00:00Il y a tout juste 30 ans, le 16 juillet 1995, Jacques Chirac venait d'être élu président de la République
00:05et il reconnaît pour la première fois la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.
00:10C'est un tournant majeur de notre histoire nationale.
00:12On va revenir sur les coulisses de ce discours et l'héritage de ce discours avec le grand témoin de Télémat.
00:17Bonjour Sébastien Ledoux, merci beaucoup d'être avec nous.
00:21Vous êtes historien et auteur de Vichy, était-il la France, le Veldiv et sa mémoire ?
00:26Aux éditions Jean-Claude Lattès.
00:28D'abord, très concrètement, pourquoi ce discours est-il considéré comme un tournant historique dans la mémoire nationale ?
00:35Alors c'est un tournant parce qu'en fait, effectivement, Jacques Chirac, à ce moment-là, reconnaît une responsabilité de la France.
00:41Donc il utilise le terme la France et la France jusqu'à 1995 est plutôt incarnée par la Résistance.
00:47En fait, vous avez toute une tradition depuis De Gaulle en 1944 jusqu'à Mitterrand qui considère que Vichy n'est pas la France
00:54mais qu'en fait, c'est la Résistance qui a assuré la continuité de la France et de la République.
01:00Donc c'est le premier chef d'État qui considère qu'effectivement, finalement, Vichy, c'est aussi un peu la France.
01:06Et donc ça tranche radicalement avec la position, en effet, du général De Gaulle, mais surtout avec la position du prédécesseur de Jacques Chirac, François Mitterrand.
01:13Alors ça, effectivement, ça tranche totalement.
01:15Donc Jacques Chirac vient d'être élu, on est en juillet 1995, il a été élu en mai, donc deux mois auparavant.
01:20On a eu deux septennats de Mitterrand auparavant avec beaucoup d'affaires, ce qu'on peut appeler des scandales mémoriels, justement, autour de cette question.
01:28Et Mitterrand a toujours refusé de considérer que c'était la République qui avait commis cet acte.
01:35Et en tout cas, il considérait que le président de la République n'avait pas à s'excuser ou à reconnaître quoi que ce soit pour quelque chose qui n'avait pas été fait par la République.
01:42Donc là, on est vraiment, effectivement, dans un changement total de rapport au passé, de regard sur cette histoire-là.
01:49Si on revient sur l'histoire du discours, on découvre dans les archives qu'elle était un peu décidée aux dernières minutes, sur un coup de tête, en quelque sorte.
01:58Pourquoi Chirac a voulu le faire ?
02:01Alors Jacques Chirac, en fait, il est engagé quand même depuis pas mal d'années, depuis en tout cas le début des années 80, alors qu'il est maire de Paris, sur cette cause-là.
02:09C'est-à-dire la mémoire de la Shoah, la lutte contre l'antisémitisme.
02:13Il a beaucoup de relations avec le monde juif, en fait, à travers différents intellectuels, mais aussi des acteurs comme les représentants du CRIF.
02:21Et justement, début juillet 95, vous avez Henri Ergenberg, le président du CRIF, qui représente des institutions juives de France,
02:28qui lui propose de venir à la commémoration du Veldiv et de faire un discours.
02:34Et donc Jacques Chirac, finalement, accepte tout de suite et va demander à Christine Albanel, sa conseillère.
02:40Sa conseillère, c'est sa plume.
02:41C'est sa plume, c'est sa plume.
02:43Et là, ils se connaissent par cœur entre Christine Albanel et lui.
02:46C'est une longue relation depuis des années, des années à ce moment-là.
02:49Et justement, expliquez-nous les coulisses de la préparation de ce discours.
02:52C'est qu'en fait, ils vont se mettre uniquement à deux, Jacques Chirac, Christine Albanel, pour peser chaque mot.
02:56Tous les autres conseillers sont mis de côté ?
02:58Oui, en général, en fait, un discours prononcé par le président de la République, il est relu par différents conseillers.
03:04Surtout quand il est très important comme ça, qu'il engage la parole de la France.
03:07Exactement, sauf qu'en fait, est-ce qu'on se savait, est-ce qu'on se rendait compte vraiment de l'importance du discours ?
03:12À ce moment-là, c'est aussi un peu la question.
03:14Donc, on les retrouve tous les deux, Christine Albanel et lui, en tête à tête.
