- há 1 ano
In October 1961, the KGB went to the writer Vassili Grossman to seize the manuscript of his novel "Life and Destiny." Built on the model of Tolstoy's "War and Peace", this book traces the fate of a family during the war. From Moscow to the ruins of Stalingrad, from the Ukrainian ghettos to the gulag, it is a great Russian epic written at the height of men, populated by ordinary heroes and tyrants, historical figures and anonymous people. Grossman bears witness to the darkest hours of Stalinism. It exposes the cogs of the implacable totalitarian machine and denounces the perversion of the ideal of 1917.
Categoria
😹
DiversãoTranscrição
00:00...
00:00Cher Nikita Sergeyevich,
00:14je n'ai cessé de penser à la catastrophe qui a bouleversé ma vie d'écrivain,
00:18au sort tragique de mon livre.
00:21Il y a dans mon livre des pages pleines d'amertume et de douleur,
00:24tournées vers notre passé récent, les événements de la guerre.
00:27Elles ne sont peut-être pas faciles à lire.
00:30Croyez-moi, il ne m'a pas été facile non plus de les écrire.
00:34Février 1962.
00:37Vassily Grossman écrit à Nikita Khrouchev,
00:39premier secrétaire du Parti communiste d'Union soviétique.
00:43Il lui demande la liberté pour son roman,
00:45Vie et destin, saisi quelque temps plus tôt chez lui, par le KGB.
00:50Pourquoi ce livre qui ne contient ni mensonge, ni calomnie,
00:53mais seulement la vérité, la douleur, l'amour des hommes ?
00:58M'a-t-il été confisqué par des moyens de violence administrative ?
01:01Pourquoi l'a-t-on séquestré comme s'il s'agissait d'un criminel, d'un assassin ?
01:07Je vous prie de rendre la liberté à mon livre,
01:09afin que je puisse en parler avec des éditeurs,
01:11et non avec des agents du KGB.
01:14Dans cette immense fresque qui va marquer l'histoire de la littérature du XXe siècle,
01:18Vassily Grossman écrit le dévoiement des idéaux de la révolution de 1917,
01:23les totalitarismes de Staline et d'Hitler,
01:25l'extermination des Juifs,
01:27Stalingrad et le fracas de la Seconde Guerre mondiale.
01:31Un roman qui définit la liberté comme idéal suprême,
01:34un roman dangereux pour le Kremlin,
01:36et qui va connaître un destin exceptionnel.
01:39Ma liberté physique n'a aucun sens,
01:42elle n'est que mensonge,
01:43car le livre auquel j'ai consacré ma vie se trouve, lui, emprisonné.
01:48Je vous prie de rendre la liberté à mon livre.
01:51Avec mon profond respect,
01:53Vassily Grossman
02:18Sous-titrage Société Radio-Canada
02:48Le dossier suivant contient le protocole de la perquisition effectuée
03:02dans l'appartement de l'écrivain Vassily Seminovits Grossman.
03:06Il est daté du 14 février 1961.
03:10Lors de la perquisition,
03:12le manuscrit de son roman Vie et Destin est arrêté.
03:15La perquisition a été effectuée dans ce but.
03:18Comment est-ce que ça s'est passé ?
03:29On a sonné à la porte.
03:34Notre gouvernante a dit à ma femme Irina,
03:37Irina, de mauvaises personnes sont là.
03:40Un lieutenant-colonel et un commandant du KGB
03:44sont rentrés dans l'appartement.
03:48Vassily Grossman s'est senti mal.
03:51Ils ont appelé Irina
03:53et lui ont dit
03:55« Il se sent mal.
03:58Donnez-lui un médicament. »
04:02Ils l'ont emmené avec eux
04:03pour récupérer le roman.
04:06Irina était très inquiète
04:08et pensait qu'il ne reviendrait pas.
04:12Elle s'est approchée,
04:13lui a serré la main,
04:14a dit quelques mots gentils
04:16et à ce moment-là,
04:18il avait les larmes aux yeux.
04:25Quelques heures plus tard,
04:26Vassily Grossman est de retour chez lui,
04:29libre.
04:29Car ce matin de février 1961,
04:34lorsqu'il sonne au 1 rue Begayova à Moscou,
04:36les agents du KGB
04:37n'ont pas pour mission
04:38d'arrêter un écrivain,
04:40mais bien un livre.
04:42900 pages considérées au Kremlin
04:43comme l'une des charges les plus violentes,
04:45alors jamais portées
04:46contre le régime soviétique.
04:48Les hommes du KGB
04:50confisquent non seulement
04:51les différentes versions du manuscrit,
04:53mais également les papiers carbone,
04:55ainsi que les rubans encreurs
04:56de la machine à écrire.
04:57Tout est enfermé à la Lubianca,
05:01le siège du KGB.
05:02Grossman proteste.
05:04On lui répond qu'il y a peu de chance
05:05que son livre paraisse avant 250 ans.
05:09Ce qui est assez particulier,
05:10c'est que le livre a été arrêté,
05:12l'auteur, non.
05:13On n'a pas voulu toucher à l'auteur.
05:15D'abord, pour reprendre une formule bien connue,
05:20on était quand même dans une période végétarienne
05:21et non pas cannibale.
05:23On ne tuait plus les écrivains,
05:24on les exilait,
05:25on pouvait les enfermer,
05:27enfin vous avez fait pas mal de choses,
05:28mais enfin on ne les tuait plus.
05:30Et Grossman était quand même
05:31quelqu'un d'extrêmement connu,
05:33notamment par ses écrits de guerre
05:36et avait un statut important.
05:40Il disait des mots
05:41qu'il était douloureux d'entendre.
05:43Ils auraient mieux fait de me tuer.
05:48C'était un traumatisme.
05:50C'était une blessure.
05:54Cher Nikita Sergeyevitch.
05:56Désespéré,
05:57il écrit à Nikita Khrouchev,
05:58premier secrétaire du Parti communiste
06:00d'Union soviétique.
06:01Je consacrerai ma vie,
06:02se trouve, lui, en prison.
06:04Nikita Khrouchev ne répond pas
06:07directement à l'écrivain,
06:08mais lui dépêche son éminence grise
06:10et idéologue du parti,
06:11Mikhail Souslov.
06:14Votre roman est hostile
06:15au peuple soviétique.
06:18Sa publication nuirait
06:19non seulement à notre peuple
06:20et à notre État,
06:21mais à tous ceux qui luttent
06:22pour le communisme
06:23en dehors de l'Union soviétique.
06:27Pourquoi ajouterions-nous
06:28votre livre aux bombes atomiques
06:30que nos adversaires
06:31préparent contre nous ?
06:33Vie et destin,
06:35une bombe donc,
06:36que Souslov pense avoir
06:37définitivement enterré.
06:40Grossman ne survivra pas longtemps
06:41à l'arrestation de son livre.
06:43Il meurt le 14 septembre 1964
06:45des suites d'un cancer.
06:48Seule sa femme
06:49et deux amis proches
06:50savent alors
06:51que deux copies
06:51de Vie et destin
06:52ont été cachées
06:53l'une à la campagne
06:54sous des sacs de pommes de terre,
06:56l'autre à Moscou
06:57chez le poète
06:57Sémion Lipkin.
06:58Il faudra tout le courage
07:01d'un réseau de dissidents
07:02parmi lesquels
07:02le physicien Andrei Sakharov,
07:05sa femme Elena Bonner
07:06et l'écrivain
07:07Vladimir Vojnovich
07:08pour permettre
07:09à une copie
07:10du manuscrit
07:10de Vassili Grossman
07:11de passer à l'ouest.
07:14Vladimir Dimitriyevich,
07:15vous êtes éditeur
07:16à Lausanne
07:16où vous avez fondé
07:17les très précieuses éditions
07:18L'Âge d'Homme.
07:19Vous avez publié
07:20le roman du soviétique
07:21Vassili Grossman
07:22qui est un des événements
07:23de l'édition française
07:25dans cette rentrée.
07:26Ce roman s'intitule
07:27« Vie et destin ».
07:28C'est un énorme
07:29et très beau roman
07:30dont le manuscrit
07:30terminant 1960
07:32avait été saisi
07:34par le KGB.
07:35J'ai lu le livre,
07:36j'en ai été
07:37absolument stupéfait
07:39comme vraiment
07:41très peu de livres
07:42m'ont stupéfait
07:44et j'ai donc écrit
07:47un assez long article
07:48qui portait ce titre
07:51un peu emphatique
07:52mais à l'époque
07:52j'étais volontiers emphatique
07:53et de toute façon
07:53c'est un livre
07:54non pas qu'il porte à l'emphase
07:56mais c'est une telle épopée
07:57et comme ça
07:57le titre de l'article
07:59c'était
08:00Grossman
08:01un titan
08:01au cœur de ténèbres.
