côté un peu désespérant à cela.
15:20Tonod et d'anaïde, c'est-à-dire, on a même entendu dans le débat,
15:24vider l'océan à la petite cuillère.
15:25Vous avez l'impression de vider l'océan à la petite cuillère parfois ?
15:28La tâche est ardue.
15:29Je continue à garder espoir.
15:31Je suis peut-être parce que je suis un jeune magistrat.
15:33Mais en tout cas, je pense qu'on peut encore faire des choses.
15:36Il y a d'autres choses aussi à faire.
15:38Il faut qu'on travaille beaucoup plus sur tout ce qui sont les consommateurs.
15:44Parce qu'aujourd'hui, c'est une loi du marché, le trafic de stupéfiants.
15:48On ne fait pas ça.
15:48C'est l'offre et la demande.
15:50Tant qu'il y a de la demande, il y aura de l'offre.
15:52Il y aura de l'offre parce que les profits sont trop importants.
15:5510 kilos, un sac de feuilles de coca pour faire un kilo de cocaïne
15:58qui est revendu 80 000 euros.
15:5910 euros, ça coûte un sac de coca.
16:02C'est revendu 80 000 euros le kilo de cocaïne en France.
16:06Quel autre produit peut offrir cette marge-là ?
16:09Est-ce que vous avez des cas de conscience ?
16:12Monsieur le juge est aujourd'hui vice-procureur.
16:16Donc aujourd'hui, vous êtes du côté de l'accusation.
16:19Est-ce que vous avez des cas de conscience quand vous envoyez en prison ?
16:22Je vous dis ça parce que, par exemple, à Marseille,
16:25on sait que la surpopulation carcérale est dans un état de crise aiguë.
16:31La situation est très grave.
16:33Et que même récemment, la contrôleur générale des prisons
16:37a demandé carrément la fermeture immédiate d'une prison pour mineurs.
16:41La Valentine, je crois qu'elle s'appelle.
16:43Tellement les conditions sont dangereuses et dégradantes.
16:46Donc, est-ce qu'en tant que juge, on a un cas de conscience quand on envoie en prison ?
16:50Je ne sais pas si c'est un cas de conscience, mais on a conscience de cette difficulté-là.
16:53On a conscience de la dureté du monde de la détention.
16:57Et encore une fois, cette conscience-là,
17:00elle est aussi à mettre en rapport avec les parcours des individus qui sont jugés.
17:05Et le fait que, souvent, très souvent, d'autres choses ont été essayées
17:10et ces choses-là ont échoué.
17:11Et c'est aussi en prenant en considération ces deux éléments-là
17:15que nous aboutissons à la décision.
17:17Mais chaque décision qui est prise, il n'y a pas d'automatisme.
17:20J'aimerais vraiment que chacune s'est pesée en fonction du parcours,
17:27de la personnalité, de la gravité des faits, de la procédure.
17:30Et c'est ce qui est important à l'audience.
17:32Ce qu'on ne voit pas aussi au travers de ce film,
17:34c'est qu'il arrive aussi qu'en comparaison médiatique, on relaxe.
17:37Parce que les éléments apportés à l'audience apportent un nouvel éclairage sur une procédure.
17:41Et c'est l'intérêt de ce temps-là.
17:44Et quand on devient juge, son premier dossier, on s'en souvient toute sa vie ?
17:49Oui, on s'en souvient de ses premières audiences.
17:51C'est une responsabilité qui est lourde de juger.
17:55Elle reste humaine puisque ce travail est confié à des êtres humains.
18:00Et c'est ce qui en fait la richesse aussi.
18:02Il y a un autre juge que j'ai eu à mon micro et qui, en sortant de ce studio, m'a confié,
18:13donc hors micro, vous savez, je ne ferai pas ce métier-là toute ma vie.
18:17C'est trop dur.
18:19Ça nous bouffe et on dort très mal.
18:22Vous diriez ça, vous ?
18:23Oui.
18:24On dort mal ?
18:25C'est un métier où on met beaucoup de soi, on s'y émerge complètement.
18:32Mais c'est un métier où parfois aussi, je vous disais, les cas où on sait que le temps d'audience a apporté quelque chose,
18:41a apporté ce fameux déclic, c'est cet espoir qui nous permet aussi de continuer
18:47pour ne pas être complètement fataliste sur les situations de chacun et se dire que le trafic de stupéfiants ne connaît aucune digue
18:56et que nous ne sommes qu'une étape au travers du parcours finalement qui est assimilé par celui qui va trafiquer les stupéfiants
19:04en sachant très bien qu'à un moment ou un autre, il y aura l'incarcération et c'est un très gros parcours.
19:09Mais si on commence à réfléchir de cette manière-là, on ne peut pas faire ce métier-là, effectivement.
19:13C'est un métier qui est prenant, dans lequel on s'investit totalement.
19:17Depuis jeudi dernier, le débat fait rage sur les juges, sur la justice rendue au nom du peuple français.
19:25Je parle depuis la condamnation de Nicolas Sarkozy.
19:29Vous diriez que là, j'ai en face de moi, comment dire, de ces juges qui pendant ce temps-là sont les piliers de la République ?
19:39En tout cas, on oeuvre dans... J'étais dans le privé avant, étant avocat. J'ai découvert la magistrature et j'ai découvert à travers mes collègues
20:20pour les délinquants en col blanc, comme on dit.
20:22Je n'espère pas. Tout un chacun est justiciable. On peut être, du jour au lendemain, devenir, à son tour, justiciable. Et je pense...
20:32Vous diriez que dans un cas, les peines sont très lourdes. Dans l'autre, moins. Vous diriez que dans un cas, il y a du temps pour écouter les prévenus,
20:40pour que les audiences le fassent, pour que les... Je parle du droit de la presse.
20:45Enfin, vous avez été avocat en droit de la propriété intellectuelle. Donc, pour le coup, vous avez vu complètement un autre univers.
20:51Vous avez eu l'impression d'avoir eu plus de temps, ne serait-ce que ça, à accorder aux dossiers, à accorder aux prévenus, à son entourage ?
21:00Je crois que, de manière générale, la justice souffre du manque de moyens. Et c'est délicat.
21:07Après, il y a des arbitrages qui sont faits. Mais la justice du quotidien, c'est quand même ce qui occupe 90%, à mon avis, de mes collègues.
21:16Et c'est celle qui est, finalement, le ciment de notre société aussi. Parce que c'est celle du quotidien, cette justice-là,
21:22qui intervient à la fois dans les conflits de voisinage, dans le droit pénal, mais du quotidien, là aussi.
21:30Et c'est vraiment un ciment de société pour moi.
21:34Et alors, pourquoi être devenu procureur ? Pourquoi être passé du côté de l'accusation ?
21:39Je pense que j'ai eu cette chance-là de changer une première fois de point de vue, de passer de l'avocature à la magistrature.
21:46Et dans la magistrature, il y a différents points de vue aussi.
21:48Et je trouve qu'il est toujours intéressant de changer un moment de point de vue pour mieux percevoir la réalité des autres, de son altérité.
21:56Et plutôt que de se figer dans un positionnement, lorsqu'on reste toujours à la même place, on a toujours le même regard.
22:03Et je pense que ce n'est pas ce qui est le mieux à comprendre.
22:07Et juger, c'est comprendre.
22:08Merci, monsieur le procureur, monsieur le vice-procureur.
22:12Alors, merci, monsieur le président, si on se met du point de vue du film.
22:16Merci, monsieur le vice-procureur, aujourd'hui.
22:17Merci, monsieur le vice.
Commentaires