00:00Générique
00:13Il y a 35 ans, ces images ont choqué le monde entier.
00:17Des enfants squelettiques parqués derrière les grilles de ces lits en métal.
00:21On découvrait alors le sort de ces milliers de petits roumains
00:25enfermés dans des établissements à travers le pays.
00:28Des images qui suivaient celles de la chute du président Nicolae Ceausescu,
00:32renversée et exécutée en décembre 1989,
00:36alors que le rideau de fer s'effondrait.
00:39D'après l'Institut Roumain pour l'investigation des crimes du communisme,
00:4315 000 mineurs sont morts dans ces prétendus hôpitaux pour enfants.
00:48Souvent diagnostiqués à tort comme gravement handicapés,
00:51considérés comme inutiles pour la société, c'est une génération perdue.
00:56Pendant des décennies, le régime Ceausescu avait mené une politique de croissance économique
01:00basée sur l'augmentation de la population.
01:03La contraception, l'avortement étaient sévèrement restreints.
01:06De nombreux foyers roumains se sont retrouvés avec plus d'enfants qu'ils ne pouvaient élever
01:11et les ont abandonnés ou confiés aux soins de l'État.
01:14Mais le calvaire de ces mineurs ne s'arrêtait pas là.
01:16A l'âge de 18 ans, la plupart d'entre eux se sont retrouvés livrés à eux-mêmes sans aucun soutien.
01:22Aujourd'hui, ces enfants sont devenus des adultes, encore hantés par ce qu'ils ont vécu.
01:27Toutes leurs tentatives pour faire reconnaître les abus qu'ils ont subis ont échoué,
01:31faute de preuves suffisantes.
01:33Et ce, alors que la Roumanie connaît aujourd'hui un regain de nostalgie pour le communisme.
01:38Billet retour sur les enfants perdus de Roumanie,
01:41c'est un reportage de Maria Goertz, Nico Lescou et Bastien Renouil.
01:52Ici, c'est le château et l'ancien foyer-hôpital de Tchigide, où j'ai grandi,
02:06où nous avons été envoyés pour mourir, où nous avons été condamnés à mort.
02:13Cette porte marque l'entrée en enfer.
02:16Sirmanka a 3 ans lorsque ses parents l'abandonnent dans un hôpital.
02:21Elle est ensuite transférée dans ce centre pour mineurs handicapés,
02:25jugés irrécupérables par le régime de Nicolas et Ceausescu.
02:30Ici, à Tchigide, on a vécu des moments atroces.
02:38Pendant l'époque communiste, des milliers d'enfants ont été placés dans un des 27 établissements spécialisés.
02:44Après le diagnostic d'une maladie cérébrale, souvent erronée, leurs parents les abandonnaient.
02:50Une conséquence de la politique nataliste du régime communiste interdisant l'avortement.
02:57Là, c'était mon lit.
03:00Ici.
03:03Et regardez ce qui me hante encore aujourd'hui.
03:07Regardez.
03:10C'est mon lit.
03:13C'est mon lit.
03:16C'est mon lit.
03:19C'est mon lit.
03:23Regardez.
03:42Ce sont des souvenirs horribles.
03:46Nous ne savions pas s'il faisait jour ou nuit.
03:50Ils faisaient froid, nous étions nus, couverts d'excréments.
03:54Ils ne changeaient pas nos draps
03:56et nous n'étions pas changés non plus.
04:03138 enfants ont péri à Tchiguid.
04:07Soit plus de 80 % des mineurs internés.
04:13Selon leurs actes de décès,
04:14la plupart ont succombé à des pneumonies,
04:17en secret, à l'abri des regards.
04:24Le seul lieu de mémoire dédié à ces sacrifiés
04:27se trouve à quelques kilomètres, face au cimetière du village voisin.
04:32Ces croix ont été érigées après la chute du communisme.
04:42Sur ce monument,
04:43on retrouve le nom des enfants morts à Tchiguid.
04:47La plupart d'entre eux
04:51sont morts avant 1989.
04:54Et comme on peut le voir,
04:57ils ont perdu la vie extrêmement jeune.
05:01Depuis 7 ans, Florine Soiré enquête sur les enfants irrécupérables.
05:06Il estime que 15 000 sont décédés dans les institutions d'Etat,
05:10souvent dans des circonstances indignes.
05:14Pour l'Etat communiste,
05:16ces enfants représentaient une dépense improductive
05:19qui devait être éliminée.
05:21Comment supprimer cette dépense ?
05:23Par leur élimination physique.
05:26Dans ces conditions,
05:28ils ont été isolés de la communauté
05:31et amenés dans ces centres simplement pour mourir.
05:34Les corps des victimes n'ont jamais été exhumés.
05:38Plusieurs témoignages d'habitants indiquent qu'ils ont été enterrés ici,
05:43sans sépulture ni cérémonie religieuse.
