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  • il y a 2 ans
Transcription
00:00Générique
00:12Bonjour à tous et bienvenue dans la grande interview.
00:16Le Liban, ce petit pays du Moyen-Orient qui a eu tout juste 100 ans,
00:20il y a un peu plus d'une semaine, un pays qui a vécu plusieurs guerres.
00:23Une ville, Beyrouth, qui a été détruite et reconstruite plusieurs fois aussi.
00:28On la compare souvent au Phénix qui renaît de ses cendres.
00:31Un pays précurseur de médias dans le monde arabe,
00:33connu pour sa musique ou encore sa gastronomie.
00:36Mais depuis quelques années, le pays s'enfonce dans une grave crise économique et sociale.
00:40Le 4 août, une double explosion ravage Beyrouth faisant 191 morts,
00:45plus de 6 500 blessés et 300 000 sans-abri.
00:48Les Libanais tentent aujourd'hui de penser leur plaie.
00:51La nouvelle génération se bat pour sortir d'un système politique corrompu
00:54dans lequel ils ne se reconnaissent pas.
00:56Aujourd'hui, notre invité fait partie de cette génération qui veut un Liban meilleur.
01:01Nous accueillons dans la grande interview Moïne Jaber, 29 ans.
01:05Bonjour à vous, merci d'être avec nous sur RT France dans la grande interview.
01:10Moïne Jaber, vous avez 29 ans, vous êtes diplômée en économie
01:14et passionnée de médias numériques.
01:16Vous êtes activiste pour l'association Mentechlin,
01:20qui est née pendant la Révolution et qui aide à reconstruire Beyrouth.
01:23Vous êtes toujours sur le terrain et pourtant,
01:25vous n'étiez pas prédestiné à ce destin-là.
01:2850 000 Libanais ont quitté le pays.
01:31La question peut paraître naïve, mais pourquoi être resté au Liban ?
01:37Bonjour Moïna.
01:39Déjà, comment voulez-vous que je quitte un pays qui a été meurtri comme ça ?
01:43On vit une catastrophe et ça fait un bon moment qu'on le vit.
01:47Surtout que je suis très investi depuis la Révolution,
01:52je suis très impliqué.
01:54Ça fait depuis le 17 octobre que je suis dans la rue.
01:57Aujourd'hui, je suis cofondateur d'un mouvement politique de jeunes,
02:00comme vous avez dit, qui s'appelle Mentechlin.
02:02Mentechlin, ça veut dire d'octobre et ça veut aussi dire répandu.
02:06Vu que la Révolution était un mouvement populaire,
02:09on a essayé de s'organiser.
02:11J'ai fait connaissance à des gens dans la rue,
02:13des professionnels, des docteurs, des avocats,
02:16des professionnels dans tous les secteurs.
02:19Et on a essayé de créer un parti politique qui ressemble à notre société.
02:23Parce que, comme vous le savez, on a des partis politiques très traditionnels
02:27qui ont été créés durant la guerre, qui ne nous représentent plus.
02:31Depuis le 4 août, c'est un peu le jour où tout a basculé au Liban.
02:35C'est une journée digne d'un film d'horreur, cette double explosion.
02:39Beyrouth est ventrée, les rues jonchées de cadavres,
02:42de débris, de sang, de verre.
02:45À ce moment-là, où étiez-vous ?
02:50Le 4 août, ce n'est pas vraiment un film d'horreur,
02:53c'est plutôt l'apocalypse.
02:56Il y aura toujours un avant 4 août et un après 4 août.
03:00Ce jour-là, j'étais au travail,
03:05et chaque jour, je fais le trajet à côté du port
03:08où l'explosion a eu lieu.
03:11Ce jour-là, j'ai pris 4 minutes à commander quelque chose en ligne.
03:14Normalement, si je n'avais pas commandé, j'aurais été au port,
03:18j'aurais été peut-être défiguré, blessé ou même mort.
03:22Ce qui s'est passé, c'était vraiment une catastrophe humaine.
03:27Ma'adam Khayel et Jemez, ce sont les quartiers qui ont été les plus touchés
03:31parce qu'ils sont à côté du port.
03:33Ce sont des quartiers habités par des gens qui ont 60 ans, 70 ans et 80 ans.
03:39J'ai commencé à appeler mes parents, mon frère, mes amis
03:45pour savoir s'ils étaient en sécurité.
03:50Et rien ne s'est passé avec eux.