08:04Pour moi
08:04c'est un des monuments
08:05du XXe siècle.
08:10Lorsque dans les années 50
08:11on demande à Vassili Grossman
08:13comment il va appeler
08:13son grand œuvre
08:14il répond
08:15« Comme nous l'enseigne
08:17la tradition russe
08:19mon titre sera composé
08:20de deux substantifs
08:22reliés par la conjonction
08:23de coordination
08:24et »
08:26Il pense à
08:27« Crime et châtiment »
08:27de Dostoyevsky
08:28mais plus encore
08:30à « Guerre et paix »
08:30de Tolstoy
08:31car c'est bien ce dernier
08:33qui lui sert de modèle.
08:35Tout comme « Guerre et paix »
08:36raconte le destin
08:36d'une famille
08:37les Rostov
08:38pendant la campagne
08:39de Russie
08:40de Napoléon
08:40« Vie et destin »
08:42raconte celui
08:42de la famille
08:43Chapochnikov
08:44au moment de la bataille
08:45de Stalingrad.
08:47Comme Tolstoy
08:48il mêle
08:49personnages fictifs
08:50et historiques
08:51scènes sur le front
08:52et vie à l'arrière
08:53sens du détail
08:54et digression philosophique.
08:57Mais plus encore
08:58c'est dans la fonction
08:59qu'il donne au roman
09:00que Grossman revendique
09:01sa parenté avec Tolstoy.
09:03Cette façon
09:04d'écrire un roman
09:05il a
09:06comment dire
09:06ça fait partie de lui-même
09:09il ne peut pas
09:09écrire autrement.
09:10C'est-à-dire
09:10qu'il a profondément
09:11confiance
09:12dans les forces
09:13de l'écrivain
09:14pour recréer
09:15un monde
09:16littéraire
09:18qui est le reflet exact
09:19du monde réel
09:21où il n'y a pas
09:22de décalage
09:23entre les deux.
09:24L'art vrai
09:25peut se comparer
09:26à de l'eau de source.
09:28En la regardant
09:28l'homme voit
09:30le fond d'une eau profonde
09:31les herbes
09:32les galets.
09:35Mais cette source
09:35n'est pas que transparence
09:36elle est aussi miroir.
09:38En elle
09:39l'homme se voit
09:40lui-même
09:40et il voit
09:41le monde
09:41dans lequel
09:42il travaille
09:43lutte
09:44vit.
09:46L'art
09:47unit en lui
09:48la transparence
09:49du vert
09:49et la puissance
09:51d'un miroir
09:51universel parfait.
09:54Il est porté
09:55par cette volonté
09:57de dire le vrai
09:58de comprendre
10:00ce que signifiait
10:01Stalingrad
10:02est du coup
10:03et bien plus largement
10:05de donner
10:07une image
10:07de la société
10:09soviétique
10:09et puis
10:10à travers
10:12le roman
10:12en écrivant
10:13c'était de répondre
10:14à cette question
10:16qu'est-ce qu'un régime
10:17totalitaire ?
10:18Comment le décrire ?
10:20Comment le comprendre ?
10:22Comment le combattre ?
10:23Et là
10:26ça c'était
10:26son ambition
10:27ultime
10:27je pense.
10:29C'était des jours
10:29étonnants.
10:31Krimov
10:32avait l'impression
10:32que l'histoire
10:33avait quitté
10:33les pages
10:34des livres
10:34pour se mêler
10:35à la vie.
10:37Il ressentait
10:37de façon exacerbée
10:38la couleur du ciel
10:40et les nuages
10:40de Stalingrad.
10:52Vie et destin
10:53s'articulent
10:53autour de la bataille
10:54de Stalingrad
10:55entre 1942
10:56et 1943
10:57mais ne s'y résument
10:59ni dans l'espace
10:59ni dans le temps.
11:01Les paysages
11:02qui l'embrassent
11:03sont vastes.
11:04Les hommes et femmes
11:05auxquels ils s'attachent
11:05sont nombreux et divers,
11:07russes pour la plupart,
11:08allemands pour certains.
11:10Ils sont physiciens,
11:12commissaires politiques,
11:13soldats,
11:14médecins,
11:14prisonniers.
11:16Ils vivent
11:16ou survivent
11:17dans les ruines
11:17de Stalingrad,
11:19les chantiers du Goulag,
11:20dans les plaines Kalmouk
11:21ou les ghettos d'Ukraine.
11:23Un livre écrit
11:24à hauteur d'homme
11:25où chacun a droit
11:26à l'attention
11:26de l'écrivain.
11:29C'est toujours
11:30du concret,
11:31de l'incarné,
11:31du charnel
11:32de l'individu
11:33d'un gros man.
11:34Quand le colonel
11:35Novikov
11:36voit sortir
11:37son régiment
11:38de chars,
11:41ils vont vers Stalingrad,
11:43ils sortent
11:43d'une forêt
11:44où ils étaient stationnés
11:45et ils regardent
11:47passer les chars
11:47un à un.
11:48Et pourtant,
11:49un régiment de chars,
11:50ce n'est pas ce qu'on peut imaginer
11:51comme plus représentatif
11:52de l'individu.
11:53Et justement,
11:54si,
11:54il regarde les types
11:55qui sont sur la tourelle
11:56de leurs chars
11:57et il dit,
11:58chacun avait forcément
12:00une pensée différente.
12:03Le tankiste chantonne.
12:05Un autre,
12:06les yeux mi-clos,
12:07est plein d'effroi
12:08et de pressentiments funestes.
12:10Le troisième pense
12:11à sa maison.
12:12Le quatrième mâche
12:13du pain et du saucisson
12:14et pense à son saucisson.
12:16Le cinquième,
12:16la bouche ouverte,
12:17cherche à identifier
12:18un oiseau sur un arbre.
12:20Il croit reconnaître
12:20une hupe.
12:22Le sixième se demande
12:23avec inquiétude
12:24s'il n'a pas vexé
12:25son copain la veille
12:25en lui répondant grossièrement.
12:28Le septième,
12:29plein de colère fielleuse
12:30et de rancune,
12:31rêve de casser la gueule
12:32de son ennemi,
12:33le chef du T-34
12:34qui roule devant lui.
12:35Le huitième compose un poème,
12:38Les adieux à la forêt automnale.
12:42Ce qui aussi en fait un livre
12:44beaucoup plus bouleversant
12:45que beaucoup d'autres,
12:47c'est que cette révélation
12:49de ce qu'est le totalitarisme
12:50n'est pas donnée
12:52d'un seul coup.
12:53Et comme Grossman lui-même
12:55ne l'a pas compris
12:55tout de suite.
12:56Il a été d'abord
12:57un bon écrivain soviétique.
12:59C'est le résultat
13:00d'une évolution bouleversante.
13:01Enfin, bouleversante pour lui,
13:03mais pour nous aussi
13:04si on a un peu
13:04d'empathie.
13:10Né en 1905
13:12à Berditchev,
13:13en Ukraine,
13:14dans une famille
13:15de la bourgeoisie juive
13:16assimilée,
13:17Vassili Grossman
13:18est le fils d'un ingénieur
13:19et d'une professeure
13:20de français.
13:21Il passe une partie
13:22de son enfance
13:23en Suisse,
13:24puis étudie la chimie
13:25à l'université de Moscou
13:26avant de devenir ingénieur.
13:33Il publie ses premiers
13:35ouvrages de fiction
13:35dans les années 30.
13:37L'écrivain croit alors
13:38avec sincérité
13:39dans la force émancipatrice
13:40de la révolution
13:41et ses écrits
13:42s'inscrivent parfaitement
13:43dans la ligne idéologique
13:44du parti.
13:47Après l'écriture du roman
13:48dans la ville
13:49de Berditchev,
13:50Maxime Gorky
13:51l'a fait venir
13:51à Sadatcha
13:52et lui a dit
13:53« Arrêtez votre métier
13:55d'ingénieur,
13:56devenez écrivain professionnel ».
13:59Cet endroit s'appelle
14:12le village
14:13de l'écrivain soviétique
14:14car il a été construit
14:16il y a longtemps
14:17spécialement
14:18pour les écrivains.
14:19A cette époque,
14:25les écrivains
14:26étaient respectés
14:27et bénéficiaient
14:28de l'attention
14:29du pouvoir
14:29car leur rôle
14:30était de glorifier
14:31l'État soviétique.
