00:00Naoki Urasawa, vous êtes l'un des mangakas contemporains les plus célèbres.
00:10Dessinateur et scénariste, vous avez vendu 150 millions d'exemplaires.
00:14Pour nous servir de guide dans votre univers singulier ainsi que dans celui foisonnant des mangas, vous avez le profil idéal.
00:21Dès l'âge de 5 ans, en 1965, vous êtes fasciné par Osamu Tezuka, le créateur d'Astro Boy ou de Phoenix.
00:26Je le considère comme l'étoile polaire, c'est un grand repère.
00:30Tout au long de sa carrière, Tezuka aura réalisé plus de 700 mangas.
00:33Pour travailler avec tant d'acharnement, il s'est cloîtré dans cet appartement jusqu'à sa mort à l'âge de 60 ans.
00:42Vous rencontrez un premier succès immense avec Yawara en 1986.
00:51Pendant 7 ans, vous créez 29 tomes autour de l'histoire de cette jeune judokate.
00:55En 1988, vous vous lancez parallèlement dans une série intitulée Master Keaton.
01:00Vous dessinez alors 140 pages par mois.
01:02Vous tenez ce rythme infernal pendant 20 ans et produisez des chefs-d'oeuvre comme Monster, un thriller situé dans l'Allemagne des années 90,
01:17ou 20th Century Boys, inspiré de votre passion pour la musique, notamment pour le groupe T-Rex ou le chanteur Bob Dylan dont vous avez d'ailleurs repris la chanson Girl from the North Country en japonais.
01:27Obligé de freiner le rythme pour raison de santé en 2006, vous continuez néanmoins à publier des albums régulièrement.
01:41Célébré au Festival d'Angoulême en 2018 ou à celui d'Amiens ce week-end, votre style se reconnaît entre tous, comme lorsqu'ici vous entamez ce genre de planche.
01:49Et hop, 20 minutes plus tard...
01:58En 2018, vous déclariez « Mon travail consiste à réaliser les superproductions que l'enfant Urasawa rêve de voir, un enfant extrêmement exigeant. »
02:11Naoki Urasawa, vous avez commencé à dessiner à 5 ans, vous étiez un enfant solitaire.
02:16Il y a souvent dans vos histoires des enfants solitaires ou des enfants abandonnés.
02:22C'est parce qu'il y a eu une scène primitive dans votre existence liée à la solitude ou au harcèlement ?
02:27En effet, mes parents se sont souvent séparés pour être réunis à plusieurs reprises.
02:38Et de ce fait, j'ai dû déménager plusieurs fois et j'avais relativement peu d'amis dans mon enfance.
02:45Donc je pense que cela a dû jouer dans les histoires que je créais.
02:49Et puis il est vrai que je restais souvent seule chez moi et ma mère qui travaillait était désolée de me voir seule.
02:57Et c'est pour ça qu'elle m'a acheté deux livres d'Osamu Tezuka.
03:00Et je pense que c'est là que mon destin a commencé.
03:02Votre Dieu ! Pourquoi est-ce qu'il y a autant d'onomatopées dans vos livres, dans vos mangas ?
03:08Il y a beaucoup, beaucoup d'onomatopées.
03:10C'est parce que l'oreille, votre oreille dessine autant que votre main que vous êtes musicien.
03:15Les onomatopées, je pense que dans les mangas japonais, les onomatopées sont extrêmement importants.
03:24Je pense que dans le monde entier, des mangas sont traduits.
03:28Et la partie des onomatopées souvent sont gardées.
03:32En fait, le japonais est souvent gardé dans les dessins, même lorsqu'ils sont traduits.
03:37Donc même lorsque les lecteurs n'arrivent pas à lire le japonais,
03:40ils arrivent à deviner avec la forme des dessins qui décrivent les onomatopées le son que cela peut sonner.
03:46Enfin, comment cela peut sonner ?
03:47Vous produisez énormément, on est impressionné par tous ces mangas.