03:53Mais directement, je suis parti pour voir si je pouvais aider des gens.
03:56Justement, quand vous êtes sorti, quelle vision vous avez eue ?
04:01Du verre partout, du sang partout.
04:08Je suis parti pour voir les hôpitaux.
04:11Et les hôpitaux étaient vraiment plein de gens, des docteurs
04:15qui étaient en train de se soigner, en train de soigner des gens.
04:19C'était vraiment l'apocalypse.
04:22Il n'y a pas de film d'horreur qui peut vraiment décrire ce qui s'est passé.
04:26Mais la solidarité libanaise, suivant cette catastrophe,
04:31a été la chose qui m'a sauvé à moi, honnêtement.
04:35Il y a eu beaucoup de moments miraculeux.
04:37Il y a eu beaucoup de gens qui étaient censés faire un rendez-vous
04:40qu'ils ont annulé à la dernière minute.
04:43Il y a eu beaucoup de gens qui ont eu un changement d'histoire.
04:48Beaucoup de gens ont été sauvés.
04:50Mais malheureusement, il y a toujours 200 morts.
04:52Il y a 300 000 déplacés.
04:54Il y a 7 000 blessés.
04:58C'est très difficile.
05:00Moïne, vous parlez de solidarité.
05:02Qu'est-ce qui vous a le plus touché, finalement ?
05:04Il y a eu aussi beaucoup de dons de la part de l'étranger.
05:07Il y a aussi eu les Libanais de l'étranger
05:09qui ont voulu s'investir et aider le Liban.
05:12Déjà, il y a plus de Libanais en dehors du Liban
05:15qu'il y a de Libanais dans le Liban.
05:17La diaspora est énorme.
05:19Je pense que le truc le plus difficile pour la diaspora,
05:21c'est de voir une catastrophe comme celle-là
05:23et de ne pouvoir rien faire.
05:25Ils ont créé des campagnes pour pouvoir financer,
05:29reconstruire le Liban.
05:32Dans le Liban, il y a eu un mouvement de solidarité
05:35vraiment admirable.
05:38En l'absence de l'État, on a voulu aider les gens.
05:42L'État n'a rien fait.
05:44Il a été complètement silencieux
05:46durant les quatre premiers jours.
05:49C'est le vouloir civique des gens du Liban
05:58qui a vraiment poussé à reconstruire toute la ville.
06:01Chaque jour, je descendais à 6h30 du matin
06:05avec des amis à moi.
06:07On était 20 et ensuite, on était dans les milliers
06:12pour pouvoir aider les gens.
06:14Justement parce que les habitants du quartier
06:16les plus touchés, c'était des gens
06:18qui ne pouvaient pas s'occuper d'eux-mêmes.
06:20Ils étaient des gens très grands,
06:2360 ans, 70 ans, 80 ans.
06:26Moïne, je me permets de vous interrompre.
06:29Vous dites que l'État ne vous a pas aidé.
06:31On a vu beaucoup d'images de Libanais
06:33qui ramassaient, qui nettoyaient les rues.
06:35Est-ce que la défiance est encore plus grande
06:37vis-à-vis de l'État après cette explosion ?
06:41La défiance, bien sûr.
06:43On le savait déjà qu'ils ne pouvaient rien faire.
06:45Il y a une philosophie.
06:47C'est la philosophie de la personne qui a eu le cancer.
06:50On sait déjà que cette personne va mourir
06:52si elle a le cancer.
06:54Lorsqu'il meurt, on est surpris.
06:56C'est comme ça avec l'État.
06:58On sait que l'État est corrompu,
07:00on sait que l'État est criminel.
07:02Mais dès qu'on voit que l'État ne fait rien,
07:04on est toujours surpris.
07:06La défiance est encore plus forte maintenant
07:08parce que ça nous a reconfirmés
07:10encore une fois que l'État ne sert à rien.
07:13L'État sert juste à nous tirer dessus
07:15quand on est en train de faire des démonstrations
07:18pour vivre en dignité.
07:22Tout autre chose, ils sont inexistants.
07:25Justement, on a vu ces images qui sont incroyables,
07:28qui glacent le sang, qui font froid dans le dos.
07:30Vous, en tant que Libanais,
07:32vous voyez les gens autour de vous.
07:34Comment est-ce qu'on se relève d'un tel choc ?
07:36Comment est-ce qu'on continue à vivre finalement ?