05:46-"Selon les informations
05:48que nous détenons,
05:51les enfants mouraient les uns après les autres.
05:54On les laissait s'accumuler,
05:57puis ils étaient amenés ici
06:00dans des charrettes ou des tracteurs."
06:05Dans le village,
06:07tous ont entendu parler de l'horreur de Tchiguid.
06:10Mais la plupart des anciens employés ne sont plus en vie
06:14ou refusent de témoigner,
06:15ce qui complique le travail de recherche.
06:19Cette femme est une des rares exceptions.
06:22Durant 35 ans, elle a cuisiné pour les enfants du centre.
06:25Aujourd'hui, elle affirme que les employés manquaient de moyens
06:29pour s'occuper des enfants et minimisent son rôle.
06:31-"Vous saviez qu'ils mouraient, ça se savait ?"
06:34-"Je sais qu'ils sont morts.
06:37Ce que je dis, c'est qu'ils ne sont pas morts de faim.
06:40Et l'été, ils ne mouraient pas de froid non plus."
06:44-"Sur les certificats d'essai,
06:47il est écrit qu'ils mouraient principalement de pneumonie."
06:50-"Oui.
06:52Des rhumes, oui.
06:53Il faisait froid
06:56et il n'y avait pas moyen de sécher correctement les draps.
07:03Si quelqu'un qui est en bonne santé dort avec un drap humide,
07:07alors comment il va se sentir ?
07:09Comme s'il avait eu un drap sec ?
07:17Il n'y avait pas de sèche-linge."
07:21Les personnes qui acceptent de témoigner
07:24tiennent souvent des discours similaires.
07:26Malgré les difficultés de ces enquêtes,
07:29Florine poursuit ses recherches aux quatre coins de la Roumanie.
07:33-"C'est important pour nous
07:37et pour les générations futures
07:39que la vérité soit mise en lumière.
07:46Je considère que c'est important
07:48que les personnes responsables de ces abus paient.
07:56Et je considère essentiel que l'Etat roumain reconnaisse ces abus
08:00et que ceux qui ont survécu à ces abus
08:03puissent bénéficier de mesures réparatrices.
08:08-"L'Institut de recherche sur les crimes du communisme
08:11a déposé trois plaintes pour faire la lumière
08:14sur les mauvais traitements systématiques
08:16et solliciter des compensations pour les victimes."
08:26-"Voici les actes de décès.
08:31Ici, nous avons des documents
08:34pour seulement trois centres.
08:37Cela représente près de 2 500 actes de décès.
08:41Chaque acte de décès
08:44représente un enfant qui a perdu la vie dans un foyer.
08:48Vous voyez à quel point on mourrait dans ces centres."
08:55-"Deux plaintes ont d'ores et déjà été classées sans suite
08:58par les procureurs.
09:00Interrogés, le parquet évoque l'impossibilité
09:03d'établir un lien entre les causes des décès
09:06et les conditions de vie dans les centres d'internement,
09:09notamment en raison de l'absence d'autopsie médico-légale.
09:13Mais Florine dénonce des enquêtes bâclées."
09:21-"Beaucoup des victimes entendues n'étaient pas pertinentes
09:25puisqu'internées après 1990,
09:28ils ont aussi entendu des parents
09:33qui ont dit que les conditions étaient bonnes dans ces centres
09:36alors qu'ils ne les ont jamais visitées.
09:43Pour notre équipe, cela a été extrêmement choquant
09:46de voir que les milliers de documents
09:49et preuves que nous avons déposées dans ces dossiers
09:53n'ont pas été prises en compte par les procureurs."
09:59-"Non loin de Tchiguide, dans la ville d'Oradea,
10:02certains survivants ont refait leur vie.
10:04Sermanka a peu d'espoir d'être un jour entendue par la justice.
10:08Jugée irrécupérable, elle fait partie des enfants mal diagnostiqués."
10:12-"J'ai mis trop de rouge.
10:15Je vais rajouter du blanc."
10:17-"C'est pas grave. C'est parfait comme ça."
10:21-"Aujourd'hui, elle élève seule ses enfants, Maria et Pavel,
10:24dans un petit appartement en location."
10:26-"Je veux qu'ils aient ce que je n'ai pas eu."
10:30L'amour d'une mère, l'affection,
10:35tout ce que je n'ai pas eu pendant mon enfance.
10:39Qu'ils aient des habits, qu'ils soient propres, éduqués.
10:45Qu'ils aient tout ce que je n'ai pas eu.
10:49Une enfance aussi belle que possible."
10:52-"La santé de Sermanka est fragile.
10:56Elle rêve de posséder un logement
10:58pour que Maria et Pavel aient un toit en cas de coup dur.
11:01Une inquiétude qui la tourmente."
11:04-"Je lui demande comment je peux l'aider.
11:08Qu'est-ce que je peux faire pour qu'elle se sente mieux ?
11:14Ces derniers temps, je lui ai vraiment fait beaucoup de cadeaux."
