- il y a 5 mois
Des foules en délire, des scènes pleines à craquer, une ambiance survoltée… À première vue, les festivals français cartonnent. Sauf que derrière les bras levés, la réalité économique est beaucoup moins festive : deux festivals sur trois sont déficitaires.
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00:00Vous voyez ces images de foules en délire, les uns sur les autres, bras en l'air, éco-cup à la main ?
00:05On est allé les filmer lors du festival de musique rock en scène en 2025.
00:09A première vue, ça sent très fort le gros succès commercial,
00:12et pourtant ce festival n'est pas rentable.
00:15Et c'est loin d'être le seul.
00:16Deux festivals sur trois sont déficitaires aujourd'hui,
00:19malgré des taux de remplissage jusqu'à 90%.
00:23Être dans le rouge, c'est inquiétant,
00:25mais être dans le rouge alors qu'on a un taux de remplissage qui est bon,
00:28l'est deux fois plus.
00:29Alors pourquoi les festivals font fausses notes ?
00:31Et surtout, comment expliquer que des festivals à guichets fermés frôlent la faillite ?
00:36On vous explique.
00:39La France, c'est près de 2500 festivals,
00:42et on ne peut pas vraiment tous les mettre dans le même panier.
00:44Festival de rock, de techno, de jazz, de rap, musique du monde,
00:49il y en a pour tous les goûts.
00:50La spécificité française, c'est d'avoir quand même un tissu très atomisé de festival,
00:56on en a presque trop.
00:57Elle, c'est Martine Robert, elle est journaliste aux échos,
01:00et elle est en charge de l'économie de la culture.
01:02On en a plusieurs par département,
01:04on en a même des milliers.
01:06Beaucoup sont associatifs,
01:08subventionnés, donc avec des modèles économiques
01:11très fragiles.
01:12Mais avant de comprendre ce qui coince,
01:14il faut faire un petit point sur le paysage des festivals français.
01:17On peut résumer notre modèle en trois grandes familles.
01:19Première, grandes familles,
01:20les grands festivals associatifs.
01:22Et pour l'occasion, on vous a concocté une petite carte des festoches.
01:25Ils sont portés par des bénévoles, soutenus par les collectivités,
01:28et très ancrés localement.
01:29On a la fête de l'Huma en Essonne,
01:31le cabaret vert dans les Ardennes,
01:33Solid Days à Paris,
01:34« Solid Days, est-ce que t'es prêt pour la meilleure expérience de ta vie ? »
01:38La deuxième grande famille, les grands festivals privés.
01:41À Paris, on peut citer Rock en Seine,
01:43Lola Palouza,
01:44ou encore Wheel of Green.
01:45Mais ce n'est pas qu'une histoire parisienne.
01:46Il existe aussi le Mansquare Festival à Arras,
01:49Gare au Rock dans le Lot-et-Garonne,
01:50derrière eux, Live Nation, AEG,
01:53des géants du spectacle avec des budgets colossaux,
01:55et une logique de rentabilité assumée.
01:58Notre troisième et dernière famille,
02:00les moyens et les petits festivals,
02:01qui sont majoritairement associatifs.
02:03Des centaines de festivals à taille humaine,
02:05souvent portés par des équipes locales,
02:07mais qui reposent largement sur les aides publiques pour exister.
02:10On a par exemple le Festival de Poupées en Vendée,
02:12ou encore les Papillons Nuits en Normandie.
02:14Et contrairement à ce qu'on pourrait penser,
02:16parfois on s'en sort mieux quand on est un petit festival,
02:19parce que le tissu local vous connaît bien,
02:21les entreprises vous connaissent bien,
02:23vous avez plus de sponsors, de mécènes, etc.
02:26Bref, trois modèles de festivals différents,
02:28chacun avec sa propre logique et sa manière de fonctionner,
02:31mais un point commun,
02:32ils sont presque tous déficitaires.
02:36Ce qu'il faut bien comprendre,
02:38c'est que le modèle économique d'un festival repose sur trois piliers.
02:41La biéterie, avec la restauration et le bar,
02:43les subventions publiques et les partenariats privés.
02:46Sauf que l'engrenage s'enraye.
02:47En 2024, deux tiers des festivals français sont dans le rouge.
02:50Et on ne parle pas d'un petit trou dans le budget,
02:52en 2024, le déficit moyen des festivals français
02:55était de 115 000 euros,
02:56soit une augmentation de 73% par rapport à 2023.
02:59Et si tous les festivals, ou presque, sont déficitaires,
03:03c'est à cause de l'effet de ciseaux.
03:04L'effet de ciseaux, c'est quoi ?
03:06C'est d'un côté, on a des charges qui augmentent,
03:08de l'autre côté, on a des recettes qui augmentent moins vite,
03:11voire qui stagnent.
03:12Et pour nous expliquer en quoi ça consiste,
03:14on a appelé Stéphane Krafniewski,
03:15c'est le directeur du SMA, le syndicat de musique actuel,
03:18et le président du Festival Les Sud à Arles.
