00:00RTL Matin, avec Amandine Bégaud et Thomas Soto.
00:05Il est 8h17, l'interview d'Amandine Bégaud. Cette fois, les agriculteurs ont sorti les tracteurs,
00:09non pas pour aller dans les champs, mais bien pour réveiller les pouvoirs publics et exprimer leur colère.
00:14Amandine, vous avez choisi ce matin de recevoir Paul Mougenot, lui est céréalier dans l'Aisne,
00:18et il est d'ailleurs en direct sur le terrain ce matin.
00:21Bonjour Paul Mougenot.
00:22Bonjour Amandine.
00:23Merci beaucoup d'être en direct avec nous, vous avez 36 ans,
00:27Thomas le disait à l'instant, vous êtes céréalier dans l'Aisne, vous produisez notamment de la betterave,
00:32et je précise que vous êtes membre de la coordination rurale sur le terrain.
00:36Donc, à Amiens ce matin, vous êtes en direct sur place,
00:39c'est là-bas que vous avez choisi de mener cette journée d'action, qu'est-ce qui est prévu ?
00:44Alors, je viens d'arriver sur place, je vous avoue qu'on attaque dans une heure,
00:49on va faire venir quelques tracteurs, klaxonner de façon tout à fait pacifique,
00:53parce qu'on a des éleveurs qui viennent en nombre,
00:57et donc, si on attaquait dès 8h, dès 8h30, ça voulait dire se lever encore plus tôt pour eux,
01:01pour s'occuper de leurs bêtes avant de partir.
01:04Moi ce matin, c'est mon papa qui va me remplacer dans les chambres pour arracher des betteraves,
01:08donc voilà, on est très motivé, et ça se met en route.
01:12Au cœur de cette nouvelle mobilisation, et on en a beaucoup parlé,
01:15il y a cet accord avec l'OMERCOSUR, accord de libre-échange avec plusieurs pays d'Amérique latine.
01:20Concrètement, si cet accord est signé, qu'est-ce que ça change pour vous, pour votre exploitation ?
01:27Alors, vous savez, être agriculteur en 2024,
01:29c'est une famille qui travaille du matin au soir et du soir au matin.
01:33L'éleveur qui aime ses bêtes, le céréalier qui voit sa moisson détruite par les intempéries,
01:38les inondations chez nous, il pleut encore, la mienne, et la sécheresse dans le sud.
01:42Vous voyez, Amandine, le sucre qui est dans votre café là ce matin, sur votre plateau,
01:48il vient de mes betteraves.
01:50Et à la fin de l'année, je gagne zéro. Je ne gagne pas ma vie.
01:54Alors, je ne sais pas si vous trouvez ça normal, mais moi, je suis obligé d'avoir deux métiers.
01:57Pour que l'on puisse mettre du sucre dans votre café, dans le studio d'RTL ce matin.
02:01Et encore la plupart du temps, je m'endette.
02:03Je m'endette pour que vous ayez du sucre dans votre café le matin.
02:05Alors maintenant, ça suffit. On ne vit pas de notre métier.
02:09On est les oubliés de la République.
02:10Et vous avez des gens aujourd'hui qui font fortune avec le bitcoin
02:13en tapant des chiffres sur leur ordinateur, ce qui n'a aucun sens,
02:15ce qui ne font du bien à personne. Et nous, on ne vit pas de notre métier.
02:19Alors que l'on travaille 365 jours par an.
02:21Alors, je voudrais qu'on s'arrête sur deux points, Paul Mougenot.
02:24Le sucre qu'on met effectivement tous dans notre café ce matin,
02:27il vient de chez vous, entre autres de vos betteraves, en tout cas des betteraves françaises.
02:31Si ce Mercosur, il est signé demain, qu'est-ce que ça change ?
02:35Non mais, attendez, si on arrête tous demain de faire du sucre,
02:38vous aurez du sucre brésilien dans le café, ou du sucre ukrainien,
02:42qui sera infâme, et vous aurez des cancers à 40 ans.
02:44Parce que la santé, c'est l'une des dépenses sociales les plus importantes de l'État.
02:48Et s'il n'y a plus d'agriculteurs, il n'y a plus d'hygiène de vie.
02:50Parce que le sucre brésilien, il n'a pas les mêmes normes que les sucres français ?
02:54Absolument.
02:55Et c'est la grande inquiétude par rapport au Mercosur,
02:58et c'est pour ça que nous, à la coordination éole,
03:00on est absolument contre ce traité de libre-échange qu'on nous impose une fois de plus.
03:04Vous dites à la fin du mois, je n'ai rien, je suis obligée d'avoir un deuxième emploi.
03:07C'est quoi ce deuxième emploi ?
03:10Alors moi, j'ai fait des études de droit,
03:11mes parents se sont sacrifiés pour que je fasse des études de droit,
03:14donc je suis juriste à côté, et j'ai repris la ferme familiale.
03:17Je suis la quatrième génération à exploiter cette ferme familiale à Aguilcourt dans l'Aisne.
03:21Mais ça veut dire quoi, que vous travaillez le jour, la nuit ?
03:24À quoi ressemblent vos journées ?
03:26Si vous voulez, je passe ma vie à faire des allers-retours entre mon bureau,
03:31l'exploitation agricole, j'ai la chance aussi d'avoir un salarié agricole.
03:35Mais vous savez, on est là pour manifester,
03:37pour dire qu'on est là pour sensibiliser les Français à nos difficultés,
03:41sensibiliser les décideurs politiques.