07:40C'est une bonne question.
07:41Comment est-ce qu'on continue à vivre ?
07:43La seule façon que je sais
07:45pourquoi je suis en train de te parler,
07:48c'est à cause des gens qui étaient autour de moi.
07:51En faisant de bonnes choses,
07:53en aidant des gens,
07:54ça nous permet d'oublier
07:57toutes les choses négatives, au moins,
07:59pour une façon temporaire.
08:03Je ne sais pas, peut-être,
08:04la facture de mon psychologue
08:07va être un peu chère plus tard,
08:11mais maintenant, je me concentre
08:13sur des choses qui vont se passer maintenant.
08:16Je ne regarde pas vraiment à long terme
08:18parce que je ne peux pas.
08:19Le futur est incertain.
08:21On parlera de ce futur incertain, Moïne.
08:23Je voudrais qu'on parle un petit peu politique aujourd'hui.
08:25La France et le Liban ont un lien historique,
08:27on le sait.
08:28Il y a eu deux visites d'Emmanuel Macron.
08:30La première a été source d'espoir.
08:32La deuxième a un peu plus déçu.
08:34Est-ce que, selon vous,
08:35c'est le rôle de la France de s'impliquer ?
08:37Beaucoup parlait d'ingérence française.
08:39Est-ce que c'est votre avis ?
08:43La France nous a mis sous un protectorat.
08:45Ce n'était pas vraiment une colonisation.
08:47Les motivations de Macron ont été probablement,
08:50sûrement même, des motivations économiques,
08:52politiques et géopolitiques face à la Turquie.
08:56Je pense que Macron veut replacer la France
08:59dans l'équation du Moyen-Orient.
09:01C'est vrai qu'il dit là avec le régime qu'on ne veut plus.
09:06Il leur a dit qu'il les laisse en pouvoir,
09:09mais ils ne peuvent plus reprendre de l'argent
09:12ou être corrompus.
09:15Il leur a dit aussi de former un nouveau gouvernement.
09:19Même si l'ingérence française avait un but économique et politique,
09:23c'était aussi bénéfique pour nous quelque part.
09:28Comme vous le voyez, en parallèle,
09:30il y a Pompéo qui a mis des sanctions sur Ali Hassan Khalil.
09:36Il va mettre aussi sur Jebran Basile.
09:38Il y a donc une alliance entre la France et les États-Unis.
09:41Cette alliance, cette ingérence,
09:43c'est peut-être mieux qu'une ingérence entre l'Iran et la Chine.
09:48Vous préférez que la France s'implique
09:51plutôt que par exemple l'Iran ou d'autres pays comme la Chine ?
09:56Oui, parce qu'on connaît la France.
10:00On connaît les États-Unis.
10:03Le gouvernement a été formé auprès de 24 heures
10:06dès que Macron leur a dit qu'il formait le gouvernement.
10:09Alors que sans l'intervention française,
10:12le gouvernement de Hassan Diab, le Premier ministre d'avant,
10:16a pris 5-6 mois.
10:17Donc une pression internationale, c'est toujours une bonne chose.
10:22Mais ils ne peuvent pas vraiment changer quelque chose
10:25au sein de la politique libanaise.
10:28Maureen, on va parler politique libanaise.
10:30Pour ceux qui nous regardent, il faut le savoir pour comprendre.
10:34Au Liban, il y a un système multiconfessionnel.
10:36C'est-à-dire que toutes les confessions doivent être représentées.
10:39Il y a 18 confessions au Liban
10:41pour un pays de 5 millions d'habitants
10:43qui fait à peu près la taille de l'île de France.
10:45Donc c'est énorme, c'est beaucoup.
10:47Il faut que le président soit chrétien,
10:49le Premier ministre sunnite
10:52et le président du Parlement chiite
10:54pour que tout le monde soit représenté de manière égale.
10:57Les Libanais ne peuvent pas voter directement pour leur président.
11:00Ils votent pour des députés qui, eux, votent pour le président.
11:03C'est assez irréel.
11:07Ce système-là a été validé par la France en 1920.
11:11Est-ce que, selon vous, il est temps de changer
11:13de système politique et de système électoral ?
11:17Bien sûr, il est temps de changer.
11:19On a toujours cohabité ensemble.
11:21Les accords de Taïf dans les années 1990
11:24étaient un traité interlibanais
11:26destiné à mettre fin à la guerre civique
11:28qui a eu lieu en 1975.