14:36J'ai écrit un récit
14:38qui s'appelle
14:38la chapka.
14:40J'y raconte
14:41comment les écrivains
14:42les plus appréciés
14:43par le régime
14:43ont droit
14:44à des chapkas
14:45à base de fourrure
14:46de ramusqués
14:47ou de biches.
14:48D'autres
14:49ont de la fourrure
14:50de loups
14:51ou de moutons
14:51et pour les écrivains
14:53considérés comme mineurs
14:54on leur donne
14:55de la fourrure
14:56de lapins.
14:57Mon personnage
14:58n'a droit
14:58qu'à une fourrure
14:59de chat.
15:01Voilà.
15:07Rien dans les premiers
15:08écrits de Vassili Grossman
15:09ne dit l'infamie
15:11de la déportation
15:11de près de 2 millions
15:12de familles de Koulak
15:13ces paysans décrétés
15:15ennemis du peuple.
15:16Le silence encore
15:18à propos des 6 millions
15:19de soviétiques
15:20victimes de la famine
15:21provoquées par la
15:22collectivisation forcée.
15:24Le silence toujours
15:25lors de la grande terreur
15:27quand plus de 600 000 personnes
15:28sont exécutées
15:29et près du double
15:30envoyées au goulag.
15:32L'écrivain est pourtant
15:33touché dans son cercle proche.
15:35En 1937
15:36lors des procès de Moscou
15:38il signe
15:39en compagnie
15:40de nombreux écrivains
15:41une lettre condamnant
15:42les anciens compagnons
15:43de route de Lénine
15:44accusés de conspiration
15:46anti-soviétique.
15:48Son engagement
15:49du côté de la révolution
15:52du côté de la construction
15:53de l'Union soviétique
15:54du nouveau régime
15:55faisait qu'il
15:57fermait les yeux
15:58sur ce qui
16:00entachait
16:02cette image.
16:03nous qui n'avons
16:05jamais été
16:06confrontés
16:07aux purges
16:07aux horreurs
16:08du stalinisme
16:09particulièrement
16:10durant cette période
16:11qui va de 1936
16:12à 1938
16:13nous ne pouvons pas
16:15comprendre
16:15ce que c'était.
16:17Il aurait été broyé
16:18s'il n'avait pas
16:19signé cette lettre
16:20condamnant
16:21les anciens bolcheviques
16:22pendant les grands
16:23procès de 1937.
16:27Donc il n'a vraiment
16:27pas eu le choix.
16:31Sa signature
16:32pendant les procès
16:33de Moscou
16:33son silence
16:35lors de l'arrestation
16:35de ses proches
16:36vont peser lourd
16:37sur la conscience
16:38de Vassily Grossman.
16:39On en trouve
16:40l'écho d'envie
16:41et destin.
16:42L'un des personnages
16:42principaux
16:43le commissaire politique
16:44Krimov
16:45bolchevique
16:46de la première heure
16:47s'interroge ainsi
16:48sur sa complicité
16:49pendant la grande terreur.
16:51Pourquoi avoue-t-il
16:53et pourquoi
16:54est-ce que je me tais ?
16:56Car je me tais
16:57se répétait-il.
16:59Je n'ai pas la force
17:00de dire
17:00je doute que Bukharine
17:02soit un saboteur,
17:03un assassin,
17:04un provocateur.
17:05Au moment du vote
17:06j'ai levé la main
17:08et puis j'ai signé.
17:10Ensuite j'ai même
17:10fait un discours,
17:11rédigé un article.
17:14Et je crois
17:14moi-même
17:15à ma sincérité.
17:17Mais dans ces moments-là
17:18où sont mes doutes,
17:19mon désarroi ?
17:21Qu'est-ce que ça veut dire ?
17:22Serais-je un homme
17:23à deux consciences ?
17:25Ou y aurait-il en moi
17:25deux hommes
17:26avec chacun sa conscience ?
17:29Comment le comprendre ?
17:31Pour Grossmann,
17:36il y avait encore
17:37un potentiel
17:38au départ
17:39dans la Révolution.
17:41Mais le chemin
17:41qu'elle a pris,
17:42les hommes
17:43qui l'ont assuré
17:44ont conduit
17:44la Révolution
17:45vers la dictature
17:49sanguinaire de Staline.
17:50Que le nazisme
17:51soit le mal absolu,
17:53comment dire,
17:55dès le départ,
17:56dès l'œuf,
17:56pour lui,
17:57est évident.
17:57là,
17:59son objet
18:00est quand même
18:00un petit peu différent.
18:01C'est pourquoi
18:02des gens
18:04qui ont pu croire
18:05à la Révolution
18:06comme émancipation
18:07ont fait
18:09ce qu'ils ont fait,
18:10finalement.
18:10Pour l'écrivain,
18:25l'esprit
18:26de la Révolution
18:26a disparu,
18:28laissant pour seul horizon
18:29l'État parti,
18:30ce monstre aux yeux clairs,
18:31comme il l'appelle.
18:33Un monstre
18:33qui dévore
18:34ses propres enfants.
18:35Le commissaire politique
18:36Krimov
18:37devient à son tour
18:38la proie
18:39de la machine totalitaire.
18:40Il est arrêté,
18:42enfermé à la Lubianca,
18:43jugé.
18:48Krimov bondit,
18:50saisit le juge
18:51d'instruction
18:51par sa cravate
18:52et frappa
18:53du poing
18:53sur le bureau.
18:54A l'intérieur
18:55du téléphone,
18:56il y eut un cliquetis
18:56et un tressaillement.
18:59Il se mit à crier
19:00d'une voix perçante.
19:01Espèce d'enfant
19:02de pute,
19:02de salaud,
19:03où étais-tu
19:03pendant que je menais
19:04les gens au combat
19:05en Ukraine ?
19:06Et c'est moi
19:06qui n'ai rien fait
19:07pour le parti ?
19:08C'est peut-être toi,
19:08gueule de flic
19:09qui a défendu
19:09la patrie soviétique
19:10ici à la Lubianca ?
19:12Et moi,
19:12à Stalingrad,
19:13je ne luttais pas
19:14pour notre cause ?
19:15C'est peut-être toi
19:15qui a failli être pendu
19:16à Shanghai ?
19:17À toi,
19:17ordure qu'un gars
19:18de Kolchak
19:19a logé une balle
19:20dans l'épaule gauche ?
19:21Alors on le bâtit.
19:22Alors on le bâtit.
19:23Alors on le bâtit,
19:24mais pas de façon primitive,
19:26sur la gueule
19:26comme à la section spéciale
19:28du front,
19:28d'une façon raffinée,
19:30scientifique.
19:32On sentait des connaissances
19:33en physiologie
19:33et en anatomie.
19:34Par la voix de ces personnages,
19:43Grossman s'interroge
19:44sur la filiation
19:44entre léninisme
19:45et stalinisme.
19:47La révolution a-t-elle
19:48été dévoyée
19:49par quelques-uns ?
19:50Ou contenait-elle en elle
19:51les germes
19:52du totalitarisme ?
19:53Moi,
19:54ce que j'ai lu,
19:54en tout cas,
19:55parce que c'est ce que je crois
19:56aussi,
19:56c'est que c'est en germe
19:57et même un peu plus
19:58qu'en germe
19:58chez Lénine.
19:59Les camps commencent
20:00sous Lénine,
20:02bien sûr.
20:03La persécution
20:03des intellectuels,
20:04etc.,
20:05commence sous Lénine.
20:06Staline n'est pas
20:07pleinement déjà
20:08dans Lénine.
20:10Mais Lénine
20:11permet pleinement
20:12un Staline.
20:13Ce qui n'est pas
20:14tout à fait
20:14la même chose.
20:17C'est tout l'objet
20:18de la conversation
20:18entre deux vieux bolcheviques
20:20déportés au goulag.
20:22Jamais rien,
20:23aucun repentir
20:24ne pourra expier
20:25ce que nous avons fait.
20:27Nous n'avons pas compris
20:28ce qu'est la liberté.
20:29Nous l'avons écrasé.
20:31Marx aussi l'a sous-estimé.
20:33Elle est la base
20:34et le sens.
20:36Elle est l'infrastructure
20:37des infrastructures.
20:39Sans liberté,
20:40il n'y a pas
20:40de révolution prolétarienne.
