00:00Sonia De Villers, vous recevez ce matin la présidente et le rapporteur de la commission d'enquête relative aux violences commises
00:07dans les secteurs du cinéma, de l'audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité.
00:13Sandrine Rousseau, Erwan Balanant, bonjour à tous les deux.
00:17L'une est députée Les Écologistes de Paris, l'autre députée Modem du Finistère.
00:22Six mois d'audition, près de 400 personnes interrogées, vous remettez ce matin un rapport de 330 pages.
00:28Il faut parfois avoir le cœur, je vous le dis, bien accroché lorsque vous annoncez la longue liste à venir.
00:33Des blagues tellement dégradantes, des fellations forcées, des agressions subies par vos témoins, des viols racontés, des enfants abusés
00:39ou propulsés dans des séquences hyper sexualisées, sans préparation ni encadrement.
00:44Y a-t-il, je vous pose la question à tous les deux, un mot, une image, un témoignage qui vous a particulièrement marqué ces six derniers mois ?
00:52Erwan Balanant ?
00:52En réalité, il y a 100 témoignages qui nous ont marqués.
00:55100 témoignages, les témoignages, les auditions et tous les témoignages qu'on a reçus par écrit.
01:00Mais moi, celui qui m'a marqué, c'est celui des comédiennes et en particulier celui de Sarah Forestier.
01:07On a vu une femme qui, depuis son premier casting jusqu'au moment où elle craque,
01:13qui a subi des violences sexistes et sexuelles.
01:15Et en réalité, c'est ce qu'on a découvert, c'est qu'on a un système, un système qui produit de la violence.
01:20Les victimes sont évidemment chacune des auditions absolument incroyables.
01:27Parce que ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'elles arrivaient tremblantes, mais tremblantes comme des feuilles.
01:32Que souvent, elles nous avaient eues trois, quatre, cinq fois au téléphone avant pour bien savoir comment ça allait se passer.
01:38Certaines voulaient annuler et puis finalement viennent.
01:42Très souvent, elles avaient un texte écrit parce qu'elles n'arrivaient pas à imaginer, contrôler leur émotion sans ce texte écrit.
01:52Et en fait, il y avait cette espèce de fragilité et en même temps de puissance dans ces paroles et ces témoignages.
01:59Et puis, moi, j'ai quand même aussi une audition qui m'a particulièrement marquée, qui est celle de Ouajdi Mouahad sur...
02:07Grand metteur en scène de théâtre.
02:09Absolument, sur Bertrand Cantat, à qui il avait demandé de faire la musique d'une de ses pièces.
02:16Et derrière, deux anciennes ministres de la culture qui ne voient pas le sujet.
02:21Et en fait, la discussion autour de ce cas-là, pour moi, a été extrêmement intéressante parce qu'elle posait des éléments sur la réhabilitation, sur qu'est-ce que les violences, sur la visibilité, pas la visibilité.
02:34Et en fait, il y a encore plein de questions qui sont des questions à mettre dans la société, dans le champ citoyen.
02:39Quand vous écrivez dans ce rapport, systémique, endémique, persistante.
02:44Ce sont les trois qualificatifs que vous avez choisis pour qualifier les violences morales et sexuelles dans le monde de la culture.
02:51Est-ce qu'Erwan Balanant, vous pouvez nous expliquer ? Systémique, endémique, persistante ?
02:54Systémique parce que c'est tout le temps.
02:57C'est un système qui s'est mis en place.
03:00Mais c'est le système qui est aussi révélateur, le reflet de notre société.
03:04Notre société, et on le décrit aussi dans le rapport, est une société profondément encore sexiste et patriarcale.
03:11Voilà, c'est ce que moi j'ai appelé.
03:13Sauf que là, vous décrivez des facteurs très concrets, très pragmatiques sur l'organisation de ces milieux, de ce marché,
03:19qui favorisent, on va dire, la prolifération de ce type de violence, mais surtout l'opacité et le silence qui les entoure.
03:27Oui, c'est ce que moi j'ai appelé la machine à broyer des talents, parce que c'est ça la réalité.
03:32On a la précarité des hommes et des femmes qui travaillent dans ce milieu, qui pour travailler doivent se taire.
03:39On a ce culte du talent.
03:43On excuse tout au génie.
03:45On a en France une exception culturelle, il ne faut pas qu'elle soit gâchée par ce que j'appelle cette excuse de génie.
