00:00Marie Misset, votre nouvelle tête, s'appelle Esther Teilhard et elle met presque tout le monde d'accord.
00:05Pourquoi presque ?
00:06Parce que je vois bien qu'il doit y avoir quelqu'un, quelque part, qui n'est pas d'accord.
00:10Bonjour Esther Teilhard.
00:11Bonjour Marie.
00:12À 23 ans, votre livre « Carne que je montre » est un gros pavé dans la mare littéraire.
00:17D'aucuns diraient « Oh là là, mais qu'elle est jeune ! ». Mais 23 ans, c'est toujours
00:214 ans de plus que votre éditeur, feu, votre éditeur quand il a publié le marquis de Sade.
00:27En 45, tout le monde parle de Sade à Paris, on dit c'est formidable, c'est un des grands
00:30auteurs français.
00:31Et je dis pourquoi est-ce qu'on ne le publie pas ? J'ai 19 ans et on me dit « Vous n'y
00:35pensez pas, c'est un auteur considérable, mais c'est interdit et ce sera toujours interdit.
00:39» Alors je dis, il n'y a pas de raison, bêtement, et je le publie.
00:42Et voilà, il le publie, ça devient les éditions Pauverts dans lesquelles vous êtes édité.
00:46Ça vous embête qu'on parle de votre âge, Esther Teilhard ? Vous avez l'impression
00:49que c'est réducteur ?
00:50Oh non, j'adore, continuez.
00:51Je vous en prie.
00:53Avec votre premier roman « Carnes », tout le monde tombe d'accord pour dire qu'avec
00:59vous, les éditions Pauverts renouent avec le sulfureux, avec la littérature, coup de
01:03point.
01:04Et c'est vrai que ça décape, ça réjouit, ça peut exciter parfois.
01:06On a besoin de le poser aussi, c'est sombre, c'est un peu violent ce récit d'une jeune
01:10Marseillaise qui arrive à Paris au Beaux-Arts de Sergi et qui troque la violence de la plage
01:15des Catalans et ses cagoles monstrueuses et merveilleuses par celle plus sournoise, plus
01:19classiste peut-être, de Paris.
01:21Un roman d'apprentissage, donc, sauce Pauverts.
01:23C'est quoi une carne ? C'est quoi des carnes, Esther Teilhard ?
01:26Une carne, c'est une saloperie, c'est une mauvaise fille, c'est une cagole aussi.
01:31Vous savez, en provençal, la cagole, ça vient de cagar, ça veut dire déféqué.
01:36Ah quand même !
01:37Donc une carne, ça sent mauvais, ça pue.
01:39Et c'est une femme ?
01:41C'est une femme, oui.
01:42Une mère procureur, comme la vôtre, qui laisse traîner des dossiers sur des viols
01:46en réunion dans le salon.
01:47On a mis Estia très à l'aise avec sa sexualité qui écrase un petit peu l'héroïne.
01:51Est-ce qu'on est d'accord pour dire que ce roman, carne, parle de femmes violentes, Esther Teilhard ?
01:57Oui, bien sûr.
01:58Il n'y a presque que des femmes dans ce roman.
02:01C'est des femmes un peu bizarres, elles sont toutes étranges.
02:04Il y a donc la mère procureure de la République qui laisse traîner ses dossiers de viols
02:08en réunion devant sa gamine.
02:09De 11 ans.
02:10Il y a Estia qui est une espèce de bimboslave un peu étrange, un peu bizarre.
02:17Il y a les cagoles marseillaises qui sont ces femmes à la plage qui parlent en vomissant.
02:22Il n'y a que des femmes, et des femmes pas faciles à appréhender, à manipuler.
02:28Pas gentilles.
02:29Pas gentilles, plutôt pas commodes, en effet.
02:32Cette violence, elle se joue entre les femmes elles-mêmes, ce qui réunit votre héroïne
02:36et son ami insaisissable, ultra-sexualisé, qui a un nez en forme de phallus.
02:40C'est que toutes les deux, elles ont des mères moches.
02:42Elles disent toutes les deux « ma mère est moche ».
02:44Des mères moches et abîmées.
02:46Ça m'a frappé ce point commun, ça veut dire quoi sur elles, qu'elles ont des mères moches ?
02:49Elles se retrouvent autour de cette mochitude de la mère.
02:52Parfois, on se retrouve sur des choses bizarres, là, c'est ça.
02:55Elles sympathisent autour de ça, et elles ont des théories parce que c'est deux jeunes
02:59filles un peu paumées qui sont au bazar.
03:01Elles ont 18 ans, donc elles sont un peu… un peu bêta sur certaines choses, mais elles
03:07se retrouvent sur cette théorie que les mères moches font des filles plus belles qu'elles,
03:10mais qui ne mouillent pas.
