00:00Le soir, repensons notre quotidien.
00:03Romain Arbenart, Bernard Islac, bonjour.
00:05Merci beaucoup d'être parmi nous aujourd'hui, lauréat du prix Rossel de Bande dessinée 2024,
00:11le président du jury de Bande dessinée.
00:13Ça a été quoi, votre sentiment, votre premier sentiment au moment de l'annonce des lauréats ?
00:18De la sélection ?
00:21De la victoire.
00:22De la victoire ? Oh, un vrai bonheur.
00:27Un vrai bonheur, c'est Bernard qui m'a appelé.
00:31Et en plus, le ton de ta voix était très particulier parce que je pensais qu'il allait m'annoncer que bon,
00:35ben voilà, c'est dommage, ce ne sera pas pour cette fois.
00:39Et donc, je lui dis bon, ben OK, très bien.
00:42Et puis, non, c'est toi.
00:44Et oui, très, très, très heureux, très reconnaissant, très honoré.
00:50Parce que vu les talents que constituait le jury, très honoré en tout cas d'avoir été choisi.
01:01Et aussi, je dois l'avouer, sans vraiment, réellement, sans fausse modestie, étonné,
01:06parce que c'était une très, très belle sélection, une véritable sélection,
01:10et je ne me voyais pas gagnant dans cette sélection, je t'assure.
01:13Tu aurais choisi quoi, toi ?
01:15Alors, je pensais que Alix allait l'avoir.
01:19Alix, c'est un petit phénomène, c'est une météore comme ça,
01:23et c'est difficile à gérer ça, parce que tu ne sais pas si ça ne va pas la tuer,
01:28ou s'il y a une forme de responsabilité, il y avait ça.
01:34Mais de toute façon, je l'ai dit, à un moment donné, il y avait tellement d'interactions,
01:39Alix avait déjà eu le prix il y a très peu de temps,
01:44et puis, il y avait deux autres personnes qui se trouvaient à être très proches de Françoise Keuyten,
01:49qui était à le grand prix de l'année passée, donc on était dans des considérations complexes,
01:53et la seule chose que j'ai dit en tant que président, et j'estime que c'est mon rôle,
01:56c'est de dire, voilà, on fait fi de toutes les préjugés,
02:00la seule chose qui compte, c'est qu'on choisisse, on va voter confidentiellement, j'insiste,
02:07pour le livre qu'on a préféré, et le propre danger du professionnel,
02:12et de grands auteurs qui ont une expérience,
02:17et bien, c'est pas qu'ils vont essayer de prouver à l'autre que le bouquin est mieux,
02:23mais le fait qu'eux choisissent le bouquin qu'ils ont préféré, c'est déjà un signe très important.
02:28Et donc, ils ont choisi, il y a eu une majorité portage, il n'y a pas à trancher,
02:35pour une forme d'équilibre sans doute, entre le graphisme,
02:39la cohérence du scénario, du projet dans son ensemble,
02:46et le fait que c'est un putain de bon bouquin à lire, on tourne les pages,
02:51on a envie de connaître la fin, ce qui est quand même, a priori,
02:54ce n'est pas le seul critère, mais c'est quand même un critère important.
02:58Ça fait partie en tout cas de mes envies de narration.
03:01Oui. Alors, la question que moi j'ai envie de te poser, c'est,
03:05est-ce que tu te rends compte que tu as fait un livre, quelque part,
03:12assez étonnamment, qui va dans le passé, et qui en même temps est quelque part prophétique ?
03:18Dans le sens que, moi, ce qui m'a très fort frappé, je me suis demandé pourquoi ce livre-là a gagné,
03:23et je me suis dit que c'est peut-être celui qui parle le plus d'aujourd'hui maintenant.
03:30Parce qu'il y a une histoire qui pourrait se résumer à,
03:35le monde change, peut-être d'une manière triste, il est en mutation,
03:40et une mutation qui n'est pas forcément heureuse, c'est douloureuse,
03:44comme une catharsis, ou je ne sais pas très bien, il y a un passage, quoi.
03:49Et on ressent ça très fort.
03:51J'ai trouvé que les trois livres qui parlaient du monde d'aujourd'hui en bande dessinée, c'est rare.
03:58Je dirais, la bande dessinée belge est connue pour des héros,
04:02c'était après la guerre, il fallait fabriquer des héros.
04:05Aujourd'hui, il n'y a plus de héros, il y a des auteurs qui donnent une vision du monde,
04:09et pour la première fois, je te le dis, et je le pense,
04:11ça fait sept ans que je suis président, j'ai l'impression que cette année, ça marque un cap.
04:15Parce qu'il y a vraiment un passage, presque de génération,
04:18où il y a une manière d'aborder le monde à travers la fiction,
04:22ce n'est pas de l'autobiographie, mais on parle du monde,
04:24et on montre qu'il est un peu foutu, quoi.
