00:00On ne peut pas avoir un féminisme si le féminisme ne prend pas en compte
00:03la femme noire ou arabe, femme de ménage, qui a aussi des enjeux de précarité.
00:06C'est pour ça que c'est hyper important de déconstruire le féminisme
00:10qu'on a dans le milieu mainstream, qui est un féminisme qu'on qualifie de libéral,
00:13c'est-à-dire que c'est un féminisme qui se soucie surtout de l'égalité salariale,
00:16qui ne prend pas en compte les milieux qui ne sont pas privilégiés
00:20et surtout qui ne prend pas en compte les femmes issues de minorités ethniques
00:22qui ont subi la colonisation.
00:25Il y a eu souvent ce mythe dans les films, dans les séries de l'homme sauveur blanc.
00:30C'est-à-dire de la femme agribine de banlieue qui vit sous un père très autoritaire
00:34et qui va être sauvée par un homme blanc qui va venir et qui va lui apprendre l'égalité,
00:38qui va lui faire dépasser le périphérique.
00:41Ce but-là, c'est de dire aussi qu'il existe des sauveurs.
00:44Et cette notion de sauveur, c'est vraiment une notion coloniale.
00:48On parle souvent, par exemple, de la famille oppressive de la femme agribine.
00:51On ne parle jamais du racisme que peut avoir la famille d'un homme blanc
00:53vis-à-vis de cette femme agribine.
00:54C'est ça qui est hyper pernicieux, c'est de toujours, toujours faire croire
00:59que les familles magribines sont des espaces oppressives
01:01et que le reste de la société, par contre, est particulièrement accueillante
01:04et qu'il n'y a pas de violence ailleurs.
01:06Alors que c'est faux.
01:07On oublie que la société n'est pas égalitaire, en fait,
01:10et qu'il faut être féministe.
01:11Moi, je suis pour qu'on soit féministes.
01:13Mais il ne faut pas oublier que pendant la colonisation,
01:14le féminisme a servi de justification pour coloniser le monde.
01:17C'est-à-dire qu'il y a cette idée-là de « on va aller en Afrique
01:19parce que justement, ce sont des peuples arriérés
01:21et on va aller les éduquer, notamment sur le droit des femmes. »
01:24Quand on sait qu'il y a eu des cérémonies de dévoilement en 1958 en Algérie,
01:27d'ailleurs, c'est très marrant, sur les photos des cérémonies de dévoilement,
01:31c'est-à-dire où des femmes blanches enlèvent le voile de force aux Algériennes,
01:34elles portent elles-mêmes un fichu sur la tête.
01:36C'est-à-dire qu'il y a quand même cette idée-là que le corps nord-africain,
01:39le corps africain même au sens large, est un corps à dominer, à dévêtir,
01:44et que, paradoxalement, c'est une manière de le civiliser.
01:47Et c'est encore la démarche qu'on a aujourd'hui, en fait,
01:50vis-à-vis notamment des femmes qui portent le voile.
01:52Il ne peut pas y avoir de féminisme sans les personnes racisées
01:54et sans les femmes maghrébines, noires, asiatiques.
01:56Et c'est pareil pour les hommes.
01:57Les hommes arabes et les hommes noirs et les hommes blancs ne vivent pas la même réalité.
02:00Il y en a certains qui sont en situation de domination,
02:02qui ont des privilèges que d'autres n'ont pas.
02:04Même si, ce que j'essaie d'affirmer avec ce livre-là,
02:06c'est que tous les hommes bénéficient du patriarcat.
02:08Peu importe leur origine ethnique, tous les hommes participent au patriarcat
02:11et tous les hommes, en fait, bénéficient des avantages du patriarcat.
02:14C'est simplement qu'effectivement, les hommes noirs et arabes souffrent aussi du racisme
02:18et donc de violences, de discriminations.
02:20J'ai l'impression qu'en tant que femme maghrébine, on lutte sur tous les fronts.
