00:00Isao Ratibus, merci infiniment d'être avec nous ce matin sur scène.
00:12Je rappelle que vous êtes escrimeuse.
00:14En 2022, vous devenez championne du monde de fleuret.
00:18Une victoire symbolique puisque c'est la première fois qu'une escrimeuse française se hisse sur la première marche du podium depuis 1971.
00:25On a compris depuis le début de cette matinée que la gestion de la santé mentale était corrélée à toute trajectoire de femmes.
00:33En quoi est-ce que cette gestion est encore plus accrue pour une sportive de haut niveau comme vous ?
00:40Bonjour, déjà merci pour cette invitation.
00:44Je pense que le sport c'est un milieu très exigeant mais aussi un milieu très égoïste.
00:49Et en tant que femme, c'est très lié à notre identité parce qu'on commence le sport très jeune.
00:55Moi j'ai commencé l'escrime à l'âge de 7 ans en Guadeloupe.
00:59Et tout d'un coup, quand on commence à être performant et qu'on rentre dans le système de performance,
01:05je dirais que c'est ce qui prend la place au-dessus de tout.
01:07Au-dessus de la femme, au-dessus de nos orientations sexuelles, de notre famille.
01:15On fait beaucoup de sacrifices pour être performant.
01:21Et tant qu'on donne, ce milieu il prend parce qu'on nous apprend qu'il faut être prêt à tout pour gagner.
01:31Que si on n'y arrive pas, c'est qu'on est trop faible.
01:34Donc on intègre, je pense, très jeune ce genre de mécanisme.
01:38Et on fait passer l'athlète avant toutes les décisions qu'on peut avoir.
01:42Et je pense qu'en tant que femme, on en a parlé, on a différents cycles dans nos vies.
01:46Mais on arrive dans le système de haut niveau très jeune, à 15, 16 ans.
01:51Du coup, on est à l'adolescence.
01:54Et on s'investit complètement corps et âme dans ça.
01:58Et puis plus tard, la maternité, par exemple, c'est un sujet dans le sport de haut niveau qu'on commence un peu à aborder.
02:05Mais pareil, on fait beaucoup de sacrifices.
02:07Par exemple, le choix de quand on va devenir mère pour pouvoir s'entraîner et avoir des objectifs.
02:14Et voilà, la recherche de médailles passe, je dirais, avant tout.
02:18Vous venez de prononcer un mot important, mécanisme.
02:20Est-ce qu'on doit parler de mécanisme ou d'engrenage au service de la performance sportive ?
02:26Oui, certainement, je pense que ça commence à se déconstruire.
02:31Mais on parle d'accompagnement psy.
02:35Moi, j'ai commencé mon accompagnement psy il y a à peu près 9 ans, 8, 9 ans, avec Myriam Salmi,
02:41qui a instauré un peu ce système d'accompagnement psy pour les athlètes en France,
02:47qui n'existait pas trop il y a quelques années et qui n'était pas du tout valorisé.
02:52En fait, même qu'un athlète aille voir un psy, c'était vu comme un aveu de faiblesse.
02:58Et bien, nous, on voit les athlètes comme des gens forts, des héros qui sont capables de tout traverser pour avoir des médailles.
03:05Donc, aller voir un psy, c'était à l'époque pas très bien vu.
03:07Maintenant, on l'a dit, il y a une grande évolution.
03:10Il y a des psys qui sont intégrés dans nos staffs.
03:12Les fédérations prennent un peu plus en compte ça, mais comme outil de performance,
03:17mais pas encore comme moyen d'être bien dans nos vies.
03:21Et je dirais que Myriam, c'est la première personne qui m'a dit qu'une femme athlète,
03:25enfin, être performante, c'est être aussi heureux dans sa vie
03:28et que j'avais le droit de penser à mon bien-être pour performer aussi, également.
03:34Alors, Myriam Salmi est aussi connue comme la psychologue des champions.
03:40Donc, votre chance, finalement, c'est de l'avoir rencontrée très jeune.
03:44Dans quelles conditions est-ce que ça s'est fait ?
03:46J'avais déjà performé.
03:49J'étais déjà rentrée.
03:50Alors moi, je suis partie de la Guadeloupe à l'âge de 17 ans.
03:54J'ai fait une année à Aix-en-Provence dans un peu l'espoir.
03:58Et après, je suis rentrée en équipe de France.
03:59À l'époque, j'étais un peu la plus jeune.
