00:00RTL Soir. Yves Calvi et Agnès Bonfillon.
00:03Bonsoir Jérôme Fourquet.
00:04Bonsoir.
00:05Vous êtes analyste politique, grand expert de la géographie électorale
00:07et vous dirigez le département d'opinion de l'Institut de sondage IFOP.
00:11Et vous publiez aujourd'hui même un livre d'images, pas comme les autres,
00:14celui des métamorphoses françaises, illustré de façon tout à fait étonnante.
00:18En couverture, un gilet jaune, un flixbus, ces fameux autocars à prix modéré,
00:22et un vieux curé. C'est lui qui n'a plus sa place, le curé ?
00:26Alors vous voyez qu'il lit son livre, il s'en va sur la pointe des pieds,
00:31puis à côté de lui, il y a un bras avec un recouvert de tatouage
00:35pour illustrer ces grandes transformations que le pays a connues en quelques décennies seulement.
00:39En vous lisant, j'ai été stupéfait de l'ampleur des mutations qu'a connues notre pays en 40 ans.
00:43Pourtant je les ai vécues, mais on ne les a pas en tête d'une certaine façon.
00:47Voilà, c'est un peu comme quand on regarde un album de photos de famille,
00:50quand vous prenez les premières pages, vous connaissez tout le monde, c'est votre famille,
00:53mais vous dites, on a pris un petit coup de vieux quand même.
00:55Là c'est pareil, c'est en 40 ans seulement, les transformations étaient très fortes.
00:59Alors non pas qu'il ne se soit rien passé avant,
01:01mais comme vous l'indiquiez, c'est la vitesse et la profondeur
01:04de ces transformations qu'on a voulu mettre en images et en graphique
01:08dans ce livre « Métamorphose française », voilà, pour le grand changement.
01:12Je commence par un des chiffres qui m'a beaucoup marqué,
01:1425% des familles aujourd'hui sont monoparentales,
01:18c'est-à-dire un parent, un enfant, expliquez-nous.
01:20C'était 10% en 1990, nous dites-vous.
01:23Effectivement, donc on voit comment en 30 ans, la proportion a doublé,
01:27et aujourd'hui c'est un véritable sujet de société.
01:31Je vous prends deux exemples.
01:32Au moment de la mobilisation des Gilets jaunes,
01:34quand les Gilets jaunes rédigent leur fameux cahier de doléances,
01:37la première revendication, bien évidemment, c'est la suppression de la taxe sur l'essence.
01:42La deuxième revendication, c'était assurer le paiement des pensions alimentaires.
01:45Au début on s'est dit, mais qu'est-ce que cela vient-il faire dans la crise des Gilets jaunes ?
01:49Eh bien parce que beaucoup de ces mamans solos, comme on les appelle aujourd'hui,
01:52étaient sur les ronds-points lors de la crise des Gilets jaunes.
01:55Et puis plus proche de nous, autre crise qui a beaucoup secoué le pays,
01:59les émeutes de l'été 2023.
02:02Quand le ministre de la Justice de l'époque a donné des statistiques sur le profil
02:07des mineurs qui avaient été interpellés,
02:10eh bien 60% d'entre eux étaient issus de familles monoparentales.
02:14Et donc on voit comment ce changement dans la structuration des familles
02:18produit des effets sociétaux et la vitesse avec laquelle tout cela s'est produit.
02:22Alors au cœur de votre travail, il y a une France faite de mosaïques,
02:24comme le traduisent d'ailleurs les revendications identitaires.
02:28Les prénoms sont un révélateur ?
02:29Oui, alors c'est un révélateur de beaucoup de choses.
02:31D'abord de l'autonomisation de l'individu.
02:34En 1945, on est en plein baby-boom, il y a beaucoup d'enfants qui naissent en France.
02:38On dénombre 2000 prénoms différents, garçons et filles confondues.
02:41Aujourd'hui on est à plus de 13 000, avec moins de naissances.
02:43Donc on voit comment la palette s'est ouverte.
02:45C'est hurlissant.
02:46Autre élément qu'on peut tirer de ces prénoms,
02:49on voit la persistance de certaines cultures régionales.
02:51Dans certaines régions, les prénoms bretons en Bretagne par exemple.
02:55Le poids de l'immigration.
02:5621% des nouveaux-nés aujourd'hui reçoivent un prénom arabo-musulman.