02:22C'est-à-dire, on lutte contre les hommes de notre communauté
02:25qui peuvent effectivement être extrêmement virulents, même sur les réseaux sociaux.
02:28On doit lutter à la fois contre des hommes qui ne sont pas arabes et qui sont aussi violents
02:31et on doit lutter contre la société qui essentialise nos familles
02:34et qui essentialise les violences qu'on vit.
02:36Donc, tout l'enjeu pour nous, c'est simplement de dire
02:39qu'il existe des hommes violents partout, c'est juste le fruit du patriarcat.
02:42La question, c'est comment on fait, nous, pour en parler ?
02:43Comment on fait pour dire qu'effectivement, les hommes de nos communautés
02:47peuvent être vecteurs de violences et sont aussi le vecteur du patriarcat
02:50sans qu'on ait l'extrême droite derrière qui vienne nous dire
02:52« Mais vous voyez, on vous l'a dit ! »
02:54« On vous l'a dit que les Arabes sont sexistes et violents avec leurs femmes. »
02:56Donc, c'est pour ça que le racisme nous empêche aussi,
02:59en réalité, en tant que femme maghrébine, de se libérer de ça.
03:01Quand on voit quelqu'un de minorité, c'est-à-dire un noir, une personne noire,
03:05une personne arabe dans l'espace public,
03:07on va le juger à travers un regard qui est un regard de domination.
03:10A priori, c'est un regard négatif.
03:11C'est de toujours considérer que soit on n'est pas compétent,
03:14soit, effectivement, on est des traîtres, des vendus.
03:16Moi, j'imagine toujours un peu les dominants dans une grande pièce
03:19en train de nous regarder nous battre pour des miettes, en fait.
03:21Nous dire « Regardez, nous, on a l'argent, on a le pouvoir, on a le capitalisme,
03:26on est riches, et puis regardez, en bas,
03:27elles sont en train de se battre pour une petite miette de pain. »
03:30Donc, c'est pour ça que moi, j'essaie de faire l'inverse
03:32et d'avoir, au contraire d'une intransigeance,
03:34une espèce de solidarité à toute épreuve.
03:35Ça veut dire aussi s'accorder à soi et accorder aux autres le droit à l'erreur.
03:39Et ça, c'est le plus compliqué quand on est une femme ou une personne racisée.
03:44C'est de se dire, en fait, le fait que je fasse une erreur,
03:46ça ne dit pas que je suis une mauvaise personne.
03:48C'est parce qu'on a une espèce de jugement d'a priori négatif sur nous-mêmes.
03:52Il n'y a pas d'autre solution quand on vient d'un groupe minorisé
03:54et quand on est une femme, de rentrer en sororité.
03:56Moi, je le vois juste, par exemple, avec ce qui se passe sur les réseaux
03:58avec Tana Land en ce moment.
03:59On voit que c'est, en fait, un mouvement de sororité.
04:01C'est de dire que, en fait, la manière dont vous jugez une seule femme,
04:04c'est la manière dont vous jugez toutes les autres.
04:05Et c'est exactement ce que j'essaie de dire sur les femmes maghrébines.
04:08C'est que si une seule d'entre nous est attaquée
04:10parce qu'elle est une femme maghrébine, on est toutes attaquées.
04:12Et si on s'attaque entre nous en tant que femmes maghrébines,
04:15on donne la légitimité à ceux qui nous attaquent et à celles qui nous attaquent.
04:17Partez du postulat que nous sommes dignes,
04:19que nous sommes dignes de respect,
04:21que nous sommes dignes de vivre, tout simplement,
04:23et qu'on n'a pas à se poser la question en permanence de
04:25est-ce que j'ai le droit de faire telle ou telle chose ?
04:27Et surtout, d'intérioriser aussi que la rivalité, en fait, elle nous nuit.
04:31Rentrer en rivalité avec une autre femme,
04:33et spécifiquement avec une autre femme maghrébine,
04:35ça ne c'est rien d'autre que la domination.
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