00:00RTL Soir, Yves Calvi et Agnès Bonfillon.
00:04Il est 18h42, bonsoir François Gémen.
00:06Bonsoir.
00:07Vous êtes chercheur spécialiste des questions environnementales et climatiques,
00:10et par ailleurs membre du GIEC, le groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat.
00:14L'année 2024 a donc été la plus chaude jamais enregistrée,
00:17en hausse de 1,6 degrés par rapport à 1850 selon l'observatoire européen Copernicus.
00:221,6 degrés, on a parfois un peu de mal à comprendre pourquoi ce chiffre doit nous inquiéter François Gémen.
00:28Parce que symboliquement on franchit pour la première fois sur une année totale la barre symbolique des 1,5 degrés.
00:35C'est vrai que 1,5 c'est un peu le seuil le plus ambitieux qu'on s'est fixé dans l'accord de Paris.
00:41Alors c'est pas parce qu'on l'a atteint sur une année qu'on a manqué l'objectif, soyons clairs.
00:46C'est quelque chose qu'on va calculer sur une moyenne de plusieurs années,
00:50mais vu le train où ça va, nous allons dépasser cet objectif au début des années 2030.
00:56Il faut bien se rendre compte qu'en réalité on est condamné à battre record de température sur record de température
01:01tant qu'on émet des gaz à effet de serre, tant qu'on n'a pas atteint la neutralité carbone, le zéro émission nette,
01:06et bien on va continuer à battre record sur record.
01:09Avec des conséquences très concrètes, lesquelles ont parlé des incendies qui ravagent la Californie, Los Angeles en l'occurrence en ce moment.
01:18Bien sûr, une des conséquences les plus concrètes de cette élévation des températures,
01:22c'est que le risque d'événements extrêmes s'accroît à la fois dans leur nombre et dans leur intensité.
01:27Donc on va parler d'inondations, on va parler d'ouragans, on va parler aussi de feux.
01:32Est-ce qu'on est objectivement en train de vivre une vraie accélération du réchauffement climatique ?
01:36Et sait-on pourquoi 2024 en particulier a explosé tous les records du coup ?
01:39Oui, c'est notamment sous l'effet d'El Niño, qui est un phénomène météorologique qui n'est pas lié au changement climatique,
01:45qui est récurrent tous les 3 ou 4 ans, et qui effectivement va un peu doper les températures.
01:51Alors à partir de cette année, on va entrer dans le phénomène inverse qui s'appelle l'aninia,
01:55et donc on peut s'attendre à ce que les températures soient un peu moins élevées cette année,
01:59ce qui ne voudra pas dire que le changement climatique s'est arrêté, évidemment.
02:02Vous le disiez, ces catastrophes sont de plus en plus intenses, mais aussi coteuses.
02:07Les victimes vivent parfois une double peine.
02:09De nombreux assureurs, on en parlait sur l'antenne, se sont retirés de Californie ces deux dernières années,
02:14à cause des incendies à répétition.
02:17Ils peuvent vraiment refuser d'assurer dans l'état actuel des choses ?
02:22Alors ça va être le gros sujet pour la reconstruction, c'est que déjà depuis deux ans,
02:27certains gros assureurs, State Farm notamment qui est un des gros assureurs américains,
02:31refusent d'assurer de nouveaux logements en Californie, notamment à cause de risques accrus d'incendie.
02:36En Floride, c'est le risque d'inondations et d'ouragans qui a fait que 70 000 foyers ont perdu leur assurance habitation
02:42qui était résiliée unilatéralement par l'assureur cet été.
02:45La question c'est, est-ce que les assureurs vont encore accepter de couvrir ce risque et à quel prix ?
02:50Mais c'est légal, les assureurs peuvent refuser d'assumer des risques ?
02:53Absolument, sauf si l'état intervient et les y oblige.