03:11Ah, c'est ça la théorie, évidemment ! Pourtant, vous les aimez, vos personnages,
03:16vos étudiants.
03:17C'est la contrepartie, en fait.
03:18Je les aime.
03:19Il y a des étudiants, vos arcamées, vos cagoles à la plage, qui s'assoient sur le visage
03:23des bobos, quand même.
03:24Il y a quand même une femme, à un moment, qui s'assoit sur le visage d'un homme qui
03:26était là et qui voulait juste sa place à la plage, et vos hommes de la Méditerranée
03:30qui sont petits.
03:31Vous les aimez, tous ces personnages ?
03:32Oui, oui, oui.
03:33Surtout les femmes, dans le roman, parce que j'aime bien leur puanteur, leur bordel ambulant.
03:38C'est ça qui me plaît.
03:39Les hommes se font un petit peu écraser.
03:41C'est vrai, il y a un personnage de mec qui est petit et qui se fait humilier par lui-même
03:49parce que c'est une caricature d'un écrivain passionné par bataille, qui écrit sur le
03:54porno, qui va très mal, qui a 48 ans et qui voit votre héroïne qui en a 18.
04:02Votre roman, il est très cru, le sexe est un peu partout, les liquides séminaux se
04:05mélangent à l'huile piquante des pizzas surgelées, il en faut de l'audace pour envoyer
04:09ce texte.
04:10Vous dites qu'à la publication du livre, vous aviez autant de honte que de fierté.
04:13Elle se place où, la honte ?
04:15Ah, la honte, elle se place dans le fait d'écrire quand on est jeune, on est une jeune femme,
04:21on écrit sur le sexe, on se demande comment ça va être reçu.
04:25La honte est là.
04:26Et puis après, je me suis rappelée que j'étais chez Pauvre, où la plupart des auteurs sont
04:30morts en pleine orgasme ou en prison.
04:36Quel destin, je vous disais que vous pouviez y aller.
04:38Et puis la honte, c'est un territoire littéraire fascinant, on peut aller partout avec la honte.
04:43Vous avez mis votre roman sous le haut patronage de Mireille Havé, une poète et autrice lesbienne
04:48flamboyante, cocaïnomane du début du XXe siècle.
04:51Pourquoi ? Je ne la connaissais pas moi, donc merci pour cette découverte.
04:54Mireille Havé, c'est l'oubliée des années folles, c'est une déesse absolue, une jeune
04:59femme qui a commencé à écrire à 15 ans, qui a été repérée par Cocteau et qui écrivait
05:04des choses absolument fabuleuses, notamment son journal.
05:07Et puis elle s'est tuée toute seule en se piquant à tout.
05:11Elle a été cocaïnomane, opiomane, et puis elle se piquait à la poussière à la fin
05:15et elle est morte comme un chien à 30 ans en Suisse.
05:18Mais c'est une génie, une génie absolue.
05:21Ça m'a donné très envie de lire son journal.
05:23Vous dites que votre roman, c'est un vrai boucan marseillais, ça m'a beaucoup plu.
05:28Ça m'a fait penser au compte Instagram Chronique de Mars que je conseille à toute personne
05:31qui veut passer un bon moment.
05:32Peut-être qu'on peut en entendre un bout, peut-être que les auditeurs peuvent savoir
05:37à quoi ça ressemble.
05:38Alors je vais demander aux parents qui ont des enfants pas loin de peut-être fermer
05:41un petit peu les oreilles, aux oreilles sensibles tout court, de s'éloigner peut-être 35
05:46secondes, parce que je vous ai laissé choisir l'extrait.
05:49Le mot juste existe à Marseille.
05:53Un homme dans la rue a failli m'écraser.
05:55Je l'ai traité de connard.
05:56Il m'a dit « Grosse pute, si t'étais pas moche, je te défoncerais la chatte ».
06:01La phrase était concise et claire.
06:03Je n'ai rien répondu, je n'avais rien à rajouter.
06:06Chaque mot avait son poids de fente violentée.
06:09L'économie de syntaxe, clarté du propos, tout était dedans.
06:13Les grosses, les putes, la destruction et la chatte.
06:16Cette phrase était un opéra.
06:18Elle disait tout.
06:20Comme donne Giovanni qui résume à lui seul le viol, le meurtre, la vengeance et l'eucharistie.
06:24Que dire après cette phrase ? Le sang marseillais est épais, gonflé par ses quatre piliers.
06:49On pourra vous voir à St-Germain-des-Prés avec Anna Bouglalis, à Strasbourg et au festival
06:54La Villette en juin.
06:56Merci Esther Telliard.
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