20:44Ce qui est magnifique
20:45et ce qui est proprement,
20:47oui,
20:47je trouve bouleversant
20:48dans le cas
20:48de Grossman,
20:51c'est que justement
20:51ces expériences
20:52l'instruisent
20:53et que ces expériences
20:54sont des drames
20:54moraux,
20:56des drames philosophiques
20:57mais qui le font changer
20:59malheureusement,
21:01beaucoup de gens
21:01ne changent jamais.
21:02La capacité
21:03à remettre en cause
21:05les idées
21:06dans lesquelles
21:06on a vécu,
21:07c'est une chose
21:07très rare,
21:08c'est une chose
21:08qu'on admire,
21:09je ne sais pas,
21:09que j'admire moi
21:10chez Bernanos.
21:11Bon, voilà,
21:12Bernanos, oui,
21:13il a beau être un catholique
21:14et un catholique
21:14d'extrême droite,
21:15quand il voit
21:16comment se comporte
21:16l'église d'Espagne,
21:18il écrit
21:19les grandes cemptures
21:19sous la lune.
21:21Ça a été un cheminement
21:22qu'il décrit d'ailleurs
21:23parce que c'est un effet,
21:24sortir de cette carapace
21:26de conviction,
21:28parce que tout ce qui l'entoure
21:31fait sens,
21:32va dans ce sens-là.
21:34Et donc,
21:34s'en sortir
21:35a été, je pense,
21:36un long travail,
21:37difficile,
21:38avec des découvertes progressives,
21:40des libérations progressives,
21:41des courages,
21:44de dire des choses
21:45qui avant semblaient
21:46indicibles,
21:48impensables,
21:48non seulement indicibles,
21:49mais impensables.
21:55Le premier acte
21:56de ce bouleversement
21:57de la vie
21:57et de la pensée
21:58de Vassili Grossmann
21:59se joue en juin 1941
22:01avec l'invasion
22:02de l'Union soviétique
22:03par les Allemands.
22:05Il se porte volontaire
22:06auprès de l'armée rouge
22:07et devient correspondant
22:08pour le journal de l'armée
22:09Krasnaya Svezda
22:11l'étoile rouge.
22:14Voici donc Grossmann
22:15en 1941.
22:17Il marchait avec une canne.
22:19Il était en surpoids,
22:20désespérément en surpoids.
22:22Il avait l'air si âgé,
22:23même s'il n'avait pas 40 ans,
22:25que les filles
22:25de l'appartement d'à côté
22:26l'appelaient oncle.
22:28Étant arrivé sur le front
22:30en surpoids,
22:30sans aucun savoir,
22:32il a appris plus vite
22:33que n'importe qui.
22:35Bientôt très fier de lui,
22:36il a écrit à son père
22:37pour lui dire
22:38qu'il reconnaissait
22:39au bruit des bombes
22:40si elles allaient
22:40exploser à proximité
22:42ou pas.
22:43Il a aussi appris
22:44à tirer au pistolet
22:45et il était très content
22:46de battre ses camarades
22:47au tir.
22:49Il a commencé bientôt
22:50à se voir
22:50comme un vrai frontovic,
22:52un soldat du front.
22:56Ce qui est très impressionnant,
22:57c'est que les soldats
22:58l'ont tout de suite adopté
22:59comme un des leurs.
23:03Grossmann a passé
23:04près de 1000 jours
23:05sur le front,
23:05plus que l'équivalent
23:08de trois ans
23:09sur les quatre ans
23:09de guerre.
23:13Aucun autre journaliste
23:14ou écrivain
23:15a passé autant de temps
23:16sur le front.
23:16En août 1942,
23:28il rejoint Stalingrad,
23:29la ville martyr.
23:31Quand il écrira
23:31« Vie et destin »
23:32dans les années 50,
23:34l'écrivain assis
23:35à son bureau moscovite
23:36se souviendra
23:37du journaliste
23:37de l'Étoile Rouge.
23:39La langue est précise
23:40et documentée.
23:41C'est celle
23:42de ses carnets de notes
23:43remplis sur le front
23:44de Stalingrad.
23:44Elle dit le quotidien
23:47de la guerre
23:47sur les deux rives
23:48de la Volga
23:48avec un sens du détail,
23:50de l'observation
23:51et un souci de vérité
23:52qui lui vaudront
23:53le respect des frontovics,
23:55les soldats du front.
23:57Les deux éclaireurs
23:58observèrent
23:59coller au sol
24:00la vie des Allemands.
24:04Un des soldats
24:05avait déboutonné
24:06sa vareuse,
24:07avait passé
24:08un mouchoir
24:08à carreaux rouges
24:09dans le col
24:10de sa chemise
24:11et se rasait.
24:14Seriocha,
24:14entendait la barbe
24:15dure et poussiéreuse
24:17crissée sous la lame
24:18du rasoir.
24:20Un autre
24:21était en train
24:21de manger
24:22dans une petite boîte
24:22de conserve plate.
24:24Durant un bref
24:25mais interminable instant,
24:27Seriocha regarda
24:28cette large face
24:29concentrée
24:30sur son plaisir.
24:32L'officier
24:33remontait
24:33son bracelet montre.
24:35Seriocha fut pris
24:36de l'envie
24:36de lui demander doucement
24:37pour ne pas lui faire peur
24:38et,
24:39dis donc,
24:40quelle heure est-il ?
24:41Klimov
24:43dégoupilla
24:43une grenade
24:44et la lança
24:44au fond du trou.
24:49Les Allemands
24:50étaient morts
24:50comme si quelques secondes
24:52auparavant,
24:53ils n'avaient pas été vivants.
24:59Je pense qu'aujourd'hui,
25:01tout le monde est d'accord
25:02pour dire que Stalingrad
25:03a été le tournant
25:04psychologique
25:04de la guerre.
25:06La bataille envoyait
25:08un message au monde
25:09que ce retournement
25:10de la situation
25:11avec l'armée rouge
25:12reprenant à son compte
25:13la tactique
25:14d'encerclement
25:15des Allemands
25:15signifiait que
25:17la machine allemande
25:18s'essoufflait
25:18et qu'elle n'était
25:20plus capable
25:20de tout détruire
25:21sur son chemin.
25:24Et cela a produit
25:25un message d'espoir
25:26au monde.
25:27C'est Pablo Neruda
25:28écrivant ainsi
25:29son chant d'amour
25:30à Salingrad.
25:30La victoire
25:44de l'armée rouge
25:44à Salingrad
25:45a nourri
25:46un immense espoir.
25:48Celui d'une nouvelle ère
25:49en Union soviétique,
25:50sans procès politique,
25:51sans terreur.
25:53Un retour au socialisme
25:54des origines
25:55porté par des hommes libres.
25:57Vassili Grossman écrit
25:58Stalingrad avait une âme
26:00et cette âme,
26:02c'était la liberté.
26:16Il fait partie
26:17de ces assez nombreux
26:18russes
26:20qui ont cru
26:21que les sacrifices
26:22immenses
26:23déployés pendant la guerre,
26:25l'héroïsme
26:25du peuple
26:27vaudraient
26:29à ce peuple
26:30une certaine liberté
26:32après.
26:33Et il a constaté
26:34que non,
26:34pas du tout.
26:36Staline,
26:37ça continuait
26:37après comme avant.
26:39Quand la nuit
26:40fut tombée,
26:41Krimov s'approcha
26:42de Grécov.
26:44Parlons un peu
26:45franchement
26:46et clairement.
26:47Que voulez-vous ?
26:48Ce que je veux ?
26:49La liberté.
26:51C'est pour elle
26:51que je me bats.
26:53Nous voulons tous
26:53la liberté.
26:55Arrêtez,
26:56lança Grécov.
26:57Qu'est-ce que vous en avez
26:57à foutre
26:58de la liberté ?
26:59Tout ce que vous cherchez
27:00c'est à battre
27:00les Allemands.
27:01Cessez vos plaisanteries
27:02camarade Grécov.
27:04Dites-moi plutôt
27:05comment se fait-il
27:05que vous tolériez
27:06que certains soldats
27:07expriment des opinions
27:08politiques erronées ?
27:09Qu'est-ce qui vous prend ?
27:10Vous voulez peut-être
27:11changer le cours
27:11de l'histoire ?
27:13Et vous,
27:13vous voulez que tout
27:14reprenne comme avant ?
27:16Pour Grossmann,
27:17le paradoxe de Stalingrad,
27:18pourquoi Stalingrad ?
27:19C'est que c'est une bataille
27:20qui va marquer
27:21le début de l'écrasement
27:23d'un de ces fléaux
27:26qui allait contre
27:27la liberté
27:28qu'est le nazisme
27:29mais que c'était
27:30paradoxalement
27:30en même temps
27:31le renforcement
27:32d'un autre ennemi
27:35de la liberté
27:37qui est le régime stalinien.