03:19Donc, c'est une sorte de duo qui se met en marche pendant plusieurs jours pour écrire ce discours.
03:24Jacques Chirac lui demande d'écrire un beau discours.
03:26Et puis, à la fin de ce discours, elle l'écrit.
03:28Donc, voilà, au bout de quelques jours, elle lui fait lire, il relit.
03:32Ils ne sont que tous les deux.
03:33La question, c'est, est-ce que vous pensez, donc il demande à Christine Albanel,
03:38est-ce que vous pensez qu'on va assez loin ?
03:40Et elle lui répond, oui, je pense qu'on va assez loin, monsieur le président.
03:43Et donc, c'est ce fameux discours qui est lu le 16 juillet.
03:47Il n'y a vraiment pas de relecture.
03:48C'est très rare à l'Élysée de ne pas relire quelque chose par les proches.
03:52Non, oui, oui, tout à fait, c'est très rare.
03:54Alors, on est sur des questions mémorielles qui, a priori, touchent moins, je dirais,
03:58des enjeux stratégiques de l'État français, de la présidence.
04:01Donc, il y a aussi cette dimension-là.
04:03Donc, sur la mémoire, il y a effectivement moins de relecteurs.
04:06Donc, c'est aussi ça qui explique ce duo, enfin, ce circuit fermé, beaucoup plus court.
04:11Mais, en fait, c'est un discours qui va rester dans l'histoire.
04:14Et bien sûr, et je reviens également sur le fond, les mots choisis par Jacques Chirac ce jour-là.
04:17Il parle de fautes irréparables, d'une faute collective de l'État français.
04:21Les mots, c'est vraiment, alors on ne s'en rend peut-être pas compte en 95, mais c'est une révolution.
04:25Oui, ces mots-là, ces mots prononcés, en fait, c'est vraiment la première fois qu'un chef d'État français les prononce.
04:32C'est-à-dire, ce qu'il faut comprendre, en fait, pour comprendre aussi, justement, cette révolution,
04:36c'est que depuis des dizaines et des dizaines d'années, l'État français est plutôt sur la célébration des hommages glorieux,
04:44donc de l'histoire nationale, l'hommage à la résistance, l'hommage à des héros.
04:49Donc, on est sur cette trame narrative-là, sur ce récit, ce qu'on appelle le récit national.
04:53On est sur ce type de récit national, en France et ailleurs, d'ailleurs, dans d'autres pays, ça marche exactement de la même façon.
04:59Donc là, on est dans un retournement de ce fameux récit national,
05:02qui portait plutôt en avant quoi ? Eh bien, des résistants, des héros, qui avaient défendu la France, par exemple,
05:10et plutôt une image d'une glorieuse France.
05:14Et là, en fait, retournement. On va considérer qu'effectivement, il faut se souvenir des victimes juives,
05:20victimes à cause de l'État français, à cause de la France. Et ça, effectivement, c'est un retournement.
05:24Comment s'était reçu ce discours à droite et à gauche ?
05:27Alors, le discours, il est plutôt assez bien reçu par la gauche.
05:31Il est critiqué par des gaullistes, je dirais, un peu historiques, parce que, justement, c'est ça aussi la révolution de Chirac.
05:38Chirac vient de cette famille politique-là.
05:40Le RPR, c'est un parti politique qui est issu du gaullisme.
05:44Et là, on a des critiques plutôt du côté, effectivement, de ces gaullistes.
05:49Par exemple, Philippe Séguin va plutôt critiquer deux ans après ce discours-là.
05:53Et puis, vous avez Jean-Pierre Chevènement à gauche, qui est aussi une figure, je dirais, de la nation française,
06:00de la défense de la nation française, qui va critiquer ce discours.
06:04Et en tout cas, personne ne changera vraiment cette ligne derrière Émise-Farjac Chirac, il y a 30 ans.
06:09Merci beaucoup.
06:09Il a ouvert cette ligne.
06:11Oui, tout à fait. Merci beaucoup d'être venu ce matin sur notre plateau.
06:14Je rappelle votre livre, pardon, Vichy, était-il la France ?
06:18Le Veldiv et sa mémoire, aux éditions Jean-Claude Lattès.
06:22Merci.
06:22Sous-titrage Société Radio-Canada
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