03:50Ce n'est pas possible.
03:51Et on a un certain nombre d'hommes et de femmes, de femmes aussi, qui ont du talent, qui sont des personnes qui comptent,
03:58et qui ont beaucoup trop de pouvoirs parfois, et qui en abusent.
04:02C'est ça qu'on a constaté, effectivement.
04:04Dans des milieux extrêmement...
04:05Alors, dans des milieux en plus...
04:06Extrêmement hiérarchisés.
04:07Et hiérarchisés, et d'entre-soi.
04:09C'est-à-dire qu'on connaît tout le monde.
04:12Et le fait qu'on connaît tout le monde, tout le monde se tient, et plus personne ne parle.
04:15Le cas Quanta, que vient de décrire, il est assez symptomatique.
04:21Personne n'a rien dit.
04:22Et ça a conduit à un double drame.
04:25Sandrine Rousseau, impunité, opacité, est-ce qu'il y a Omerta ?
04:29Il y a absolument Omerta.
04:31Et surtout, ce qui était très flagrant, c'est que les personnes qui sont venues témoigner devant notre commission,
04:35qui n'étaient encore une fois qu'un dixième de ce que nous avons reçu comme témoignage,
04:38parce que neuf dixièmes ont refusé de venir par peur et parce qu'elles étaient terrorisées pour leur carrière.
04:44Sur le dixième qui est venu témoigner, ce qui apparaît très nettement,
04:48c'est que les violences commencent dès l'enfance, commencent dès l'école, commencent dès les castings,
04:52et en fait se perpétuent tout au long de la carrière.
04:55Et ce qui m'a aussi énormément frappée, c'est...
04:58Mais la notion d'Omerta a été aussi remise en cause pendant ces débats.
05:01Je prends le réalisateur Michel Azanavissius, qui ne nous paraît pas être un réactionnaire masculiniste,
05:08vous voyez ce que je veux dire, vous dit qu'il n'y a pas d'Omerta, que c'est faux, que c'est un peu simpliste,
05:13que ce silence-là, il est plus complexe, que c'est un milieu où on parle librement.
05:17Mais c'est toujours plus complexe, sauf que j'invite les auditeurs et auditrices à regarder les auditions
05:23et à regarder surtout vraiment l'espèce d'angoisse terrible avec laquelle les victimes viennent parler, en fait.
05:30Et ça dit tout.
05:31C'est-à-dire qu'évidemment qu'elles ne disent pas, que certaines d'entre elles ne disent pas,
05:35parce qu'en fait c'est tellement risqué pour elles que de parler.
05:38Parce que moi, une des choses qui m'a beaucoup surprise dans cette série d'auditions,
05:43c'est qu'on a beaucoup parlé des Bertrand Cantat, on a beaucoup parlé de ceux qui avaient été au cœur d'affaires.
05:48On n'a jamais parlé par exemple d'Adèle Haenel, qui est partie du monde du cinéma,
05:52et quand moi j'ai posé la question, on m'a répondu, bah oui, mais c'est elle qui a fait le choix.
05:57C'est-à-dire qu'en fait, on interprète comme des espèces de volontés individuelles,
06:01ce qui en fait relève de la nécessité de s'exiler,
06:06parce qu'il n'y a plus de place pour les personnes qui ont parlé.
06:08Pourquoi ne pas avoir convoqué, pourquoi ne pas avoir auditionné des hommes ou des femmes,
06:12publiquement mis en cause, des Benoît Jaco, des Gérard Depardieu, des Philippe Cobert,
06:16qui pourraient raconter en quoi cette mise en cause d'abord médiatique a saccagé leur réputation, leur carrière,
06:23piétiné la présomption d'innocence, puisque ça a été un des débats aussi de cette commission.
06:27Oui, mais tout simplement parce qu'il y a des règles, et on a appliqué à la lettre les règles d'une commission d'enquête,
06:32nous ne devons pas empiéter sur le domaine judiciaire.
06:34Et nous ne l'avons pas fait.
06:35On peut relire toutes les auditions, on ne nous prendra pas en défaut là-dessus.
06:38Parce qu'il y a une tribune, signée par 19 avocats, qui sont des avocats à la cour de renom,
06:43et qui vous accusent de ça, justement, d'un dangereux mélange des genres.
06:47Ben non, moi je les invite plutôt à lire ce qu'on a produit, et à lire les auditions.