03:20La même étude montre qu'on a 6% d'augmentation en 2024 des charges,
03:25là où les recettes ne croissent que de 4%.
03:27Et ça, c'est chaque année, depuis plusieurs années maintenant.
03:30Quatre grands facteurs expliquent cet effet de ciseaux.
03:33Déjà, comme dans plein d'autres secteurs,
03:35l'explosion des coûts.
03:36Et c'est principalement à cause de l'inflation depuis la crise sanitaire.
03:39On a des coûts qui n'ont pas cessé d'augmenter depuis le Covid,
03:42des coûts techniques, des coûts artistiques, des coûts logistiques.
03:46Et dans le même temps, les produits, eux, augmentent peu.
03:49Les frais de sécurité, par exemple, ont augmenté de 26%
03:52entre 2019 et 2023, d'après le SMA.
03:55En moyenne, ça fait 48 000 euros de plus par événement.
03:59Face à cette inflation, on pourrait penser que les festivals
04:01répercutent tout sur le prix du billet pour combler le manque,
04:04sauf que non.
04:05On reste pas cher du tout en France, les festivals,
04:08il faut comprendre ça.
04:08Par rapport aux pays étrangers, par exemple en Angleterre,
04:12par exemple en Hongrie,
04:13tous nos festivals sont globalement moins chers.
04:16Pourquoi ? Parce qu'il y a tout ce tissu de festivals associatifs
04:19qui tire plutôt les prix vers le bas.
04:22Exemple, le passe 4 jours des vieilles charrues
04:24a pris seulement 40 euros en 10 ans.
04:26Plus largement, les tarifs des festivals en France
04:28ont globalement suivi l'inflation,
04:30voire sont restés en dessous entre 2019 et 2023.
04:34Mais si les prix des billets stagnent ou augmentent peu,
04:36les dépenses artistiques, elles, explosent.
04:38Le voilà, notre deuxième facteur, ce sont les têtes d'affiches.
04:42C'est eux qui font énormément grimper la note des festivals.
04:46Certains artistes demandent parfois jusqu'à plus d'un million d'euros pour 45 minutes,
04:50ce qui représente parfois 30 à 40% du budget artistique d'un festival.
04:54Et si les artistes deviennent de plus en plus chers, c'est parce que...
04:58Depuis la crise du disque, c'est vraiment le live qui est devenu la recette principale des artistes.
05:05Sauf qu'aujourd'hui, un festival ne peut pas se passer de têtes d'affiches.
05:08Car sans gros nom, pas de public et pas de public, pas d'argent.
05:11Il y a eu cet effet pendant le Covid où on n'avait plus accès aux têtes d'affiches internationales.
05:16Ce qui a mis le focus et l'angle sur les têtes d'affiches nationales.
05:19Et fait qu'il s'est cumulé avec l'explosion de la scène de musique urbaine.
05:22Et qui fait que les cachets ont aussi explosé.
05:24Les cachets des têtes d'affiches internationales étaient déjà très hauts.
05:27Mais dans la foulée, les têtes d'affiches nationales ont suivi.
05:32Avec effectivement un déséquilibre de l'offre et de la demande finalement.
05:34Autre problème de fond, les aides publiques diminuent.
05:38La plupart des festivals perçoivent entre 20 et 30% d'aides publiques.
05:41Fin 2024, début 2025, les festivals ont vu leur subvention locale baisser.
05:45Pourquoi ? Parce que l'Etat a demandé un effort budgétaire aux collectivités.
05:49Sauf qu'une collectivité ne peut pas être en déficit.
05:51Alors ils ont fait des coupes là où elles pouvaient.
05:53Et résultat, c'est la culture qui encaisse.
05:55Le filet de sécurité qui pouvait représenter les subventions pour nombre d'entre nous,
05:59n'est plus là au rendez-vous.
06:00Et la prise de risque, elle est prise essentiellement par les organisateurs.
06:03Et le dernier facteur que les festivals ne contrôlent pas, et bien c'est le climat.
06:06Orage, canicules, pluie extrême, le dérèglement climatique impose sa loi.
06:11Et quand la météose déchaîne, c'est la double peine.
06:13Non seulement les annulations se multiplient,
06:15mais les assurances ne couvrent plus aussi bien et leurs tarifs flambent.
06:18Ça c'est le mood du jour.
06:20Parce que je vais à We Love Green.
06:25Eva !
06:25Oui !
06:27Regardez-moi !
06:28En 2022, We Love Green a dû interrompre ses concerts et évacuer le public à cause d'orages violents.
06:33Pourquoi est-ce qu'il y a autant de festivals concentrés en juillet et si peu en août ?
06:37Parce que les orages, c'était en août.
06:39C'était pas en juillet.
06:40Il faut réussir à convaincre les assureurs qu'on est toujours assurable.
06:42C'est-à-dire que le risque n'est pas certain.