03:00C'était 1% en 1960.
03:02Et puis également l'américanisation du pays.
03:04Avec 10%, à peu près 10% des garçons, des petits garçons qui aujourd'hui naissent,
03:09qui reçoivent un prénom anglo-saxon.
03:11Les fameux Kevin, Jordan, Dylan, etc.
03:13Alors, je ne parle pas que de l'Église ou du Parti communiste.
03:16Nous aussi, les grands médias, nous sommes frappés.
03:19La télévision ne joue plus son rôle d'unificateur.
03:21Chacun regarde son média, nous dites-vous.
03:23Oui, alors...
03:24C'est vrai pour la radio aussi, d'une certaine façon, bien sûr.
03:26Tout le monde connaît les audiences.
03:28Et donc, ces grands médias, ce qu'on appelle des médias de masse,
03:31avaient comme fonction de diffuser une grille de lecture commune.
03:34Je prends l'exemple de la première chaîne de télévision,
03:38qui faisait 45% d'audience dans les années 80.
03:42Et donc, le lendemain matin, il n'y avait pas de replay.
03:44Donc, le lendemain matin, dans la cour d'école, à l'atelier,
03:46ou à la machine à café...
03:47On ne parlait que de ça.
03:48La moitié des gens avaient regardé la même chose à la même heure.
03:50Et aujourd'hui, toutes ces audiences sont fragmentées.
03:53Dans les jeunes générations,
03:54on regarde davantage encore les écrans,
03:58mais d'autres écrans que la télévision.
03:59Et donc, tout cela participe aussi à l'archipellisation du pays.
04:03Dites-nous, c'est si important que ça, l'implantation des McDonald's ?
04:06Et qu'est-ce que ça révèle ?
04:07Alors, les McDonald's, c'est plus de 1600 restaurants en France.
04:11Donc, le pays de la gastronomie...
04:121600 !
04:131600 restaurants.
04:15Et le McDonald's a la France comme deuxième marché mondial après les Etats-Unis.
04:20Et quand on regarde les chiffres...
04:22On peut faire référence à l'actualité immédiate aux Etats-Unis.
04:26Vous savez que Donald Trump s'est fait filmer dans un McDonald's.
04:28Puisqu'aux Etats-Unis, avoir travaillé chez McDonald's,
04:32c'est s'identifier à la classe moyenne.
04:34Eh bien, en France, un jeune sur dix,
04:36un jeune sur dix de moins de 35 ans,
04:38a déjà travaillé chez McDonald's une fois dans sa vie.
04:41C'est extraordinaire, ce chiffre.
04:42Cette France en mille morceaux que vous nous décrivez,
04:44est-ce qu'elle a encore des choses à partager ?
04:47Alors, oui, bien sûr.
04:48On voit qu'il y a des grands moments de célébration, de communion collective,
04:53en positif et de manière festive.
04:56On a tous en mémoire la belle parenthèse des Jeux Olympiques cet été,
05:01où les Français ont fait corps positivement,
05:04dans les moments plus tristes ou plus sombres également.
05:07On se souvient des mobilisations après Charlie Hebdo,
05:10après l'assassinat de Samuel Paty.
05:13Donc, il y a encore des moments et des forces de rappel
05:16qui permettent de faire bloc et de faire corps.
05:18On a longtemps dit, il y a deux Frances,
05:20celle des grandes villes et celle des territoires ruraux,
05:22vécues comme abandonnées.
05:24Est-ce que c'est toujours vrai ?
05:25Et éventuellement, est-ce que ça s'aggrave ?
05:27Alors, c'est pas évident...
05:29Ou c'est un lieu commun un petit peu facile ?
05:30Alors, il faudrait même nuancer davantage...
05:33Je vous en prie, on a...
05:34En disant, voilà, on a la France des grandes métropoles,
05:38la France dite périphérique,
05:41qui s'en tire plus ou moins bien,
05:43avec notamment des grands contrastes
05:45selon que ces territoires soient, par exemple,
05:48à dominante touristique ou non.
05:50Si vous habitez dans la France du Sud,
05:52ou la France des littoraux,
05:54on peut être assez loin d'une grande métropole,
05:57être dans des endroits où il fait très bon vivre,
05:59où il y a un niveau de développement économique
06:01tout à fait satisfaisant.
06:02Donc, c'est une espèce de mosaïque également sur le plan territorial.