04:01Maintenant, on peut rentrer de plus en plus jeune.
04:04Mais les premières années étaient très difficiles
04:06parce qu'il y avait peut-être, par exemple, des incohérences.
04:10Moi, je ne me retrouvais pas, je dirais, dans le schéma classique
04:15de ce qu'on est censé être quand on est champion.
04:19Par exemple, quelque chose de tout bête,
04:21je voulais faire des études à côté.
04:23Et on m'a expliqué que...
04:25J'ai fait une licence d'économie et une école de commerce.
04:29On m'a expliqué que faire ce choix-là,
04:30ce n'était pas être une athlète de haut niveau.
04:32Ce n'était pas une démarche d'athlète de haut niveau
04:35et que je n'y arriverais jamais
04:36parce que je voulais faire des études à côté.
04:38Donc, je pense qu'à ce moment-là,
04:39dès le début, je ne me sentais pas à ma place nécessairement
04:42et je n'avais pas d'accompagnement psy.
04:44Donc, ça a été ce qu'on a dit un peu,
04:46s'affirmer, mais être un peu contre le système
04:48pour pouvoir avancer
04:51et donc croire en soi malgré tout.
04:54et je pense que j'ai fait souvent des choix
04:56qui étaient un peu incompris
05:00parce que, pour moi, par exemple,
05:03il y a des inégalités dans le sport.
05:05C'était quelque chose dans lequel j'avais vraiment envie
05:07de prendre la parole et on me disait
05:08« Non, c'est bon, il y a déjà l'égalité
05:10parce que vous avez le droit de faire du sport ».
05:12Et non, il y a vraiment toujours
05:15des dynamiques très sexistes dans le sport.
05:21Enfin, je pense que tout le monde serait sensible à ça.
05:24Mais quand on est à l'intérieur,
05:26les gens ne sont pas capables de le voir
05:28et c'est difficile d'évoluer dans un milieu
05:31qui ne le voit pas forcément.
05:32Qu'est-ce qu'elle vous apprend, Myriam, encore aujourd'hui ?
05:35Comment est-ce que son travail avec vous à ses côtés
05:38a évolué entre l'âge de 9 ans et aujourd'hui ?
05:42Je pense que principalement,
05:43c'est de dissocier mon estime de moi des résultats
05:46parce que j'ai eu énormément de mal à le faire
05:50et que j'étais vraiment...
05:51On parle de...
05:54Quand j'avais des médailles,
05:57j'étais insatisfaite
05:58parce que c'était normal d'avoir des médailles.
06:00C'était ce que je devais faire.
06:02Et je me suis rendue compte que je...
06:05Aujourd'hui, j'ai 33 ans,
06:06j'ai eu énormément de médailles,
06:07mais je ne les ai pas du tout célébrées
06:09à un certain moment.
06:10J'étais vraiment dans cette course aux médailles.
06:12Donc quand j'en avais, c'était normal.
06:13Et quand je n'en avais pas, j'étais effondrée.
06:15Donc en fait, à un moment donné,
06:17cette gestion des émotions,
06:19elle n'est pas viable sur le long terme,
06:20elle m'a aidée un peu à comprendre ça
06:22et à me dissocier, je pense, des résultats.
06:26J'ai fait une dépression un peu après
06:27les Jeux de Tokyo
06:30puisque j'ai fait 4 Jeux olympiques.
06:32Le Tokyo, c'était mes 3e Jeux olympiques.
06:34Et pour moi, ça y est, j'en avais déjà fait 2.
06:36Le 3e, c'est bon, j'allais avoir la médaille individuelle.
06:39Et donc immense déception à ce moment-là.
06:41Oui, voilà, exactement.
06:42Je n'ai pas eu la médaille individuelle,
06:44mais j'ai eu la médaille par équipe.
06:45Donc tout le monde autour de moi
06:46était très heureux pour moi.
06:47Mais moi, à l'intérieur,
06:49je ressentais vraiment quelque chose
06:50comme un échec, vraiment.
06:54Mais je l'ai ressenti très personnellement.
06:56Et je pense que c'est vrai
06:56qu'on ne se rend pas compte
06:57à quel point c'est très personnel
07:00et très identitaire pour les athlètes.
07:01Comme on le dit,
07:02ils commencent tout jeunes
07:03et ils se forgent
07:04et ils grandissent dans ça.
07:05Et on se cale tellement sur nos résultats,
07:08ça devient notre identité.
07:09et on a du mal à prendre du recul
07:12à certains moments.