02:56Mais comme nous allons entrer dans une présidence un peu disons libertarienne de Donald Trump,
03:00est-ce que Donald Trump va contraindre les assureurs à assurer les habitations ?
03:05Qu'il me soit permis d'en douter.
03:06Et donc ça pourrait être la première étape de ce qu'on appelle l'inhabitabilité,
03:10le fait qu'on ne parvienne plus à assurer les logements, les habitations.
03:14Ou alors, à quel prix ?
03:16Que donc il y ait une vraie stratification sociale et que seuls les plus riches puissent se permettre d'habiter dans des endroits à risque.
03:20C'est ce que j'allais vous dire, pardonnez-moi, les conséquences sont monstrueuses.
03:22C'est monstrueux.
03:23Notamment pour les plus fragiles, on n'est pas d'accord.
03:25Bien entendu.
03:26Et ça pose aussi des questions en France où le système d'assurance est quand même globalement un système mutualiste.
03:31La question c'est jusqu'à quand est-ce que ce système mutualiste tient avec des risques qui vont devenir très très élevés,
03:37donc potentiellement impayables pour des gens qui habitent dans des zones à risque.
03:40Il faut réaliser que même en France, le coût des dommages liés aux changements climatiques pour les assureurs,
03:46il double tous les cinq ans.
03:48L'an dernier c'est 6 milliards d'euros.
03:49Et on le voit certaines municipalités disent nous on ne peut plus payer ce que vous nous demandez pour s'assurer face à ces changements climatiques.
03:57Exactement, c'est ça qui explique cette réaction un peu ironique d'un maire dans une commune je crois près de Briançon
04:01qui a déclaré interdire les catastrophes naturelles sur le territoire de sa commune pour protester contre le fait qu'il ne parvenait plus à assurer sa commune.
04:08Alors, citation, les températures caniculaires de 2024 exigent une action climatique novatrice en 2025.
04:14C'est ce que vient d'affirmer le secrétaire général de l'ONU, alors on l'aime beaucoup.
04:17Mais est-ce que vous comprenez ce qu'il veut dire ?
04:19On peut le dire chaque année en réalité.
04:23Et le problème c'est que ces discours et ces injonctions en réalité deviennent un peu de plus en plus creux.
04:28Et c'est vrai que ce type de discours, moi, commence un peu à m'énerver sincèrement.
04:32Parce qu'on a l'impression qu'on se réfugie derrière ces injonctions un peu creuses pour masquer le fait que nous ne déployons pas les solutions que nous avons à notre disposition aujourd'hui.
04:41Or c'est là qu'est l'enjeu.
04:43Donc vous dites à Antonio Guterres, taisez-vous ou alors aidez-nous à prendre des mesures.
04:46L'enjeu c'est pas de crier au feu, l'enjeu c'est d'éteindre l'incendie.
04:49Et donc l'enjeu c'est pas d'alerter la population mondiale, je pense qu'on a dépassé ce stade.
04:54L'enjeu c'est de mettre en place les solutions qui existent aujourd'hui et de faire en sorte, prenons le cas de la transition énergétique,
05:00la question c'est comment est-ce qu'on mobilise les financements pour la transition, notamment dans les pays du sud.
05:05Quelle garantie d'état est-ce qu'on va donner aux investisseurs pour qu'ils puissent déployer la transition énergétique dans les pays du sud ?
05:10Voilà un enjeu très concret.
05:11Et ce que vous nous dites c'est que tout est question de volonté, une inversion des courbes du réchauffement est encore possible.
05:17Bien sûr ! Alors pas une inversion des courbes mais en tout cas nous pouvons limiter la hausse des températures.
05:22Et quand on atteint la neutralité...
05:23C'est pas la même chose.
05:24C'est pas la même chose.
05:25Parce que la question que vous a posée Daniel c'était très clair, c'est est-ce qu'on peut encore envisager ou espérer une inversion des courbes du réchauffement ?