27:38Ce qui se jouait,
27:51c'était le sort
27:51des Kalmouk,
27:52des Tatars de Crimée,
27:53des Tchétchènes
27:54et des Balkars.
27:55Ce qui se jouait,
27:56c'était le sort
27:57de la Pologne,
27:58de la Tchécoslovaquie
27:59et de la Roumanie.
28:00Ce qui se jouait,
28:01c'était le sort
28:02des paysans
28:02et ouvriers russes,
28:04la liberté
28:04de la pensée russe,
28:06de la littérature
28:07et de la science russe.
28:08Grossman était amère
28:13et en colère
28:14car,
28:16alors que la victoire
28:17de Stalingrad
28:17se précisait,
28:19il a été envoyé ailleurs.
28:21Il a été affecté
28:21en Ukraine
28:22avec la 62e armée
28:24commandée
28:25par le général
28:25Tchouikov.
28:29C'est là
28:30qu'il va réaliser
28:31de quelle manière
28:32la population juive
28:34de ces territoires
28:34a été exterminée.
28:35Il pénètre à Kiev
28:43en novembre 1944
28:44et découvre
28:46comment les Allemands
28:46ont assassiné
28:47toute la population
28:48juive de la ville.
28:5134 000 personnes
28:53tuées en deux jours
28:54dans les ravins
28:54de Babillard.
28:55Berditchev,
29:00où il est né
29:01et où habitait sa mère,
29:03n'est qu'à quelques kilomètres
29:04de là.
29:05Il écrit à son père
29:06« Je vais aujourd'hui
29:08à Berditchev.
29:09J'ai sur le cœur
29:10un poids affreux. »
29:11Il apprend de la bouche
29:12des rares survivants
29:13dans quelles conditions
29:15sa mère
29:15et les 30 000 juifs
29:16de la ville
29:17ont été abattus
29:18le 15 septembre 1941.
29:21« Je suis sûre,
29:22Vitya,
29:23que cette lettre
29:24te parviendra,
29:26bien que je sois
29:27derrière la ligne
29:27du front
29:28et derrière les barbelés
29:29du ghetto juif.
29:31Je ne recevrai pas
29:32ta réponse
29:33car je ne serai plus
29:35de ce monde.
29:37Je veux que tu saches
29:38ce qu'ont été
29:38mes derniers jours.
29:39il me sera plus facile
29:41de quitter la vie
29:42à cette idée.
29:44Il est difficile,
29:45Vitya,
29:46de comprendre
29:47réellement les hommes.
29:50Les Allemands
29:51sont entrés
29:51dans la ville
29:52le 7 juillet. »
29:55Le terrible destin
29:56d'Ekaterina Grossmann
29:57s'incarnera dans le roman
29:59dans le personnage
29:59d'Anna Strum.
30:02Quelques jours
30:02avant d'être assassinée
30:03par les Einsatzgruppen,
30:05elle écrit à son fils
30:06une dernière lettre.
30:09« Ce même matin,
30:13on m'a rappelé
30:13ce que j'avais eu
30:14le temps d'oublier
30:15pendant les années
30:16de pouvoir soviétique.
30:19J'étais une juive.
30:22Des Allemands
30:22passaient dans des camions
30:24en criant
30:24« Bjuden kaput ! »
30:28Ce qu'il décrit,
30:32c'est la mort de sa mère.
30:34Lorsqu'il donne
30:35tous ces détails,
30:36comment on les transportait,
30:38comment on les emmenait
30:39jusqu'à l'ancien aéroport.
30:43En 1939 et en 1940,
30:46elle venait nous rendre visite.
30:47Elle habitait avec nous.
30:49Et je pouvais voir
30:50à quel point
30:51leur relation
30:52était réellement tendre,
30:54très proche.
30:55C'était un grand amour,
30:58tout simplement énorme.
31:00Nous avons appris
31:01aujourd'hui
31:01d'un paysan ami
31:03qui passait à côté
31:04des barbelés
31:05que les Juifs
31:06qu'on avait emmenés
31:07arracher des pommes de terre
31:08sont en train
31:10de creuser
31:10de profondes tranchées
31:12près de l'aérodrome
31:13sur la route
31:14de Romanovka.
31:16Retiens ce nom,
31:17Vitia.
31:18C'est là
31:19que tu trouveras
31:20la fosse commune
31:21où sera enterrée
31:22ta mère.
31:22Comme pour le personnage
31:27de Victor Stroum
31:28dans le roman,
31:29le moment déterminant
31:30pour Grossmann
31:31c'est la mort
31:32de sa mère
31:32à Berditchev.
31:34L'idée
31:35qu'il aurait pu aller
31:36la chercher,
31:37la sauver,
31:38est une douleur coupable
31:39avec laquelle
31:40il a vécu
31:41jusqu'à la fin
31:41de sa vie.
31:44Mais personne
31:45ne pouvait prévoir
31:46la vitesse
31:46à laquelle
31:47les Allemands
31:48allaient avancer
31:48pendant les deux premiers
31:50mois de la guerre
31:51germano-soviétique.
31:52On dit que les enfants
32:02sont notre avenir.
32:04Mais que peut-on dire
32:05de ces enfants-là ?
32:07Ils ne deviendront pas
32:08musiciens,
32:10cordonniers,
32:11tailleurs.
32:13Et je me suis représentée
32:14très clairement
32:15cette nuit
32:15comme en ce monde
32:17bruyant
32:18de papa barbu
32:19et affairé,
32:20de grand-mère grognon,
32:21créatrice
32:22de gâteaux au miel
32:23et de coudois farcis.
32:26Ce monde
32:26aux rituels
32:27de mariage
32:28compliqués,
32:30ce monde
32:30de proverbes
32:31et des jours
32:31de shabbat,
32:33je me suis représentée
32:34comment ce monde
32:35disparaîtrait
32:36à jamais
32:37sous terre.
32:38Après la guerre,
32:40la vie reprendra
32:41et nous ne serons
32:42plus là.
32:43Nous aurons disparu
32:44comme ont disparu
32:45les Aztèques.
32:59Quelques temps
32:59après la mort
33:00de Vasily Grossman,
33:02sa femme trouvera
33:02dans ses affaires
33:03personnelles
33:04deux lettres écrites
33:04par l'écrivain
33:05à sa mère,
33:07par-delà la mort.
33:07Ma chère maman,
33:12des dizaines,
33:12peut-être même
33:13des centaines de fois
33:14j'ai essayé
33:14d'imaginer ta mort,
33:16ta marche vers la mort.
33:18J'ai essayé
33:19de visualiser
33:19l'homme qui t'a tué.
33:21Il était le dernier
33:22à t'avoir vu.
33:24Je sais que
33:25pendant tout ce temps,
33:26tu as beaucoup pensé
33:27à moi.
33:29Toi et moi,
33:29nous ne faisons qu'un.
33:31Tu es l'être
33:32qui m'est le plus proche.
33:34Tant que je vis,
33:34tu vivras.
33:35Quand je serai mort,
33:37tu vivras encore
33:37dans le livre
33:38que je t'ai consacré
33:39et dont le destin
33:40était lié au tien.
33:43Ces dix dernières années,
33:44en travaillant,
33:45j'ai pensé à toi
33:46sans discontinuer.
33:48Mon amour
33:48et mon devoir
33:49envers les hommes
33:49sont au centre
33:50de ce travail.
33:52C'est pour cela
33:52qu'il t'est dédié.
33:54Tu représentes pour moi
33:55l'humain par excellence
33:56et ton terrible destin
33:58est celui de l'humanité
33:59en des temps inhumains.
34:02Je ne crains rien
34:03car ton amour
34:04est avec moi
34:05et mon amour
34:06est avec toi
34:07pour l'éternité.
34:14Après l'Ukraine,
34:16l'écrivain continue
34:16sa progression
34:17avec l'armée rouge.
34:19Il est l'un des premiers
34:19journalistes
34:20à entrer dans le camp
34:21de Treblinka.
34:22Il recueille des témoignages
34:23et écrit un essai,
34:25l'enfer de Treblinka,
34:26qui figurera parmi
34:27les pièces officielles
34:28du procès de Nuremberg.
34:30Cette découverte
34:31de la machine
34:31d'extermination nazie
34:33lui inspirera également
34:34les pages
34:35de vie et destin
34:35consacrées à Sofia
34:37Ossipovna,
34:38au petit David
34:38et aux autres passagers
34:40du convoi
34:40qui les emmènent
34:41vers la chambre à gaz.