06:43Donc si on résume, Covid, inflation, tête d'affiche toujours plus demandeuse,
06:47subvention en berne et dérèglement climatique,
06:50bref, le modèle s'effrite.
06:54Il n'y a aucune recette magique, que des tâtonnements, et ce, depuis plusieurs années.
06:59Il y a déjà ceux qui décident d'en faire moins.
07:01Moins de jours, moins d'artistes, et donc moins de frais.
07:03Une voilure réduite pour mieux tenir la route.
07:05C'est le cas du festival Les Escales à Saint-Nazaire,
07:08qui en 2016 est passé d'une programmation d'une semaine à un format concentré sur 3 jours.
07:12Résultat, des économies qui leur permettent de rester plus ou moins à flot,
07:16même si en 2024, le festival enregistrait un déficit de 250 000 euros.
07:20Puis il y a ceux qui s'adaptent à un public plus niche
07:22pour s'assurer un certain niveau de fréquentation,
07:24en comptant sur des fans qui reviennent chaque année.
07:27On organise, nous, à Arles, un festival de musique du monde,
07:29et depuis maintenant 3-4 ans, on s'est recentré exclusivement sur notre cœur de cible,
07:34parce que les têtes d'affiches auxquelles on a pu faire appel
07:37ou avoir accès les dernières années, le sont moins aujourd'hui.
07:40Et donc il faut qu'on arrive à réaffirmer notre identité.
07:43Je pense que ça nous a permis, ou ça nous permet,
07:46de renforcer encore le lien avec les spectateurs.
07:47Et à côté, il y a ceux qui sont achetés par des grands groupes privés
07:50comme Live Nation ou AEG.
07:52On pourrait se dire que c'est la solution miracle,
07:54sauf que ce n'est pas toujours le cas.
07:55Vous connaissez le download en France ?
07:57Non ? Eh bien, c'est normal.
07:59Ce festival de rock et métal a du tirer de rideau en 2019,
08:03et ce, malgré un gros financement de Live Nation.
08:05Le download, pourquoi ça n'a pas marché malgré le fait que Live Nation soit derrière ?
08:11Déjà, on a un très gros festival en France sur ce domaine du métal qui est le Hellfest.
08:16Le download, il s'est installé sur une base aérienne dans les zones
08:19qui n'était pas très l'amour, avec des problèmes quand même d'acheminement, de transport, etc.
08:25Et Live Nation, ce n'est pas une entreprise philanthropique,
08:28alors si on perd trop d'argent, on n'insiste pas.
08:31Et la France n'est pas la seule à voir ces festivals s'éteindre.
08:34En Angleterre, Bestival a tiré sa révérence en 2018,
08:38après 15 ans étranglée par les dettes.
08:40En Ecosse, le mythique Tea in the Park a disparu en 2016,
08:43victime de problèmes logistiques et de sécurité.
08:45En Allemagne, Berlin Festival s'est arrêté net en 2015, faute de public suffisant.
08:50Ses difficultés économiques ont aussi d'autres conséquences,
08:53le manque de scènes ouvertes aux jeunes artistes émergents.
08:55Seule solution, imaginer un modèle hybride.
08:58C'est ce que fait le Printemps de Bourges avec son dispositif dédié aux jeunes talents, les Inouis.
09:03C'est par là que sont passées par exemple Christine and the Queens,
09:05Eddie De Preto ou encore Sao de Sacazan.
09:08Problème, tous les festivals n'ont pas cette marge de manœuvre.
09:11Beaucoup préfèrent jouer la sécurité avec des artistes déjà établis.
09:14On peut prendre l'exemple du VNB,
09:16qui semble être intéressé par le soutien à l'émergence,
09:18en tout cas qui affiche cette volonté-là.
09:20Sauf que, de mon point de vue, de l'expérience ou des retours que l'on peut avoir,
09:23c'est pas dans leur ADN.
09:24En gros, ce que dit Stéphane, c'est que VNB, c'est un festival de marques,
09:28c'est-à-dire qu'ils ne cherchent pas à mettre en avant des artistes,
09:30mais juste à faire du chiffre.
09:31A l'inverse, certains festivals conservent une identité forte et engagée.
09:35Oui, Love Green a une vraie identité.
09:37Je pense que c'est aussi pour ça que AEG et Mathieu Pigasse le rachètent,
09:41parce que ça a une identité de festival engagé, socialement, écologiquement.
09:46N'hésitez pas à nous dire en commentaire si vous avez été dans un festival cet été,
09:50et abonnez-vous.
09:50Mon dernier coup de cœur n'est pas dans les musiques actuelles.
09:55C'est un petit festival que j'ai découvert qui s'appelle les promenades en Pays d'Auge.
09:59Donc, tous les matins, c'est les petites promenades pour les petites oreilles,
10:02c'est-à-dire pour les enfants.
10:04C'est ça qu'on attend d'un festival.
10:06C'est vraiment être intergénérationnel, rassembler tout le monde,
10:10mélanger les goûts, et puis vous offrir des fenêtres vers autre chose.
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