11:31Mais ce système, c'est un système ancien.
11:35La nouvelle génération ne pose pas des questions
11:37comme « Est-ce que vous êtes chrétien ou est-ce que vous êtes musulman ? »
11:41On s'en fout.
11:42On veut un État qui met la souveraineté du citoyen au début.
11:47Parce que cette classe politique
11:49a aussi investi dans ce système confessionnaliste.
11:54Ça fait 30 ans que ce même régime est en train de régner.
11:58Ils nous divisent pour mieux régner.
12:00C'est la même classe qui gouverne.
12:03Ce système confessionnaliste a créé un système tentaculaire
12:06où la corruption touche le plus petit fonctionnaire de l'État.
12:12Et c'est juste à travers un État civil
12:16qu'on peut vraiment développer comme société.
12:20On ne peut plus.
12:21Sunnite, chiaïte, chrétien, c'est toujours très important.
12:27Mais ce n'est pas la priorité.
12:29Et les jeunes le savent.
12:31Justement, aujourd'hui, la génération veut d'un système laïque, par exemple.
12:35Je sais que Michel Arnaud, le président de la République,
12:37en avait parlé, mais je vous vois sourire.
12:42Ce n'est pas vraiment un président.
12:45Je ne sais pas.
12:46C'est plutôt quelqu'un qui suit des ordres.
12:49Ce n'est pas lui qui les donne.
12:51C'est une personne qui a 84 ans.
12:57On dirait qu'il n'est pas vraiment lucide
13:00quand on lui fait un entretien.
13:03Ce n'est pas vraiment lui qui a un pouvoir,
13:05c'est plutôt la classe politique,
13:07dont Nabi Huberé est le chef du Parlement,
13:09dont Jebran Basile,
13:11et toute une oligarchie de gens
13:14qui prennent l'avantage dans notre président.
13:20C'est très frustrant,
13:22parce que dès qu'on essaie de changer quelque chose,
13:25ils essaient de nous taire avec la violence,
13:28parce que c'est le seul langage qu'ils comprennent,
13:30c'est la violence.
13:31C'est pour ça que dès qu'on descend
13:34pour faire des démonstrations,
13:37on essaie d'être toujours paisibles,
13:40on essaie de ne pas partir à la violence.
13:44Bien évidemment, c'est leur façon de communiquer,
13:49et nous on essaie de montrer qu'on est l'exemple meilleur.
13:53Moïne, on va marquer une courte pause et on revient.
14:03On est de retour dans la grande interview.
14:05On est avec Moïne Jaber, activiste libanais de 29 ans,
14:08qui nous parle un petit peu de l'actualité au Liban.
14:11Moïne, justement, tout à l'heure,
14:14vous nous parliez de corruption,
14:16vous nous parliez de la jeunesse qui a envie d'un renouveau politique.
14:20Concrètement, pour ceux qui ne savent pas
14:22comment la vie se passe au Liban,
14:24quel est le quotidien ?
14:26Comment cette corruption, elle se traduit dans votre quotidien tous les jours ?
14:33Ok, donc juste pour contextualiser,
14:35les chefs de guerre, les warlords,
14:37étaient en pouvoir même avant l'accord de Taïf,
14:41et ils ont juste changé leurs habits militaires
14:44avec des cravates et des chemises,
14:47et ils ont divisé pour mieux régner.
14:51Ces hommes politiques sont en train de se battre pour des ministères,
14:55par exemple, Jebran Basile se bat pour avoir le ministère de l'énergie,
14:59Nabi Berri, le chef du Parlement, se bat pour avoir le ministère des Finances,
15:02donc chaque ministère fait partie d'un parti politique.
15:09Même Nabi Berri,
15:11comment est-ce que tu peux avoir un chef du Parlement
15:14qui reste là pendant 30 ans ?
15:17Il a même battu le Guinness Book of World Records, c'est ridicule.
15:21Et Moïne, vous, en tant que jeune activiste,
15:23vous voyez ce qu'il se passe autour de vous,
15:25la corruption, vous la sentez comment au quotidien,
15:27c'est-à-dire si vous voulez trouver un travail,
15:29si vous voulez vivre, le coût de la vie,
15:31comment ça se passe au quotidien ?
15:36Pour travailler, le salaire minimum, c'était de 550 000 livres,
15:40et ça a changé depuis.
15:42Ce qui donne combien à peu près en dollars ou en euros,
15:45pour qu'on ait une idée ?