34:42Ça, c'est extrêmement
34:44important dans la poétique
34:46de Grossmann,
34:48c'est qu'il prend
34:48plusieurs de ses personnages
34:50dans le train
34:52et va développer
34:53ce qu'ils ont été.
34:55Je ne sais pas
34:55si vous vous souvenez
34:56de ce comptable
34:57qui est enroulé
34:59comme Brenner,
35:00comme brûleur
35:01des cadavres
35:02et qui,
35:04tout le temps,
35:05compte combien
35:05on en a tué.
35:06Et chaque fois,
35:07il dit
35:08ce sont des personnes
35:09alors que
35:10leur officier allemand
35:13dit
35:13ce sont des figures
35:14pour éluder les choses.
35:16L'odeur de la forêt
35:18disparaît brutalement.
35:20Les soldats
35:20de l'escorte
35:21rient
35:21et se bouchent le nez.
35:24Le char Führer
35:25s'écarte en jurant.
35:27Les Brenner
35:28laissent leur pelle,
35:29prennent les crochets,
35:30s'entourent le nez
35:31et la bouche
35:32de chiffon.
35:34Bonjour,
35:34grand-père.
35:35Vous allez voir
35:36encore une fois
35:36la lumière du jour.
35:37que vous êtes lourd.
35:39Une mère
35:40et trois enfants,
35:41deux garçons.
35:43L'aîné
35:43devait aller à l'école.
35:44La fille doit être
35:45de 39.
35:46Elle était atteinte
35:47de rachitisme.
35:49Ne te cramponne pas
35:50comme ça
35:51à ta mère,
35:51mon petit.
35:52Elle ne partira pas.
35:54Combien de figures ?
35:56crie le char Führer
35:57de loin.
35:5819.
35:59Et doucement,
36:01pour lui-même,
36:0219 personnes de tué.
36:05Sa forme de protestation
36:06contre ce qu'on lui fait faire
36:08est de dire,
36:09chaque fois,
36:10ce sont des personnes.
36:11Et bien sûr,
36:12là,
36:13c'est en plein,
36:14de façon frontale,
36:17l'humanisme de Grossmann.
36:19C'est-à-dire que,
36:20ce qui est important,
36:21c'est la personne,
36:22c'est l'être humain.
36:24Et donc,
36:26il va nous donner,
36:27ce n'est pas un wagon,
36:28ce n'est pas seulement
36:29le chiffre
36:31du nombre de juifs
36:33qu'on a tués,
36:33c'est chaque juif,
36:35chaque personne
36:36prise individuellement
36:38qui a été tuée.
36:39C'est le seul livre
36:40que je connaisse,
36:40d'ailleurs,
36:41qui...
36:42et qui fasse,
36:45enfin,
36:46voilà,
36:46qui fasse pénétrer
36:47à l'intérieur
36:47d'une chambre à gaz
36:48et voilà,
36:51jusqu'au...
36:51jusqu'au...
36:53jusqu'à la fin, quoi.
36:54Quand un homme nu
36:57se regarde,
36:59il ne tire pas de conclusion
37:00si ce n'est
37:00« c'est moi ».
37:02Il reconnaît son « moi »,
37:03toujours le même.
37:04Gamin,
37:05il regarde son corps
37:06de grenouille
37:06et se dit
37:07« c'est moi ».
37:08Et, 50 ans après,
37:09il examine les veines
37:10gonflées sur les jambes,
37:11la poitrine grasse
37:12et tombante
37:13et il se dit
37:14« c'est moi ».
37:15Mais un autre sentiment
37:17frappa Sophia
37:18aussi pauvre nain.
37:20Le maigre gamin
37:21au nez proéminent
37:22dont une vieille
37:23dit en hochant la tête
37:24« oh et mon pauvre racide ».
37:27La jeune fille
37:27de 14 ans
37:28que même ici
37:29des centaines d'yeux
37:29regardaient avec admiration
37:31la laideur
37:32et la faiblesse
37:32des vieux et des vieilles
37:33qui éveillaient
37:34un respect religieux,
37:36la force des dos
37:37poilus des hommes,
37:38les jambes nerveuses
37:39et les fortes poitrines
37:40des femmes.
37:41Avec ses corps
37:42jeunes et vieux,
37:43le corps d'un peuple
37:44se débarrassait
37:45de ses guenilles.
37:48Sophia aussi pauvna
37:49pensa le « c'est moi »
37:50non à l'égard d'elle-même
37:52mais à l'égard d'un peuple.
37:55C'était le corps dénudé
37:56d'un peuple jeune et vieux,
37:58vivant, florissant,
38:00robuste, fané,
38:02beau et disgracieux.
38:03Donc, il va découvrir,
38:11en même temps,
38:12puisque c'était un juif
38:13parfaitement assimilé,
38:16pour qui le problème
38:17n'existait pas
38:18d'être juif ou pas.
38:19Il était un homme
38:21de culture russe
38:22et vivant en Union soviétique,
38:24point.
38:25Comme beaucoup d'autres,
38:26je veux dire,
38:26ce n'est pas du tout
38:27un cas exceptionnel,
38:28loin de là.
38:29Devant cela,
38:31donc,
38:32dans cette extermination,
38:33bien sûr,
38:34il commence à se repenser
38:36en tant que juif.
38:38« Je ne me suis jamais
38:39sentie juive »,
38:40écrit Anna Stroom
38:41dans sa dernière lettre
38:42à son fils.
38:43« Et pourtant,
38:46en ces jours terribles,
38:48mon cœur s'est empli
38:49d'une tendresse maternelle
38:51pour le peuple juif. »
38:54La redécouverte
38:55de sa judéité
38:55va se heurter
38:56de plein fouet
38:57à l'antisémitisme
38:57qui se développe alors
38:58au plus haut sommet
38:59de l'État
39:00et qui va atteindre
39:01son apogée
39:01pendant la campagne
39:02anticosmopolite.
39:07« L'évocation
39:08de l'Holocauste
39:09est pratiquement,
39:10pas totalement totalement,
39:12mais enfin,
39:12est pratiquement
39:13interdite
39:14dans les années 50. »
39:18L'explication officielle,
39:19si l'on veut,
39:20de ce silence sûr,
39:21c'est que
39:22ça serait faire preuve
39:25de nationalisme
39:25que de mettre en avant
39:26le destiné
39:27d'une des composantes
39:29de la société soviétique
39:31et donc ce sont
39:31les soviétiques,
39:33globalement,
39:34qui ont souffert
39:35de l'occupation nazie.
39:37Donc il y a un silence
39:38quasiment total,
39:40pas tout à fait,
39:40mais enfin,
39:41quasiment total
39:41sur l'Holocauste
39:43dans sa spécificité.
39:49Ça nous amène
39:50au destin d'un livre
39:51auquel Grossmann
39:53a beaucoup participé,
39:54dans lequel il a mis
39:55beaucoup de lui-même,
39:56à savoir le livre noir
39:57qui devait retracer,
39:59décrire le sort
40:01fait aux Juifs
40:03sur les territoires
40:04occupés par l'occupant nazi.
40:06Livre qui devait être
40:07composé de témoignages,
40:08témoignages réécrits,
40:09etc., que Ehrenburg
40:11lui-même devait faire
40:12et c'était le comité
40:14juif antifasciste
40:15qui en était
40:16le maître d'œuvre
40:17et quand commence
40:18la campagne
40:18anti-cosmopolite,
40:21on tue
40:21le dirigeant
40:22de ce comité
40:23qui est le grand acteur
40:24et metteur en scène
40:25et on réduit peu à peu
40:28le livre et finalement
40:29il ne sera pas publié.
40:31Donc Grossmann
40:32s'est heurté en plein
40:34avec cet interdit
40:35puisque son travail
40:39a été là, interdit.
40:41L'impossibilité de dire
40:43au monde
40:43l'extermination des Juifs,
40:45l'assassinat de sa mère
40:46et la confiscation
40:47de la victoire
40:48de Stalingrad
40:48par le tyran
40:49agissent comme
40:50de puissants révélateurs.
40:51L'écrivain socialiste
40:53cède la place
40:53à l'un des témoins
40:54les plus lucides
40:55du XXe siècle.
40:56Grossmann dit
40:57à son ami Lipkin
40:58en citant Tchékov
40:59« Il est temps
41:00de se débarrasser
41:01de l'esclave
41:02qui est en nous. »
41:03Cette libération
41:04s'effectue
41:05entre les deux tomes
41:05de sa dilogie
41:06consacrée à Stalingrad.