07:13Et je pense que si on a parlé
07:15un peu de statistiques,
07:16après les Jeux de Paris,
07:17j'ai commencé à faire partie
07:18d'un projet
07:20avec le comité national olympique
07:22où on parle de santé mentale.
07:24Et il y avait un athlète sur cinq
07:26qui se sentait déprimé
07:28après les Jeux de Paris.
07:29C'est quand même beaucoup, je trouve.
07:31Et parce qu'on ressent toujours
07:32un grand vide.
07:33Il y a ces quatre ans,
07:35les Jeux olympiques,
07:35en tout cas pour les sports olympiques,
07:37c'est vraiment s'entraîner pendant quatre ans
07:39pour ce jour-là,
07:40pour peut-être cette course-là
07:42qui dure quelques secondes.
07:44Et après, qu'on l'ait eue ou pas,
07:46on en a parlé,
07:47il y a des médaillés
07:48qui tombent en dépression.
07:51Ce n'est pas que l'échec,
07:52c'est vraiment toutes ces émotions
07:53qu'on doit gérer
07:54et tout ce vide qu'on ressent après.
07:57Et c'est le moment
07:57où on est les plus seuls
07:58parce que les fédérations
08:01ne font pas le taf,
08:03les accompagnements psy
08:06qui ne sont plus pris en charge.
08:08Donc, c'est toutes ces choses-là
08:09sur lesquelles on se bat
08:10parce qu'on accompagne les athlètes
08:12pour un objectif,
08:13mais en dehors de ça,
08:14ils sont un peu laissés à l'abandon.
08:15Où est-ce que vous avez trouvé
08:16l'énergie du rebond, au final ?
08:18C'est une bonne question.
08:22Je pense que, comme on l'a dit,
08:23ça prend énormément de temps
08:24et ça a été de me reconstruire
08:26en dehors du fait d'être athlète,
08:28de créer des projets à côté,
08:30de trouver du sens
08:31dans autre chose
08:32que le fait d'être sportive
08:35et de me reposer la question
08:38est-ce que j'ai encore
08:39la motivation de continuer le sport
08:42à chaque fois,
08:42à chaque Olympiade,
08:43à chaque moment difficile,
08:44est-ce que je suis prête
08:46à remettre autant d'énergie
08:47en sachant que je peux être déçue à nouveau
08:49parce que dans le sport,
08:50il n'y a aucune certitude.
08:52On évolue dans l'incertitude totale.
08:54Ce n'est pas la meilleure personne
08:54qui gagne.
08:55Ce n'est pas celle
08:56qui a le plus travaillé,
08:58qui s'est le plus entraîné.
08:59Il y a énormément de facteurs
09:00qui rentrent en jeu
09:01et à ce moment-là,
09:02c'est être OK
09:03avec cette incertitude
09:05et du coup,
09:08c'est retrouver l'énergie.
09:09Il y a eu certains moments
09:10où pour moi,
09:11ça a été de m'entraîner
09:11avec des enfants
09:12tout simplement
09:13pour retrouver la passion
09:14de pourquoi j'ai commencé
09:15l'escrime.
09:17Le goût de l'autre.
09:18Le goût de refaire les choses
09:20pour le plaisir.
09:21Il y a eu d'autres moments
09:22où c'était de trouver du sens
09:23vraiment dans qui j'allais mettre
09:26autour de moi,
09:27dans mon équipe,
09:28comment j'allais être accompagnée,
09:29parce que je pense
09:30que ce qui est le plus important,
09:31c'est l'environnement,
09:33c'est les gens
09:33qui sont autour de nous
09:34et c'était vraiment
09:36travailler avec des personnes
09:37compétentes
09:37mais aussi des personnes
09:38bienveillantes
09:39parce que dans le sport,
09:41ce qui est intéressant,
09:42c'est que quand on gagne,
09:43il y a beaucoup de personnes
09:44sur la photo
09:45mais quand on perd,
09:46il y a beaucoup moins
09:47de gens autour de nous.
09:48Dernière question,
09:49Isaura,
09:50comment est-ce que vous voyez
09:50l'évolution de notre société
09:52sur ces sujets
09:53de santé mentale
09:55mais aussi de force mentale ?
09:57Est-ce qu'on va dans le bon sens ?
09:59Est-ce qu'on accélère suffisamment
10:01sur ces sujets ?