15:47Par exemple, si on travaillait à 1 000 dollars par mois,
15:51notre salaire a perdu 60 % de sa valeur,
15:54donc on travaillait à 300 dollars.
15:57C'est un changement total.
16:01Et non seulement ça, les prix ont aussi augmenté,
16:04donc on ne peut plus mener le lifestyle qu'on avait,
16:07et maintenant on ne peut plus acheter ce dont on a besoin.
16:11Et ça, c'est pour une personne qui gagnait 1 000 dollars.
16:14Ce qui est aussi très spécial au Liban,
16:16c'est que la société libanaise avait mené plusieurs réalités économiques.
16:24Il y avait des gens qui gagnaient en dollars,
16:26et il y avait des gens qui gagnaient en livres libanais.
16:29Les gens qui gagnaient en dollars ont pu continuer leur vie,
16:32mais maintenant ils ne peuvent que retirer une certaine somme d'argent chaque jour.
16:36Il y a une limite.
16:38Alors que les gens qui gagnaient en livres libanais
16:41ont perdu 60 % de leur income et ont dû changer leur lifestyle.
16:46Aujourd'hui, le quotidien d'un jeune Libanais, c'est quoi ?
16:50Quelqu'un qui vient de sortir de l'université, il est face à quoi par exemple ?
16:57Il est face au chômage.
17:00Il n'y a plus d'opportunités au Liban.
17:02Les hommes politiques ont tout fait pour créer un environnement inhospitable
17:07pour pouvoir vivre en dignité.
17:11La majorité des gens, 80 % de ma promo de ma fac, ont quitté le Liban.
17:17Et maintenant, comme vous avez dit, il y a 50 000 ou je pense même 100 000 personnes
17:22qui ont quitté le Liban parce qu'il n'y a plus d'avenir.
17:25Les gens maintenant restent chez eux, ils ne sortent plus.
17:29Déjà parce que comment est-ce que tu peux vraiment t'amuser
17:34ou sortir ou payer ou partir à ce restaurant
17:37parce qu'il y a un mois, il y a eu une explosion atomique.
17:40Il y a aussi un fait, 50 % de la population vit sous le seuil de pauvreté aujourd'hui au Liban.
17:46Il y a des régions où il n'y a pas d'électricité.
17:48Est-ce que vous pouvez nous parler un petit peu de ces gens
17:51qui ne parlent pas forcément, qui n'ont pas la parole ?
17:56Je ne sais pas si je peux parler pour eux, mais ils sont très frustrés.
18:00Ils ne peuvent pas vraiment faire quelque chose parce que les gens pauvres
18:04sont les gens les plus susceptibles à la corruption.
18:07C'est les gens avec qui les chefs de guerre peuvent parler avec
18:11et leur donner de l'argent pour pouvoir vivre.
18:14C'est les gens qui sont toujours manipulés.
18:17Pour eux, c'est vivre jour à jour, c'est pouvoir nourrir sa famille.
18:23Ils ne peuvent pas réfléchir à long terme.
18:27Ils ne peuvent pas réfléchir aux élections parce qu'ils ne peuvent pas.
18:31Leur situation économique ne leur permet pas.
18:34On n'a pas d'électricité, on n'a pas de l'eau.
18:37On n'a rien pour pouvoir vivre en dignité dans ce pays.
18:40C'est vraiment une catastrophe.
18:42Et ça, c'est même avant la révolution d'octobre 2019.
18:47C'est un système gangréné qui a détruit tous les secteurs économiques
18:52pour pouvoir régner, diviser pour mieux régner.
18:56C'est la politique de fin, même.
19:01Est-ce qu'il y a aussi du favoritisme, du clientélisme de la part des députés
19:06pour qu'ils aient des voix, peut-être qu'ils placent plus de confession quelque part ?
19:12Est-ce qu'il y a ce système-là aussi de favoritisme ?
19:16Bien sûr, il y a un système de favoritisme.
19:18Comme je l'ai dit avant, chaque homme politique a son propre ministère.
19:24Jebran Basile a le ministère de l'Énergie.
19:28Nabi Huberré doit aller à Hassan Khalil à le ministère des Finances et des Télécommunications.
19:33Ils divisent.
19:35Et ce n'est pas basé sur les compétences d'une personne, c'est basé sur l'alliance politique.
19:39C'est le clientélisme.