06:05On avait beaucoup dit au moment du Covid
06:08que ça allait être la revanche des villes moyennes.
06:10Et on voit que dans beaucoup de ces villes moyennes
06:13qui n'ont pas forcément d'attrait touristique,
06:15il n'y a pas eu la manne du télétravail,
06:17il n'y a pas beaucoup de gens qui sont venus s'installer.
06:19Et qu'en revanche, les télétravailleurs ont préféré
06:22ce qu'ils pouvaient s'installer dans les couronnes périurbaines.
06:24Et donc, le télétravail a amplifié l'étalement urbain,
06:28ou, pour les cadres, les stations balnéaires.
06:31Donc, on a vu un rush, notamment, sur tout le littoral atlantique.
06:34Le mot de mosaïque revient régulièrement dans ce livre,
06:37vous venez de l'utiliser.
06:39On a vécu une sorte de parenthèse enchantée avec les Jeux olympiques,
06:41on regardait tous la même chose au même moment.
06:43C'est un moment où on se fait une culture et des émotions communes.
06:46Voilà, et des souvenirs communs.
06:47Exactement.
06:48Des souvenirs communs, et donc c'est ça qui permet à un pays de se tenir ensemble.
06:52En plus, nos athlètes ont eu la bonne idée de remporter des médailles très rapidement.
06:57Donc, les JO ont commencé sur de bons rails.
07:01Et donc, il restera, bien sûr, une trace au long cours de tout cela.
07:05Mais attention à ne pas considérer que c'était le moment normal.
07:10On pourrait comparer cette période un peu avec ce qui se passe chaque année au Brésil,
07:15qui est un pays qui est très fragmenté.
07:17Et le temps du carnaval, tous les quartiers de Rio
07:20défilent, font la fête ensemble.
07:24Peut-être font-ils d'autant plus qu'ils savent que le reste de l'année,
07:26ils vivent chacun dans leur quartier.
07:28Est-ce que ça existe encore, Jérôme Fourquet, ce qu'on appelait le récit national ?
07:31C'est un grand sujet.
07:33On avait fait une enquête à l'IFA pour la Fondation Jean Jaurès,
07:35en demandant à un échantillon de français qui vous parle de la France.
07:39Et on s'apercevait que ce n'étaient plus les politiques.
07:42Pour les personnes les plus âgées, c'était les écrivains.
07:46Et pour les jeunes générations, c'était les auteurs de séries
07:49qui racontaient la France.
07:50Et on avait, autre résultat de cette enquête, 45% qui vous disaient personne.
07:55Et donc, c'est aussi ça, le spleen français, c'est que personne,
07:59pour beaucoup de français, plus personne ne parle d'un récit national.
08:03Je vous laisse 30 secondes, vous qui nous regardez vivre et qui nous sondez depuis des années,
08:06qu'est-ce qui vous frappe le plus dans la France de 2024 ?
08:09Encore une fois, c'est l'ampleur de cette transformation.
08:11On est à quelques jours de la Toussaint.
08:14Et donc, on montre dans ce livre comment en 1980, c'est pas si vieux,
08:19il y avait 1% des obsèques qui donnaient lieu à une crémation.
08:21Et aujourd'hui, c'est 43%.
08:23Donc, les choses n'avaient pas bougé pendant plusieurs millénaires.
08:26Et en 4 décennies, on est devenu quasiment à majorité sur cette pratique de la crémation.
08:32Incroyable, merci beaucoup Jean-Fourquay, grand expert de la géographie électorale,
08:35directeur du département opinion de l'Institut de sondage IFOP.
08:39Votre livre « Métamorphose française », on vient de les entendre,
08:41paraît donc aujourd'hui aux éditions du Seuil.
08:43Merci à vous.
08:44Dans un instant, le journal de 18h30, puis direction les Etats-Unis,
08:47où la culture des armes à feu est totalement ancrée dans la société américaine,
08:51au point de voir des distributeurs de munitions à l'entrée des supermarchés.
08:55Et tout cela à quelques mètres d'une école.
08:57Et puis à 18h45, le grand reporter Laurent Valdiguier nous expliquera tout
09:00sur les derniers bondissements dans l'affaire qui oppose Mbappé au Paris Saint-Germain.
09:04C'est un litige à 55 millions d'euros, je vous le rappelle.
09:06A tout de suite.
Commentaires