10:03C'est une question,
10:05je pense qu'on est peut-être
10:06tous là pour y répondre
10:08mais en tout cas,
10:10moi d'un point de vue sportif,
10:12je pense qu'il y a
10:13de plus en plus
10:14de psychologues,
10:17de préparateurs mentaux.
10:18On voit que vous avez été
10:19pris en charge à 9 ans
10:20alors que Yannick Noah
10:21ne l'a pas été.
10:22finalement c'était
10:23une trajectoire un peu similaire
10:26et vous avez été prise
10:27en charge très tôt.
10:28Oui, en tout cas,
10:28moi je suis très contente
10:30d'avoir été accompagnée,
10:31ça m'a sauvée,
10:32en tout cas,
10:32ça m'a permis de continuer
10:34beaucoup plus longtemps
10:35dans ce milieu
10:35et peut-être d'être moins
10:37endommagée
10:40que je l'aurais été
10:41parce que c'est quand même
10:43très touché.
10:45Mais les jeunes,
10:46oui,
10:47les jeunes en tout cas,
10:48ça fait plus maintenant
10:49systématiquement partie
10:50de leur staff d'entraînement
10:52parce qu'encore une fois,
10:54il y a quelques années,
10:55l'entraîneur devait être
10:56tout pour nous.
10:57L'entraîneur spécifique,
10:58par exemple,
10:59dans l'escrime,
10:59c'était aussi le préparateur physique,
11:01c'était aussi le préparateur mental,
11:03c'était aussi le parent
11:04parce qu'on part de nos familles
11:05très jeunes
11:05et là,
11:06à un moment donné,
11:06on n'a pas les compétences,
11:08on ne le fait pas,
11:09c'est des experts
11:09qui le font.
11:12On comprend que ça peut
11:13faire partie de la performance
11:14mais encore,
11:15je pense qu'on a
11:15des progrès à faire
11:18sur,
11:19vous parlez de forcement
11:20mental,
11:20je pense,
11:21de redéfinir un peu ça
11:22parce qu'on a encore du mal
11:24en tant qu'athlète
11:25à montrer nos vulnérabilités
11:27parce que,
11:28voilà,
11:28c'est montrer qu'on est faible,
11:30les échecs,
11:31il ne faut pas les montrer
11:32alors que ça fait partie
11:32de la vie.
11:33Je pense qu'on parle
11:34des réseaux sociaux,
11:35on parle de la société,
11:36il y a redéfinir
11:37ce que c'est le succès.
11:39Moi,
11:39ce qui est intéressant pour moi,
11:40c'est de redéfinir
11:40qu'est-ce que c'est un champion.
11:43Je crois qu'un champion,
11:45ce n'est pas du tout
11:45quelqu'un qui gagne tout le temps,
11:47c'est la façon
11:47dont il se relève
11:48qui est le plus important,
11:51c'est les échecs
11:52et c'est comment
11:52on en apprend
11:53de ces échecs
11:54et qui sont un peu,
11:56comment dire,
11:58on passe tous
11:59par des moments difficiles.
12:00Ça peut être
12:01des moments professionnels
12:02et des échecs pro,
12:03mais ça peut aussi être
12:04des événements personnels
12:05qui impactent
12:06notre carrière.
12:09Et dans le sport
12:09de haut niveau,
12:10on laisse nos problèmes
12:11dehors,
12:12on ne peut pas du tout
12:13en parler
12:13et alors qu'on ne peut pas
12:16être performant
12:17de la même manière
12:17si on n'est pas heureux
12:19à côté.
12:20Donc voilà,
12:20c'est toutes ces choses-là,
12:21je pense,
12:22à redéfinir
12:22et à continuer
12:23à travailler dessus
12:24et bien sûr,
12:24à faire des choses concrètes
12:25comme on le fait aujourd'hui.
12:26C'est-à-dire que nous,
12:28en tout cas,
12:28au CNOSF,
12:29on se bat pour qu'il y ait
12:31des moyens mis en oeuvre
12:32pour que les athlètes
12:32soient accompagnés
12:33parce que c'est des coûts
12:35pour eux,
12:36c'est l'accessibilité aux soins
12:37qui n'existe pas
12:38de façon systématique encore.
12:40Merci beaucoup
12:41pour la force
12:42de votre témoignage,
12:43Isaura.
12:44Merci infiniment.
12:45Applaudissements
12:46...
12:47...
12:48...
12:49...
12:50...
12:52...
12:54...
12:56...
12:58...
13:00...
13:02...
13:04...
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