41:08Pour une juste cause,
41:09le premier tome
41:10se situe encore
41:11dans la littérature
41:12acceptable pour le régime.
41:14Le deuxième tome
41:14« Vie et destin »
41:16est achevé en 1960.
41:18Le totalitarisme,
41:20la découlatisation,
41:21l'assassinat
41:22de la liberté,
41:23la terreur,
41:24tout ce qui la tue
41:25jusqu'alors,
41:26il l'écrit
41:27dans « Vie et destin ».
41:28Une des propriétés
41:31les plus extraordinaires
41:32de la nature humaine
41:33qui est révélée
41:34cette période
41:35est la soumission.
41:37Et ce ne furent pas
41:38des dizaines de milliers
41:39ni même des dizaines
41:40de millions
41:41mais d'énormes masses humaines
41:42qui assistèrent
41:43sans broncher
41:44à l'extermination
41:45des innocents.
41:47Ils ne furent pas
41:48seulement des témoins
41:49résignés.
41:49quand il le fallait,
41:51ils votaient
41:51pour l'extermination.
41:53Ils marquaient
41:53d'un murmure
41:54approbateur
41:55leur accord
41:56avec les assassinats
41:57collectifs.
41:58Cette soumission
41:59nous révèle
41:59l'existence
42:00d'un nouveau
42:00et effroyable
42:02moyen d'action
42:02sur les hommes.
42:04La violence
42:05et la contrainte
42:06exercées par
42:06les systèmes
42:07sociaux totalitaires
42:08ont été capables
42:10de paralyser
42:11dans des continents
42:11entiers
42:12l'esprit
42:13de l'homme.
42:18Il a vu
42:18de manière
42:20évidente
42:21les parallèles
42:22existants
42:23entre nazisme
42:24et stalinisme.
42:25C'est d'ailleurs
42:27cette comparaison
42:28qui a rendu
42:29le livre
42:30si dangereux
42:31et au final
42:33si désastreux
42:34pour sa vie
42:34mais qui a contribué
42:36à en faire
42:37un tel chef-d'oeuvre.
42:38C'est tout à fait
42:40étonnant
42:41qu'ils définissent
42:42le régime soviétique
42:44et le régime
42:44hitlérien
42:45comme tous les deux
42:47des régimes
42:48totalitaires.
42:49Alors,
42:49ce n'est pas
42:49une nouveauté
42:50puisque la comparaison
42:52entre les deux
42:53apparaît bien plus tôt
42:55elle apparaît même
42:56avant la guerre.
42:57Mais en Union soviétique
42:58bien sûr
42:59c'était un mot
42:59absolument impossible
43:00que quelqu'un
43:01dans le milieu
43:02des années 50
43:03se permette
43:04de penser cela
43:05est vraiment
43:06un acte
43:06de grand courage
43:07intellectuel
43:08et de le faire seul
43:09soutenu par personne.
43:13Le face-à-face historique
43:15entre les totalitarismes
43:16nazis et staliniens
43:17lui inspire des pages
43:18qui figurent
43:19parmi les plus célèbres
43:20du livre.
43:21Dans un camp
43:22de concentration
43:22lisse
43:23le commandant allemand
43:24du camp
43:25convoque un vieux
43:25prisonnier bolchevique
43:26Mostovskoy.
43:29Le drapeau rouge
43:30du prolétariat
43:31flotte aussi
43:32au-dessus
43:32de notre état populaire.
43:34Nous aussi
43:34nous appelons
43:35à l'unité
43:36et à l'effort national.
43:37Nous aussi
43:38nous disons
43:38que le parti
43:39exprime
43:39les inspirations
43:40de l'ouvrier allemand.
43:41Vous aussi
43:42vous avez les mots
43:43labeur et national
43:44à la bouche.
43:45Vous savez
43:45aussi bien que nous
43:46que le nationalisme
43:47est la grande force
43:48du XXe siècle.
43:49Le nationalisme
43:50est l'âme
43:51de notre temps.
43:53Votre terreur
43:53a tué
43:54des millions
43:54de gens
43:55et il n'y a que nous
43:56les allemands
43:57qui dans le monde entier
43:58comprenons
43:58qu'il le fallait.
43:59que c'était
44:00bien ainsi.
44:02Le bolchevik
44:03rejette
44:03cela
44:04mais
44:05Grossman
44:06dit
44:06que
44:08cette idée
44:09lui fait peur
44:10et si il lui fait peur
44:10s'il ne veut pas
44:11s'y arrêter
44:11c'est justement
44:12parce qu'il sent
44:13qu'il y a une part
44:14de vérité dedans.
44:16Nous sommes vos ennemis
44:17mortels
44:18oui bien sûr
44:19mais notre victoire
44:20est en même temps
44:21la vôtre
44:21vous comprenez ?
44:23Si c'est vous
44:23qui gagnez
44:24nous périrons
44:25mais nous continuerons
44:26à vivre dans votre victoire ?
44:30Dans cette conversation
44:32on comprend
44:33de manière très claire
44:34le point de vue
44:35de Grossman
44:36et il ne dresse pas
44:38ce parallèle
44:39seulement dans ses pages
44:40mais tout au long du livre
44:41dans des moments
44:42plus subtils
44:42et le lecteur
44:44comprend ce que cela
44:45implique de manière
44:46très claire.
44:47La description
44:48que fait
44:50Grossman
44:51du régime nazi
44:53l'importance
44:55du parti nazi
44:56par exemple
44:56où
44:58les formes
45:01du culte
45:02de Hitler
45:02il les fait
45:05plutôt en projetant
45:06ce qu'il sait
45:07de l'Union soviétique
45:08sur l'Allemagne
45:08c'est-à-dire
45:10que le parti
45:11contrôle tout
45:12et donc
45:13il contrôle
45:13toute l'économie
45:14il contrôle
45:15la physique théorique
45:16le balai
45:17enfin il peut
45:18tout faire basculer
45:19d'une seconde
45:19à l'autre.
45:24Et pour ce qui est
45:25de la société
45:26bien sûr
45:26on le voit
45:27à travers tout le roman
45:28c'est la peur
45:28les gens disparaissaient
45:31d'un moment à l'autre
45:32il était là
45:33il n'est plus là
45:34pourquoi on l'a arrêté ?