11:20-"Afin que sa fille soit indépendante en cas de besoin,
11:24Sermanka lui apprend à cuisiner."
11:28Mais ce matin, un appel perturbe la préparation du déjeuner.
11:32Ce sont les parents de la jeune femme.
11:36-"Qu'est-ce que tu fais à manger ?"
11:39-"Des pâtes aux champignons."
11:42Ils ont renoué des liens,
11:44mais les discussions restent superficielles.
11:47Peu de parents savaient dans quel centre se trouvaient leurs enfants.
11:51Sermanka avait 11 ans lorsque les siens ont fait l'effort
11:54de la chercher à Tchigid.
11:56-"Je leur ai dit, c'est maintenant que vous venez me voir ?
12:00Maintenant que je suis grande, vous avez besoin de moi ?
12:03Mais où étiez-vous quand j'avais besoin de vous ?
12:07Personne ne m'a pris dans ses bras.
12:10Je n'ai pas eu d'affection, je n'ai pas reçu d'amour maternel.
12:13Je ne sais pas ce que c'est."
12:15Avec le temps, Sermanka a appris à surmonter la rancœur.
12:20-"On se parle, mais on n'est pas très proches.
12:25J'ai pardonné, ce sont mes parents, je leur pardonne.
12:30Dieu pardonne à tous."
12:34Rares sont les survivants des foyers-hôpitaux
12:37qui ont un jour connu l'appartenance à une famille.
12:41Beaucoup n'ont jamais revu leurs parents
12:44et sont restés dans les centres jusqu'à leur majorité,
12:47même après la chute du communisme.
12:50-"On se battait entre nous, on se volait les uns les autres."
12:54-"Oui, on a vécu la même chose."
12:58-"C'était la lutte pour la survie, la loi du plus fort."
13:03Sans cette association, ils auraient peut-être été livrés à eux-mêmes,
13:07malgré leur handicap.
13:09-"Le personnel nous conseille, nous guide
13:13et nous montre beaucoup d'empathie.
13:17Et nous les écoutons,
13:18car sinon, nous ne pourrions pas nous en sortir."
13:21-"Nous communiquons aussi entre nous,
13:25par exemple, avec Djonji et les autres.
13:27On s'entend bien, on a vécu les mêmes souffrances,
13:31on se comprend."
13:32Ces survivants sont suivis par des spécialistes
13:35et peuvent vivre de manière plus ou moins indépendante.
13:39-"Ils se débrouillent bien,
13:41surtout si l'on prend en compte le diagnostic
13:44et le fait qu'ils ont des parents
13:47qui ont été établis à l'époque
13:49par ces soi-disant médecins."
13:56-"Oui, des docteurs spécialistes."
14:00-"Oui, ils sont la preuve vivante
14:04qu'ils n'ont pas eu raison."
14:06Musique sombre
14:09...
14:13Yossif est sorti de Tchigui en 2002.
14:16Depuis, il a trouvé un emploi
14:19et tente de mener une vie normale.
14:21Il habite avec son colocataire,
14:24Kelin, également rescapé du foyer hôpital.
14:28Cet après-midi, ils reçoivent des amis.
14:34...
14:37-"Et le travail, comment ça se passe ?"
14:41-"Très bien, Dieu merci."
14:43Il n'y a pas moyen d'oublier les plaies,
14:47les souffrances, les traumatismes de l'enfance.
14:51Les conditions de vie étaient mauvaises,
14:54mais il n'y a pas de plus grande revanche
14:57que de savoir que nous sommes en vie.
14:59Pas besoin de vengeance.
15:01Ils ont voulu nous exterminer,
15:04mais nous leur avons donné une leçon.
15:06Nous sommes restés debout.
15:09En 2019, les procureurs l'ont interrogé pour leur enquête.
15:13Il peut encore faire appel de la décision du classement sans suite,
15:17mais c'est un choix difficile.
15:19...
15:22-"En faisant ça, tu te lances dans une lutte pour la justice,
15:25mais tu risques de te détruire psychologiquement."
15:28...
15:31-"C'est ce qui se produirait.
15:33Je dois aussi penser à mon bien-être,
15:35à ma conscience, mon âme.
15:37Je les détruirais complètement."
15:39...
15:40Pour le moment, Yossif et Kéline
15:43essayent ensemble de surmonter leurs traumatismes.
15:46S'ils décident de faire appel, le chemin risque d'être long.
15:50...
15:53Depuis la chute de Nicolas Echaouchescu en 1989,
15:57peu d'anciens dirigeants communistes ont été traduits en justice,
16:00malgré une longue liste de crimes
16:03commis au cours des quatre décennies de dictature.
16:06...
16:10Voilà pour ce reportage en Roumanie,
16:13un reportage que vous pourrez retrouver sur france24.com.
16:17A très vite pour un nouveau numéro de Billet Retour.
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