05:32Non, il n'y aura pas de retour à la normale.
05:34Ça il faut le dire clairement aux auditeurs, notamment ceux qui peuvent se dire,
05:37ah là là, est-ce qu'on va revenir aux températures qu'on a connues au XXe siècle ?
05:40Ça, ça n'arrivera pas. Nous tous, nous serons morts avant que ça n'arrive.
05:44Alors dans le meilleur des cas, si on atteint la neutralité carbone vers le milieu du siècle,
05:48on stabilise les températures vers le milieu du siècle et puis elles commenceront à baisser vers la fin du siècle.
05:54Nous ne serons plus là pour le voir.
05:55Et j'espère que certains des auditeurs plus jeunes seront quand même encore là pour le voir.
05:59Tout cela à quel prix ?
06:00Je ne dirais pas que c'est une question de prix, c'est une question d'investissement.
06:04Le prix, c'est un prix de volonté politique aujourd'hui et c'est vraiment un message très important du dernier rapport du GIEC.
06:10Nous avons aujourd'hui toutes les connaissances, toutes les technologies et toutes les ressources financières
06:14qui nous permettent d'atteindre ces objectifs, qui nous permettent de limiter le réchauffement,
06:18de garder la hausse des températures sous 2 degrés d'ici 2100.
06:22Donc on sait ce qu'il faut faire, il s'agit de le mettre en œuvre.
06:25Et la bonne nouvelle, c'est que ça peut même rapporter de l'argent.
06:28On sait qu'aujourd'hui les énergies renouvelables, par exemple, présentent un retour sur investissement
06:32qui est très très avantageux et c'est ça qui a décidé de plus en plus les investisseurs à investir dans les renouvelables
06:38qui ont investi 2000 milliards de dollars en 2024, c'est-à-dire quand même deux fois plus que dans les énergies fossiles.
06:43Donc si je vous demande s'il est déjà trop tard, que me répondez-vous ?
06:46Il n'est jamais trop tard. On est face à un problème qui est graduel, ce n'est pas un problème binaire,
06:50ce n'est pas gagné ou perdu, ce n'est pas blanc ou noir.
06:52Et chaque dixième de degré fait une énorme différence, notamment des risques auxquels nous allons être exposés.
06:57Donc il n'est jamais trop tard, même si vous êtes obèses, vous pouvez encore perdre du poids.
07:01On a du mal à être optimiste pour le climat avec l'arrivée au pouvoir de certains climato-sceptiques.
07:06Je pense évidemment à Donald Trump, ça vous inquiète vous aussi ?
07:09Ah bien sûr, on ne va pas dire que c'est une bonne nouvelle, et tout le monde est un peu inquiet
07:13de voir ce que le mandat de Donald Trump va donner.
07:16Effectivement, on craint à la fois sur le plan domestique une hausse des émissions américaines,
07:21alors que ces émissions sont quand même en baisse depuis plusieurs années.
07:24Il faut le rappeler parfois aux auditeurs qui ont l'impression que la France serait le seul pays à agir.
07:28Tous les pays industrialisés aujourd'hui connaissent une baisse de leurs émissions,
07:31et les émissions chinoises commencent à plafonner.
07:34L'autre risque international, c'est évidemment non seulement qu'ils se retirent à nouveau de l'accord de Paris,
07:39avec un risque d'effet domino cette fois,
07:41et l'autre risque, c'est évidemment que les autres pays ne veuillent pas prendre d'engagement supplémentaire,
07:45et attendent que les États-Unis prennent à leur tour des engagements.
07:48Merci beaucoup, François Gemmene.
07:49Merci à tous les deux.
07:50Climatique, membres du GIEC, le groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat.
07:55Si vous aimez les chiens, la montagne, les aventures extrêmes, restez avec nous,
07:59on vous propose une très belle idée pour votre week-end dans un tout petit instant.
08:04Bonne soirée.
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