00:00En fait, il y a plusieurs histoires dans ce recueil. Il y en a sept, très exactement.
00:05Sept, un chiffre symbolique, surtout dans les contes de fées.
00:09Ce sont des reprises, des réinventions.
00:14J'allais dire réécriture, mais ce n'est pas tout à fait le mot.
00:17Ce sont des réinventions de nos contes traditionnels.
00:21Ce sont vraiment les contes les plus classiques, de manière générale.
00:24Le petit triton fait référence à la petite sirène.
00:27Le chapeau en mauve, vous aurez la référence.
00:30Tigrillon, cendrillon.
00:32Mathilda et les sept géants, c'est peut-être un petit peu lointain.
00:35Là, ça fait référence à Blanche-Neige.
00:37Je trouve que j'ai eu beaucoup de mal à réinventer.
00:40La belle au consentement, inutile aussi de vous donner la référence de manière littérale.
00:47J'ai voulu revisiter ces contes de notre enfance,
00:51qui, il me semble, ne résonnent plus avec la société aujourd'hui, avec les jeunes générations.
00:58D'ailleurs, ma femme, qui est professeure de lettres, enseigne ses contes dans le secondaire.
01:05Elle me dit, et d'autres amis professeurs me le disent aussi,
01:08que les jeunes ne comprennent plus les morales de ses contes,
01:11ne comprennent plus de quoi ils retournent.
01:13Par exemple, la morale de Barbe Bleue, je ne sais pas si vous la connaissez.
01:18Nous avons l'histoire de ce personnage, de ce psychopathe,
01:21qui assassine ses femmes et qui cache leur corps dans des placards.
01:26Et la morale de Perrault, ce conte a été écrit au XVIIe,
01:30et sa morale, c'était « Mes femmes, ne soyez pas trop curieuses ».
01:33Évidemment, aujourd'hui, quand on lit ces histoires,
01:37qui elles-mêmes sont choquantes, on n'a même pas besoin d'attendre la morale,
01:41il y a une espèce de hiatus entre ces récits et les jeunes générations.
01:46Le Petit Chaperon Rouge aussi, j'ai d'autres amis enseignants
01:49qui me font tous part de ce constat,
01:52et des amis qui n'ont plus envie de lire ces contes à leurs enfants non plus.
01:56L'histoire d'une petite fille qui se fait dévorer par un loup,
01:59l'histoire de psychopathes, des princesses passives
02:03qui ne sont pas du tout maîtresses de leur destin,
02:07qui reçoivent des baisers sans qu'on leur ait demandé l'autorisation,
02:13qui, après une course effrénée dans la forêt comme Blanche-Neige pour échapper à la mort,
02:17arrive dans une maison et fait le ménage pour sept nains.
02:21Et puis on a eu toute la lecture freudienne de ces contes,
02:25l'apprentissage de la maternité, les sept nains représentant les enfants, etc.
02:29Bref, en fait, rien ne va.
02:33Et en même temps, ces contes sont merveilleux, ils nous ont tous émerveillés,
02:37il y a plein de choses de l'ordre de la symbolique,
02:41du merveilleux dedans.
02:45L'idée, c'était de revisiter cette matière, de s'en emparer, de la dynamité un peu,
02:49en utilisant les grands leviers, les grands rendez-vous de ces histoires,
02:55et en les modifiant, en modifiant les symboles,
02:59en redonnant aux personnages, notamment féminins, mais aussi masculins,
03:03les clés de leur destin, qu'elles redeviennent actrices,
03:07qu'elles aient leurs mots à dire,
03:11qu'elles soient actives, qu'elles réfléchissent,
03:15parce que souvent dans les contes traditionnels,
03:19elles sont juste décrites comme belles,
03:23elles sont très valorisées pour leur beauté, et jamais pour leur intelligence, pour leur perspicacité,
03:27pour leur courage.
03:31Donc c'était le projet.
03:35Ces histoires arrivaient par transmission orale, de bouche à oreille, pendant très longtemps,
03:39depuis la nuit des temps, les humains se racontent des histoires au coin du feu,
03:43et ces histoires n'ont été donc fixées,
03:47mises à l'écrit qu'au XVIIe.
03:51Et certaines femmes ont écrit des contes à cette époque-là, notamment Madame d'Hollenois,
03:55par exemple, et en fait, ces récits n'ont pas été retenus,
03:59parce qu'ils étaient jugés trop subversifs.
04:03On a retenu ceux de Perrault qui ne menaçaient personne,
04:07et qui ont du coup un prisme forcément très masculin.
04:11Et puis c'est une matière vivante, c'est pour ça que j'ai envie de répondre aux gens qui crient au wookieisme,
04:15que c'est méconnaître, je suis désolée, c'est peut-être un peu arrogant
04:19de le dire comme ça, mais c'est méconnaître ce qui fait le conte,
04:23la matière du conte, c'est une matière vivante, et qui ne demande qu'à être réécrite,
04:27réinventée, re-racontée, et qui l'a toujours été.