06:51Et ils verront qu'on n'est jamais rentré sur ce terrain-là.
06:54Et justement, ce genre de réflexion, c'est aussi la minimisation et la négation de la réalité.
06:59Et cette réalité, il faut la dire pour que ça puisse changer.
07:02Et je vais vous dire, si on avait mordu sur le terrain de la présomption d'innocence,
07:07si nous avions fait des procès à la place de la justice,
07:10alors, et d'ailleurs ça nous a été reproché certaines fois de ne pas aller assez loin dans la confrontation
07:14avec les personnes avec lesquelles nous étions face à face dans les auditions,
07:18et bien si nous avions fait un pas de côté, ils seraient tombés sur nous,
07:22mais je le dis, comme des hyènes, pour invalider tout le travail de la commission.
07:26Parce qu'en fait, moi j'avais le sentiment qu'on n'attendait que ça.
07:29Donc nous nous sommes astreints à une discipline.
07:31Par contre, nous avons posé une lecture politique, évidemment,
07:35puisque c'était aussi l'objet de cette commission.
07:3786 propositions, 86 propositions pour tenter de réguler, d'encadrer, voire de légiférer dans ce milieu.
07:43Il y a vraiment une partie très très importante qui est consacrée dans ce rapport au travail des enfants.
07:51Il y a notamment tous les sévices commis dans les chorales pour enfants, la maîtrise des hautes scènes.
07:58Vous titrez un gâchis humain et un désastre moral.
08:01Il y a aussi des actrices comme Nina Meurice qui racontent comment on lui a fait tourner
08:04ses premières scènes d'agression sexuelle à l'âge de 10 ans, sans jamais rien lui expliquer
08:08et qu'elle gardera ce souvenir à vie.
08:11Mais vous le dites, en réalité, il n'y a pas assez d'inspection,
08:13il n'y a pas assez de médecine du travail, il n'y a pas assez de structure.
08:16Non, et puis il n'y a pas aussi de suivi post-tournage,
08:21parce qu'une fois, par exemple, quand Sarah Forestier raconte qu'à 15 ans,
08:25on lui a demandé dans un casting de mettre un œuf dans son vagin
08:28pour savoir si elle était capable de le faire,
08:31alors qu'il n'y avait aucune scène de cet ordre-là dans le film en question,
08:35c'est absolument scandaleux et c'est absolument inadmissible.
08:38Les castings, d'ailleurs, c'est au cœur de vos...
08:40Absolument, mais surtout juste après un film,
08:44quand un enfant tourne, un enfant qui, par exemple, a été violé,
08:47dont le rôle est un enfant violé,
08:50quel est l'impact sur son psychisme après ?
08:52Là, il n'y a pas du tout de suivi et donc ça fait partie, évidemment,
08:55des choses qu'il y a à la meilleure.
08:56Oui, les castings, il faut que les castings se fassent dans des lieux prévus à cet effet,
09:02des bureaux et non pas des castings sauvages.
09:05Quand il y a un casting sauvage, quand parfois un directeur de casting rencontre un talent,
09:10qu'il le fasse venir dans un lieu approprié et avec plusieurs personnes.
09:14Parce qu'on l'a vu, il y a des castings où des gens ont profité, encore une fois,
09:18de leur pouvoir pour abuser ou pour mettre de la pression sur quelqu'un
09:22ou pour échanger contre bon service, si vous voyez ce que je veux dire.
09:25Donc, il y a une régulation nécessaire et on doit aussi réguler le rôle des agents.
09:31Les agents, depuis quelques années, n'ont plus de statut et n'ont plus d'obligation de carte professionnelle
09:37et je pense qu'il faut le faire parce que l'agent sera à l'interface entre le talent et la production.
09:44Et d'ailleurs, nous avons fait une action au nom de la commission d'enquête
09:47auprès de l'autorité de la concurrence
09:49pour vérifier que les conditions de la concurrence sont respectées concernant les agents
09:54puisque les agents ont des énormes portefeuilles
09:56et que quand ils ont des personnes soupçonnées d'agression dans leur portefeuille,
10:00ce sont les victimes de ces personnes qui s'en vont de leur portefeuille.
10:05Et donc, ça fait partie des questions qui vont être proposées.
10:07Sandrine Rousseau, Erwan Balanant, merci à vous.
10:09Merci à vous.
10:09Merci beaucoup.
10:10Merci à vous.
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