19:41Et c'est comme ça qu'ils peuvent garder le contrôle.
19:45Et dès que quelqu'un est compétent et essaie de prendre cette position,
19:49ils font une campagne d'intimidation ou ils le tuent.
19:52C'est soit ça, soit l'autre.
19:54C'est pour ça que ce système a pu vivre pendant 30 ans.
19:57Et maintenant, nous, on ne peut plus.
20:00Et les souvenirs de guerre…
20:02Justement, vous, vous faites partie, Moahine, de cette nouvelle génération.
20:05La révolution d'octobre a commencé en octobre 2019.
20:09Qu'est-ce qu'il en reste aujourd'hui ?
20:12Qu'est-ce qu'il en reste ?
20:14Il y a eu la pandémie, bien sûr, de Covid-19,
20:18qui a ralenti un peu les mouvements sur la rue.
20:23Mais la révolution a pris un autre visage.
20:26Des coalitions ont été créées entre des groupes de la révolution
20:31pour pouvoir créer un vrai changement.
20:37Ce qui est important, c'est de savoir que ce système politique,
20:41qui a eu 30 ans à régner,
20:44ne peut pas être complètement détruit dans deux ou trois mois.
20:48C'est quelque chose qui…
20:50C'est une bataille qui est très longue, qui a besoin de patience.
20:53J'espère que moi aussi j'ai cette patience.
20:55Je me donne deux ans avant de quitter.
20:57Deux ans, ça veut dire jusqu'à les élections législatives,
21:00les élections municipales, et peut-être même les élections présidentielles,
21:03s'il ne meurt pas avant notre président.
21:06Justement, vous vous attendez quoi de ces élections qui vont arriver ?
21:11Est-ce que vous avez espoir ?
21:14Bien sûr, on a de l'espoir.
21:17C'est notre seule arme contre cette organisation politique.
21:22Le truc le plus important, c'est de lutter pour l'indépendance de la justice.
21:30L'indépendance de la justice n'existe pas.
21:33Le système judiciaire est très politisé.
21:36Ça veut dire que si on veut porter plainte contre quelqu'un,
21:40il faut payer de l'argent par ici,
21:42il faut parler avec cette personne par là.
21:44Dès qu'on crée ce système d'indépendance judiciaire,
21:48on peut vraiment développer en tant que pays.
21:52Ce que j'ai vu depuis le 17 octobre et depuis aussi le 4 août,
21:58c'est une mobilisation sociétale qui n'existait pas avant, il y a quelques années.
22:05Toutes les confessions se retrouvaient sur la place des martyrs,
22:10et tout le monde discutait finalement ?
22:13Tout le monde discutait.
22:14Ils se sont trouvés entre le même drapeau libanais pour une fois.
22:17Ce n'est pas le drapeau des partis politiques qui a été levé,
22:20c'est le drapeau libanais.
22:22Mais malheureusement, il y a eu aussi beaucoup de violence,
22:25de la violence des parts des systèmes sécuritaires du Liban,
22:29de la violence de l'armée.
22:32Donc l'activité ou le mouvement sur la rue n'est pas aussi fort qu'avant.
22:36Mais ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'activité.
22:38Ça veut dire qu'on est en train d'être stratégique.
22:40Mais est-ce qu'il y a plus de violence de la part des forces de l'ordre ?
22:42Oui, il y a tellement de violence.
22:45Parce qu'au début du mouvement, on voyait des images assez touchantes
22:47de l'armée qui était presque impliquée avec les manifestants.
22:50Aujourd'hui, on sent que le ton a changé.
22:54Le ton a changé, mais je pense que c'est à cause des hommes politiques
22:58qui sont en train de manipuler l'armée pour créer cette séparation
23:03entre le peuple et l'armée.
23:04Mais l'armée fait partie du peuple et le peuple fait partie de l'armée.
23:07Et donc c'est quelque chose de très difficile.
23:12On est en train de se réconcilier avec l'armée, mais c'est un procès qui est très long.
23:16Moi, je faisais partie des manifestations du 8 août.
23:20Et j'ai vu des membres de l'armée tirer sur mes amis,
23:25en train de jeter des grenades sur des gens qui n'étaient pas armés,
23:30qui voulaient juste faire des démonstrations pour une bombe atomique
23:34qui a détruit la moitié de la capitale.
23:36Et la réponse, c'était de les tirer dessus.
23:39C'est absurde.