04:31Il s'agissait juste de les réveiller un peu, ces contes du XVIIe,
04:35et d'insuffler un peu de modernité, et d'émanciper les personnages,
04:39tout en conservant, j'espère, le merveilleux,
04:43c'était aussi l'idée, tout en conservant ces univers merveilleux
04:47qui nous ont tous frappés l'imagination quand on était enfant.
04:51L'idée, initialement, c'était de réécrire ces contes, mais pour les petits,
04:55les enfants de 5-6 ans, et c'est pour ça que le premier conte,
04:59la princesse au gros potiron, c'est le premier qui a été écrit aussi,
05:01parce que c'est un conte déjà un peu caricatural, un peu grotesque,
05:05mais amusant, initialement, cette princesse qui ne peut pas dormir sur des petits pois.
05:09Et c'était facile à réécrire, d'imaginer une princesse qui pouvait dormir
05:13sur tous les fruits et légumes du royaume, de l'abricot au gros potiron.
05:17Et donc c'est parti un peu d'un gag, et puis au fur et à mesure de la réécriture,
05:23je me suis rendue compte que non, ça n'allait pas être pour les petits de 5-6 ans,
05:27que de toute façon, quand on voulait déployer un univers merveilleux,
05:31il fallait faire appel à du vocabulaire un peu plus complexe.
05:35Et puis, il y a plein de choses qui échappent aux petits-enfants.
05:39C'est ça qui est magique dans les contes, c'est qu'en fait, la lecture qu'on en a
05:43à 5-6 ans ne sera jamais la même que celle qu'on a à 15 ans,
05:47puis que celle qu'on a à 30 ans. On redécouvre sans arrêt
05:51mille choses, mille interprétations. Et d'ailleurs, après l'écriture de ce recueil,
05:55j'ai tombé sur une hypothèse d'une femme qui s'appelle Lucienne Levas,
06:01qui a fait un essai sur le petit chapeau en rouge. Je crois que ça s'appelle
06:05« Histoire d'un malentendu », et qui dit que peut-être qu'on s'est tous trompés.
06:09Peut-être que cette histoire ne parle pas du loup comme prédateur.
06:13Le prédateur, le loup, attention, enfant, n'allez pas dans la forêt.
06:17Mais peut-être qu'il dit aux enfants, attention, le manger est dans la maison,
06:21parce que le loup qui est dangereux, c'est celui qui est dans la maison,
06:23dans le lit de la grand-mère, celui qui a les vêtements de la grand-mère,
06:26donc peut-être du grand-père, et peut-être que ça parle d'inceste.
06:29Ce qui serait assez cohérent, puisque quand on sait que la plupart
06:33des cas d'agression sexuelle se font à l'intérieur des familles.
06:37C'est un sens que je crois que j'avais appréhendé,
06:42parce que ma réécriture va un peu dans ce sens-là.
06:45Et en même temps, elle a posé des mots tellement clairs, ça a fait l'effet d'un
06:50Donc voilà, c'est de dire que ces contes-là, ils existent depuis la nuit des temps,
06:54ils passent de génération en génération, et il y a toujours moyen de les réinterpréter
06:58et d'avoir des humilations à leur sujet.
07:01Ce sont les éditrices, c'est Sophie Giraud de Helium qui a trouvé ce talent,
07:07Audrey Carpentier, pseudonyme Adelaide, pour illustrer ces contes.
07:14Et en fait, ça marche très bien, je trouve, parce qu'Audrey a un style
07:20effectivement des dessins très fouillés, très détaillés,
07:24dans un style d'enluminure moderne.
07:27Et en fait, les illustrations d'Audrey sont tellement détaillées
07:32qu'elles dépassent même les images mentales que je m'étais forgées
07:37pour décrire mes univers.
07:41C'est assez étonnant comme sensation.
07:44Ça matche parfaitement, et ça va même au-delà de ce que j'avais imaginé.
07:50En fait, ils sont riches d'un inconscient collectif extraordinaire.
07:54Ils sont venus, on l'a dit, par le bouche à oreille,
07:58ils sont ultra chargés en symbolique, ils ont intéressé tous les psychanalystes
08:03de Freud à Lacan à Jung, donc évidemment qu'il y a une matière incroyable.
08:09Mais ceux qu'on connaît, c'est ceux qui ont été écrits, fixés sur le papier au XVIIe.
08:13On ne connaît pas de contes de femmes, en fait.
08:15Donc on connaît les contes écrits par les hommes, avec leur interprétation,
08:19et c'était un siècle extrêmement patriarcal.
08:22Donc forcément, en fait, c'est des contes marqués, imprimés par cette société de l'époque,
08:28par ce fait-là que c'était une époque ultra sexiste, en fait.
08:32Et bien sûr, entre-temps, aujourd'hui, le multiculturalisme est passé par là,
08:37la mondialisation, MeToo, l'émancipation des femmes, etc.
08:41Donc comment ne pas les revisiter, à l'aune de notre époque ?
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