03:51Des dizaines d'albums, vous avez même eu des problèmes à l'épaule en dessinant.
03:55Est-ce que c'est par besoin de dessiner en permanence ?
03:57Ou c'est parce que vos éditeurs sont trop exigeants, trop gourmands ?
04:01En effet, je me suis abîmé l'épaule.
04:09C'est vrai que je bouge très souvent mon épaule de la main droite.
04:14Et je fixe à ce moment-là l'épaule gauche.
04:17Et c'est une posture que j'ai gardée depuis mon enfance.
04:20Donc c'est quelque chose que j'ai toujours maintenu comme position.
04:24Et finalement, je me suis vraiment durci l'épaule gauche.
04:27C'est un peu quelque chose que j'ai traîné depuis mon enfance.
04:29Une douleur constante que j'avais.
04:32Et après la quarantaine, cette douleur est devenue peut-être un peu explosive, on va dire.
04:36Naoki Urasawa, vous avez enseigné à l'université pendant 7 ou 8 ans, je crois, le manga.
04:42Qu'est-ce que vous donniez comme conseil aux apprentis mangaka,
04:45fascinés par vous et qui se disaient « on va tout apprendre » ?
04:49Alors pour moi, enseigner le manga, c'était déjà quelque chose de très expérimental.
04:56Je ne pense pas que ce soit quelque chose qui puisse être enseigné.
05:01Donc pendant 8 ans, j'ai donné des cours et je pourrais dire que finalement, il est impossible d'enseigner le manga.
05:10C'est bien parce que comme ça, vous vous préservez de toute concurrence extérieure.
05:16C'est absolument génial de répondre ça.
05:19On va évoquer avec vous Naoki Urasawa et avec Anna, un cinéaste, un dieu vivant au Japon,
05:26Ayo Miyazaki et une expérience qui a été initiée par l'intelligence artificielle chat-GPT.
05:32Oui, vous n'êtes certainement pas passé à côté de cette déferlante d'images sur les réseaux sociaux
05:37à la manière du studio Ghibli.
05:39Ce studio qui appartient donc à Ayo Miyazaki, le très célèbre créateur japonais de films d'animation
05:45et à qui l'on doit notamment mon voisin Totoro ou princesse Mononoke.
05:50En tout cas, pendant plusieurs semaines, n'importe qui pouvait demander à chat-GPT
05:54de lui générer une image façon Ghibli à partir d'une simple photo.
05:58Et il se trouve qu'à peu près la terre entière s'est prêtée à ce jeu.
06:02Des anonymes mais aussi des personnes un petit peu plus connues
06:04comme Gabriel Attal qu'on voit ici à gauche qui est l'ex-premier ministre français
06:08et même à droite le comte de la Maison Blanche.
06:11Mais ce qu'on dit moins, c'est que personne n'a jamais demandé son consentement à Miyazaki
06:15pour copier ce style et qu'évidemment il n'a touché aucun droit d'auteur.
06:19Alors est-ce que pour vous, se faire copier par une intelligence artificielle,
06:23c'est un privilège, un honneur, un hommage ?
06:26Ou alors est-ce que c'est au contraire du vol ?
06:28À ce sujet, je ne sais pas si je vais pouvoir répondre à votre question,
06:39mais pour les mangakas, on n'a jamais eu l'idée de demander à l'IA
06:45d'imaginer une histoire pour nous.
06:47Parce que les mangakas ont envie d'abord de devenir une personne capable
06:53de raconter une histoire avec sa propre main.
06:54et si on demandait à l'IA de le faire à sa place,
06:58ça voudrait dire délaisser la partie la plus amusante de notre métier, à l'IA.
07:02Donc je ne serai jamais amie avec l'IA.
07:04Évidemment.
07:05Benjamin ?
07:05Votre série la plus populaire en France, c'est Monster, les jeunes se l'arrachent.
07:09C'est la part monstrueuse des humains qui vous inspire ?