04:27Mais foutu, ce n'est pas non plus désespéré.
04:30Non, non, non, et heureusement que ce n'est pas désespéré.
04:33Et heureusement qu'on a encore de la fiction pour s'inventer un monde futur.
04:40Écoute, sur Fragonardite, je te remercie de cette lecture,
04:45parce que c'est exactement ce que je voulais faire.
04:49Et d'ailleurs, il y a beaucoup de pages dans ce livre qui parlent du futur.
04:55En gros, ça parle effectivement de la fin du monde du personnage principal,
05:02de cet homme qui a connu l'âge de la frontière et de la fin du 19e siècle,
05:07et qui se retrouve en 1930, où tout bascule, où on va vers l'ère du pétrole.
05:10Et en même temps, il y a plein de pages qui sont des flash-forward,
05:14qui racontent en fait la prochaine fin.
05:18Parce qu'en fait, il y a une succession de fins.
05:22Je pense qu'un homme du Moyen-Âge a vu son monde s'écrouler à un certain moment.
05:27Des Amérindiens, quand ils ont vu débarquer des caravels sur leur plage,
05:34ont vu leur monde s'écrouler, etc.
05:36Donc voilà, on vit plein de fins différentes.
05:39Et ces pages en flash-forward, c'est en fait la fin du monde
05:44L'enfant qui est dans le ventre de la protagoniste féminine, de Vivienne,
05:50elle va mettre au monde un enfant,
05:53qui naît dans un monde où on est au début du pétrole,
05:59et qui, à l'âge de disparaître,
06:04cet âge du pétrole disparaîtra aussi,
06:07parce que c'est ce qu'on est en train de vivre à l'heure actuelle.
06:09On est en train de nous annoncer la fin de l'ère du pétrole, tout doucement.
06:14Et une des toutes dernières pages qui sert d'épilogue,
06:19c'est un disque dur qui est ensablé.
06:22Et donc, après le pétrole, il y a l'ère du numérique,
06:25et cette ère du numérique disparaîtra lui aussi.
06:28Pour chaque fin, il y a un début.
06:31Tu crois qu'il y a beaucoup de gens qui disent que c'est la fin de la bande dessinée belge ?
06:35Qu'est-ce que tu en penses ?
06:37Qu'on vit aujourd'hui une époque où la bande dessinée belge est en train de disparaître ?
06:42Alors, il y a peut-être une inquiétude, parce qu'on le voit...
06:48Tu fais comment ?
06:49Tu prends un grand mythe d'une certaine époque de la bande dessinée,
06:54tu le tournes à ta sauce et tu annonces la fin d'un monde.
06:56Alors, on peut le lire de plusieurs manières.
06:58Il y a la fin d'un monde...
06:59Je ne pensais pas du tout à ça.
07:02Et je t'avoue que la fin de la Franco-Belge ne me préoccupe pas,
07:07parce que je ne pense pas que ce soit le cas.
07:11Je ne pense absolument pas que ce soit le cas.
07:15Yves Chalant, par exemple, avait repris le personnage de Spirou et allé le moderniser.
07:20Il n'a pas été, malheureusement, jusqu'au bout.
07:23Un Parisien, comme Ilmine Bravo, qui reprend Spirou, va réinventer le personnage.
07:30Mais ça reste la Franco-Belge, malgré tout.
07:33Même si c'est un Parisien qui le fait, comme Chalant,
07:36qui plaçait le portrait de Leopold IV dans les salles de classe de ses personnages.
07:44Donc non, je ne pense pas que la Franco-Belge...
07:48La bande dessinée belge ou la Franco-Belge ? Je ne sais plus si tu me demandais.
07:51Il y a un peu une confusion là-dessus, c'est sûr.
07:54Le Franco-Belge.
07:56Quelque part, c'est devenu le Franco-Belge.
07:59Tu sais, Chalant, que j'ai bien connu, il disait
08:02« L'histoire de l'art, c'est comme la marche d'Hector Nack.
08:05Trois pas en avant, deux pas en arrière. »
08:08Et moi, je ne suis pas inquiet.
08:10Parce que toi, qui es à une époque où on fait énormément de reprises en BD,
08:14tu as fait ça, tu es allé en arrière pour aller en avant.
08:18Et donc, pour moi, avec ce livre, ça donne un espoir à la bande dessinée belge
08:22d'exister et de découvrir des nouveaux territoires.
08:25Je te remercie.
08:26Moi, qui fais beaucoup de scénarios aussi pour l'audiovisuel,
08:30il y a un mantra qui dit « Écrire, c'est réécrire ».
08:34Ça peut être aussi pour la bande dessinée.
08:36Voilà.
08:38Bravo.
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