23:41Moïne, on parle beaucoup de votre génération, de votre nouvelle génération.
23:46Vous discutez beaucoup avec médias, azuris, journalistes.
23:50Votre binôme dans l'émission podcast Saturday After Dinner,
23:55dans un cadre un peu intimiste avec des invités,
23:58vous parlez d'un peu de tout, des tabous de la société libanaise.
24:01Vous parlez de santé, économie, écologie, sexualité.
24:04Vous parlez d'un petit peu de tout.
24:06Expliquez-nous en quelques mots ce concept-là.
24:08Il est né quand ?
24:10Le concept a toujours été là.
24:12C'est un concept que nous, en tant que peuple méditerranéen,
24:15et engrené dans notre culture, c'est de juste parler,
24:19de s'asseoir après un dîner et d'être vraiment très honnête.
24:24Parce que, comme vous avez dit, il y a des sujets tabous
24:26qu'on ne parle pas devant les écrans de télé,
24:29qu'on ne parle pas devant les gens,
24:31mais qu'on parle de façon très intime.
24:33Maintenant, les conversations, c'est des conversations politiques.
24:36Ce qui est important, c'est de savoir que toutes les chaînes de télé au Liban
24:42sont des chaînes extrêmement politisées.
24:44Bien sûr, c'est logique qu'une chaîne de télé soit politisée,
24:47mais au Liban, c'est un peu plus prononcé.
24:49C'est même un peu absurde.
24:52Et là, ce qu'on fait avec Saturday, c'est avoir une conversation long form,
24:57où une personne peut non seulement dire leurs soundbites,
25:00mais nous montrer comment ils pensent.
25:03Et on est en train de ramener beaucoup de gens.
25:05On va ramener bientôt Mia Khalifa, une ex-porn star,
25:09qui a été une partie vraiment très importante pour reconstruire le Liban.
25:15Elle a vendu les lunettes qu'elle portait durant ses films pornos à 100 000 $.
25:22Et ces 100 000 $ ont été donnés à la Croix-Rouge libanaise.
25:26Et donc, qu'est-ce qui est plus absurde, Mona ?
25:28Dites-moi, une ex-porn star qui est de Liban
25:31et qui donne plus de 100 000 $ au peuple libanais,
25:36ou un gouvernement libanais qui est en train de tirer sur ses citoyens,
25:41qui n'ont pas d'armes, qui était en train de faire des démonstrations
25:46contre une explosion qui a détruit la moitié de la cité.
25:49Qu'est-ce qui est plus absurde ?
25:51Maureen, je vous laisse le soin de répondre à cette question.
25:54Mais aujourd'hui, vous envisagez l'avenir comment ?
25:57Vous rêvez de quel Liban ?
26:01Je rêve d'un Liban où la souveraineté du citoyen, c'est la priorité.
26:07Je rêve d'un Liban civil.
26:10Je rêve d'un Liban où la diversité, c'est notre point fort, pas notre point faible.
26:19Un Liban qui n'est pas esclave aux agendas politiques d'autres pays.
26:25Un Liban qui est célèbre à cause de la créativité de son peuple
26:32et non pas les guerres qui ont détruit le pays, time and time again.
26:38Et si vous aviez un dernier message à faire passer à la classe politique libanaise ?
26:44Allez vous faire foutre.
26:46Non, je déconne.
26:52Their time is up.
26:54C'est la fin de leur chemin.
26:56Et on sait très bien pourquoi il y a eu une escalation de violence.
27:01On sait très bien pourquoi ils nous tirent dessus.
27:03C'est parce qu'ils savent que c'est leur fin.
27:05Ils se préparent.
27:07Le seul langage qu'ils connaissent, c'est la violence.
27:09Nous, on ne va pas être violent, mais on va rester.
27:12Déjà, la majorité de la classe politique, c'est des faussis.
27:17C'est des autogénaires.
27:19Et on l'attend.
27:20Soit qu'ils meurent, soit qu'ils sont enlevés par force,
27:22ou soit par des élections légitimes, législatives, avec un système judiciaire
27:29qui va punir ceux qui ont volé le Liban
27:34et mettre en pouvoir ceux qui les aiment, le Liban.
27:38Moïne Jaber, merci pour ce message d'espoir.
27:41Bon courage à vous dans cette lutte.
27:44Merci à vous d'avoir suivi cette grande interview.
27:47Vous pouvez la revoir sur rtfrance.tv.

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