07:12Dans cette histoire de Monster, j'ai été inspiré par l'œuvre de Osamu Tezuka, Astro Boy.
07:31Le docteur Temma a perdu son fils suite à un accident de voiture.
07:36Et c'est vraiment accablé de la tristesse de cette perte qu'il avait créé un robot.
07:42Et il a réussi à créer un robot qui fonctionnait parfaitement,
07:46mais en fait, si ce robot n'avait pas été parfait, peut-être qu'une tragédie aurait pu arriver.
07:52Et c'est cette idée qui m'a fait penser à l'histoire de Monster.
07:56Donc il y a plusieurs sentiments, comme la tristesse, qui vont faire naître des choses
08:05qui sont parfois bien vues, qui sont parfois mauvaises.
08:09Et c'est ce questionnement qui m'a fait créer cette histoire.
08:12Les otakus, vos fans, ceux qui adorent ce que vous faites,
08:15se souviennent qu'en 2017, vous avez consacré un livre, c'était une commande, au Musée du Louvre.
08:21Vous avez passé des nuits et des nuits à Paris, voilà, ça y est, au Musée du Louvre.
08:25Et vous êtes tombé en admiration devant, je crois, des tableaux de Vermeer, notamment, qui étaient là.
08:31Et puis vous vous êtes demandé, est-ce qu'on peut cambrioler le Louvre, la nuit, c'est ça ?
08:35En effet, c'est le Louvre qui m'avait passé cette commande.
08:44Et donc, avec le département du Louvre, j'ai eu l'occasion d'échanger.
08:48Et j'ai pensé à M. Fujio Katsuka, qui est une légende du manga au Japon,
08:54qui dessinait des livres, des mangas comiques.
08:58Et j'ai pensé à un personnage qui s'appelle Iyami, un personnage qu'il avait écrit.
09:04Et en fait, c'est un personnage qui a prétendé avoir vécu en France.
09:07Mais, a priori, il n'a jamais mis ses pieds en France.
09:11Et je me suis dit, tiens, j'aimerais bien utiliser ce personnage.
09:14Et c'est comme ça que j'en ai parlé à l'équipe du Louvre.
09:18Et ces personnes ont beaucoup apprécié, beaucoup rigolé,
09:22l'idée de ce personnage passionné par la France.
09:24Et donc, j'ai réalisé cette histoire.
09:27Et j'ai parlé avec la fille de M. Fujio Akatsuka.
09:30et elle a été ravie pour que j'utilise tous ces personnages.
09:33Iyami, à la dentition parfaite, est le véritable mystificateur.
09:36Est-ce que pour terminer, Naoki Urasawa, vous nous dessineriez...
09:40Azadora ? Héroïne ?
09:45Non, mais qu'on vous voit à l'œuvre, pardon, quoi.
09:48Voilà.
09:50Alors, ce n'est pas si facile que ça.
09:55J'ai tendance à être un peu muet lorsque je dessine.
09:58Ce n'est pas grave, pendant que vous êtes muet
10:00et que votre oreille et que votre main dessinent.
10:02Je rappelle, Naoki Urasawa,
10:05que vous êtes l'auteur des séries Monsters et 20th Century Boys,
10:09que tous les otakus, les fans de manga, peuvent se procurer partout.
10:12Et que vous êtes également l'invité d'honneur
10:15du festival de la BD à Amiens,
10:17qui démarre, je crois, ce samedi.
10:19Il y aura sans doute un vernissage vendredi soir
10:20et qu'il vous consacre deux expositions, s'il vous plaît, rien que ça.
10:26Arigado gozaimasu.
10:28Naoki Urasawa, il est totalement concentré.
10:31On découvrira à la fin de l'émission
10:32le dessin de Azadora par Naoki Urasawa.
10:39Merci beaucoup.
10:39Merci beaucoup.
10:41Au revoir.
10:42Et merci à votre interprète, Anna Devotsuru.
10:44Merci.
10:45Merci.
10:46Merci.
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