03:44Alors j'ai entendu ça hier sur votre antenne,
03:47le ministre Taillau qui disait qu'il y aurait tolérance zéro.
03:51Mais je veux dire, on n'est pas là pour casser.
03:53On n'est pas là pour brûler des bus, brûler des bibliothèques,
03:57casser des écoles.
03:59Il y a des métiers comme le mien qui sont essentiels au pays,
04:01qui sont aujourd'hui les oubliés de la République.
04:03Mais je pense aussi aux infirmières, aux policiers, aux enseignants.
04:06Je veux dire, il faut remettre du sens dans la société.
04:09– Mais quand vous dites j'ai deux emplois,
04:11vous vous occupez de cette exploitation,
04:13vous faites 35 heures par ailleurs comme juriste dans une entreprise ?
04:17– Oui absolument.
04:19– Ça veut dire quoi ? Vous vous levez à 5h du matin ?
04:22– Non mais je n'ai pas de bête,
04:24donc je ne me lève pas aussitôt,
04:26je me lève aussitôt parce que j'ai un petit garçon qui a 4 mois et qui est malade.
04:29Mais je veux dire, quand vous êtes éleveur,
04:31et pour beaucoup aussi d'éleveurs,
04:33aujourd'hui vous avez des doubles actifs.
04:36Le monde agricole change parce qu'on ne gagne pas notre vie.
04:39Moi j'ai 36 ans, j'aime ma femme, j'aime mes enfants,
04:42je tiens mon pays, je tiens mon salarié.
04:45Mais pour moi aujourd'hui c'est la manif,
04:47parce que je ne veux pas la corde.
04:49Vous savez qu'il y a un agriculteur qui se suicide tous les deux jours.
04:52Donc pour beaucoup c'est la mobilisation ou la corde.
04:55Et on aime notre métier, mais là ça devient très dur.
04:58– Mais quand on vous entend,
05:00et on entend ces difficultés qui sont bien réelles,
05:02être obligé d'avoir deux emplois,
05:05sincèrement, à quoi bon ?
05:06Pourquoi vous ne vendez pas cette exploitation ?
05:08Et pour retrouver, j'ai envie de dire, une vie normale.
05:11Elle va peut-être vous choquer cette question,
05:13mais j'imagine qu'il y a certains auditeurs qui se la posent en vous entendant.
05:17– Bien sûr, parce que moi quand mon fils qui vient de naître aura 18 ans,
05:21je lui dirai quoi ?
05:23Je lui dirai, tiens, reprends la ferme,
05:25tu perdras de l'argent, tu vas t'endetter,
05:27tu vas avoir un autre métier à côté comme moi,
05:30pour payer le déficit de la ferme.
05:32Vous savez, il faut mieux être serveur à ce prix-là,
05:34dans une brasserie à Paris,
05:36parce que les gens qui servent la nourriture dans les restaurants
05:38sont mieux payés que ceux qui la produisent.
05:40– Mais pourquoi ne pas la lâcher cette exploitation ?
05:42– Vous savez, on a une fierté, le monde paysan,
05:45on est attaché à notre ferme,
05:47on est attaché à notre terre, c'est notre histoire.
05:49C'est pour ça qu'on se bat tous les jours.
05:51On entretient une fierté, on entretient des paysages.
05:54On aime notre pays, on aime notre ferme,
05:57et on aime nos terres.
05:59– Emmanuel Macron l'a dit hier soir depuis l'Argentine,
06:01en l'état, il ne signera pas cet accord du Mercosur,
06:04pas en l'état.
06:05Est-ce que cela vous rassure ?
06:06Et qu'est-ce que vous demandez ce matin au Président de la République ?
06:09– Le Président Emmanuel Macron,
06:12je le dis très grossièrement,
06:14mais nous a pris pour des cons.
06:16– C'est le sentiment que vous avez ?
06:18– Oui, il faut remettre de la valeur dans le travail.
06:20Le Président de la République, quand il met du sucre dans son café à l'Elysée,
06:22c'est comme vous, c'est celui que je produis avec mes collègues.
06:25Alors, on a compris que l'agriculture n'est plus une priorité nationale.
06:29– Mais il y a eu des promesses de fête, Paul Mougenot,
06:31il y a eu des millions d'euros de débloqués pour les agriculteurs,
06:33on s'en souvient, l'hiver dernier.
06:35Vous n'en avez pas vu la couleur ?
06:36– Pas du tout.
06:37Quels millions d'euros ?
06:38Attendez, la seule chose qu'on a obtenue,
06:41c'était une demande de la coordination rurale,
06:43c'était l'absence de taxation supplémentaire sur le gasoil non routier.
06:48Voilà, c'est ça.
06:49Aujourd'hui, on n'a rien eu.
06:51Moi, je dis très simplement au Président de la République
06:53qu'il est le Président de la République
06:55et qu'il n'est pas le représentant du bureau de l'Union européenne à Paris.
06:58Les produits agricoles doivent respecter nos lois
07:01et qu'aujourd'hui l'Union européenne assassine nos agriculteurs.
07:03On ne va pas brader l'agriculture française au profit des voitures allemandes
07:06et du textile espagnol.
07:08C'est non.
07:09– Merci beaucoup Paul Mougenot d'avoir été en direct ce matin avec nous,
07:13en direct depuis Amiens,
07:15où des agriculteurs doivent mener ce matin une action,
07:18et on l'a bien compris encore une fois,
07:20remonter, mais ils sont une action dans le calme.
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