45:36Cette espèce
45:37de peur omniprésente
45:38pesante
45:39qui a perduré
45:40jusqu'à la fin du régime
45:42et d'ailleurs
45:43on voit aujourd'hui
45:43des renaissances
45:44de cette peur
45:45dans d'autres conditions
45:46on pourrait s'étonner
45:47mais ça a à ce point
45:48marqué la société
45:49ou on peut dire ça
45:50à ce point détruit
45:51cette société
45:52qu'on la voit tout le temps
45:54réapparaître
45:55réapparaître
45:56et réapparaître
45:56cette force énorme
46:00emprisonne la volonté
46:02de l'homme
46:02au moyen de la propagande
46:03de la solitude
46:04du camp
46:05d'une mort paisible
46:06de la faim
46:08du déshonneur
46:09mais dans chaque pas
46:10que fait l'homme
46:11sous la menace
46:11de la misère
46:12de la faim
46:13du camp
46:13et de la mort
46:14se manifeste
46:15en même temps
46:15que la nécessité
46:16le libre arbitre
46:18de l'homme
46:18il donne d'autant
46:22plus d'importance
46:23à la résistance
46:25individuelle
46:25au rôle de la personne
46:27qu'il ne voit pas
46:28de solution politique
46:30globale
46:32pour un changement
46:34de ce régime
46:35parmi les personnages
46:38qui se dressent
46:39contre la monstruosité
46:40totalitaire
46:40il y a un homme
46:41Ikonikov
46:43prisonnier
46:44dans un camp
46:44de concentration
46:45il choisit de mourir
46:47plutôt que de participer
46:48à la construction
46:48d'une chambre à gaz
46:49méprisé à part égale
46:51par les nazis
46:52et les bolcheviques
46:53pour ses idées humanistes
46:54Ikonikov condamne
46:56les grandes idéologies
46:56religieuses
46:57sociales
46:58ou politiques
46:59qui agissent
47:00au nom d'un bien
47:00qu'elle considère
47:01supérieur à l'homme
47:02j'ai pu voir
47:08en action
47:09la force implacable
47:10de l'idée
47:11de bien social
47:12qui est née
47:13dans notre pays
47:14je l'ai vue
47:16au cours
47:16de la collectivisation
47:17totale
47:18je l'ai vue
47:19encore une fois
47:19en 1937
47:20j'ai vu
47:22qu'au nom
47:22d'une idée
47:22du bien
47:23aussi belle
47:23et humaine
47:24que celle
47:24du christianisme
47:25on exterminait
47:26les gens
47:27j'ai vu
47:28des villages
47:28entiers
47:29mourant de faim
47:29j'ai vu en Sibérie
47:31des enfants de déportés
47:32mourant de froid
47:33dans la neige
47:33j'ai vu les convois
47:35qui emmenaient en Sibérie
47:36des centaines
47:36et des milliers
47:37de gens
47:37dont on avait dit
47:38qu'ils étaient
47:39les ennemis
47:39de la grande
47:40et lumineuse
47:40idée du bien social
47:41cette grande
47:43et belle idée
47:44tuait
47:45sans pitié
47:46les uns
47:46briser la vie
47:47des autres
47:48elle séparait
47:49les femmes
47:49et les maris
47:50elle arrachait
47:51les pères
47:51à leurs enfants
47:52pour Grossman
47:56la seule solution
47:57pour l'individu
47:58pris au piège
47:59du totalitarisme
48:01est de s'accrocher
48:03à son humanité
48:04et à son individualité
48:06autant qu'il le peut
48:07dans son rejet
48:10des grandes doctrines
48:11dangereuses
48:12pour lui
48:13il y a
48:14l'être humain
48:15dans sa nudité
48:16je dirais presque
48:17avec
48:19ce qui est
48:21impondérable
48:21chez lui
48:22qui peut se manifester
48:24il insiste
48:25sur le fait
48:26par la petite
48:27bonté
48:28individuelle
48:29et irrationnelle
48:30c'est ainsi
48:35qu'il existe
48:36à côté
48:37de ce grand
48:37bien si terrible
48:38la bonté humaine
48:40dans la vie
48:40de tous les jours
48:41c'est la bonté
48:42d'une vieille
48:43qui sur le bord
48:44de la route
48:44donne un morceau
48:45de pain
48:45à un bagnard
48:46qui passe
48:47c'est la bonté
48:48d'un soldat
48:48qui tend sa gourde
48:49à un ennemi blessé
48:50la bonté
48:51de la jeunesse
48:52qui a pitié
48:52de la vieillesse
48:53la bonté
48:54d'un paysan
48:55qui cache
48:55dans sa grange
48:56un vieillard juif
48:57cette bonté
48:59privée
49:00d'un individu
49:00à l'égard
49:01d'un autre individu
49:02est une bonté
49:03sans témoin
49:04une petite bonté
49:06sans idéologie
49:07on pourrait la qualifier
49:08de bonté
49:09sans penser
49:10la bonté
49:11des hommes
49:12hors du bien
49:12religieux
49:13ou social
49:14elle est
49:15cette bonté
49:16folle
49:17ce qu'il y a
49:18d'humain
49:18en l'homme
49:19c'est aussi simple
49:22que ça
49:22c'est que
49:23c'est qu'on peut
49:24être bon
49:24et que dès lors
49:26qu'on est bon
49:27qu'on a le courage
49:30d'être bon
49:30et bien
49:31on n'est pas
49:32écrasé
49:33par la machine
49:34totalitaire
49:34on n'est pas
49:35domestiqué
49:35complètement
49:36voilà
49:36moi je trouve
49:38cette leçon
49:39grande
49:40plus les ténèbres
49:46du fascisme
49:47s'ouvrent devant moi
49:48plus je vois clairement
49:49que l'humain
49:50continue invinciblement
49:52à vivre en l'homme
49:53même au bord
49:53de la fosse sanglante
49:55même à l'entrée
49:56de la chambre à gaz
49:57j'ai trempé
49:58ma foi
49:59dans l'enfer
50:00si encore maintenant
50:01l'humain
50:02n'a pas été tué
50:03en l'homme
50:03alors jamais
50:05le mal ne vaincra
50:06c'est un livre
50:07très optimiste
50:07curieusement
50:08alors qu'il se déroule
50:10sur un fond
50:11si atroce
50:12voilà
50:13il existe toujours
50:14la possibilité
50:15d'être un homme libre
50:17mais c'est en même temps
50:18ça me gêne un peu
50:19de parler de tout ça
50:20parce qu'il ne donne pas
50:21de leçons
50:22à Grossman
50:22il ne prêche pas
50:24c'est pas
50:25démonstratif
50:27et c'est pour ça
50:28que c'est un grand roman
50:28aussi
50:29parce que
50:29c'est pas un roman
50:30édifiant
50:31pour Vasily Grossman
50:34tout système
50:35qui ne place pas
50:36l'homme au coeur
50:36de ses préoccupations
50:37est amené
50:38tôt ou tard
50:38à le broyer
50:39et ici
50:40ce n'est plus
50:41la prose de Tolstoy
50:42qui l'inspire
50:43mais l'humanisme
50:44d'une autre grande
50:45plume russe
50:46Anton Tchekhov
50:47Tchekhov
50:49a fait entrer
50:50dans nos consciences
50:50toute la Russie
50:51dans son énormité
50:52des hommes
50:53de toutes les classes
50:54de toutes les couches
50:56sociales
50:56de tous les âges
50:57mais ce n'est pas tout
50:59il a introduit
51:00ces millions de gens
51:01en démocrate
51:02comprenez-vous
51:03en démocrate russe
51:05qu'a dit Tchekhov ?
51:07que Dieu se mette
51:09au second plan
51:09que se mettent
51:11au second plan
51:12les grandes idées progressistes
51:14comme on les appelle
51:15commençons par l'homme
51:17soyons bons
51:18soyons attentifs
51:20à l'égard de l'homme
51:20quel qu'il soit
51:21évêques
51:22mougiques
51:23industriels
51:24millionnaires
51:24forçats de sakalines
51:26serveurs dans un restaurant
51:27commençons par aimer
51:29respecter
51:30plaindre l'homme
51:31sans cela
51:32rien ne marchera
51:33jamais chez nous
51:34et cela s'appelle
51:35la démocratie
51:36la démocratie
51:37du peuple russe
51:38une démocratie
51:39qui n'a pas vu le jour
51:40en mille ans
51:42l'homme russe
51:43a vu de tout
51:44la grandeur
51:45et la super grandeur
51:46mais il n'a jamais vu
51:48une chose
51:49la démocratie
51:50si je devais
51:57dire à quelqu'un
51:59de jeune
51:59maintenant
52:00enfin conseiller
52:01un livre
52:01qui lui apprenne
52:03un peu ce qu'a été
52:03l'histoire du 20ème siècle
52:04et qui lui apprenne aussi
52:06qu'est-ce que ça peut être
52:08que l'humanité
52:08face au
52:09face au totalitarisme
52:11et bien je
52:12c'est certainement
52:13ce livre-là
52:14que je conseillerais
52:16et il me semble
52:16qu'avec ça
52:17l'éducation
52:18politique
52:20et philosophique
52:20de cette personne
52:21serait à peu près
52:22faite
52:22vie et destin
52:25est achevé
52:26en 1961
52:27Grossman
52:28en confie
52:28une copie
52:29à son ami
52:29Sémion Lipkin
52:30qui le met en garde
52:31certes
52:32Staline est mort
52:33bien sûr
52:34Khrouchev a dénoncé
52:35le culte de Staline
52:36lors du 20ème
52:37congrès du parti
52:38communiste
52:38d'union soviétique
52:39mais il se trompe
52:41mais il se trompe
52:41lourdement
52:42s'il pense
52:42que le climat
52:43politique
52:43a assez changé
52:44pour permettre
52:45la parution
52:45de son livre
52:46ignorant
52:48les avertissements
52:48de son ami
52:49il confie son manuscrit
52:50à la revue
52:51Znamia
52:51le rédacteur en chef
52:53effrayé par son contenu
52:55s'empresse de le transmettre
52:57à la section culturelle
52:58du comité central
52:58du parti
52:59peu de temps après
53:01deux officiers du KGB
53:02se présentent
53:03chez l'écrivain
53:04après la confiscation
53:07du roman
53:07certaines connaissances
53:09ont cessé
53:09de le saluer
53:10au point pour
53:11quelques-uns d'entre eux
53:12de changer de trottoir
53:13lorsqu'ils le croisaient
53:14dans la rue
53:15et les appels
53:16ont cessé
53:17l'imagination
53:19en tout cas
53:20de ces trois dernières années
53:22où il a un cancer
53:23où il souffre énormément
53:24où il est abandonné
53:25par tout le monde
53:26il est un paria
53:27et il a perdu
53:28sans doute croit-il
53:31définitivement
53:33ce qui au fond
53:34ce qui justifie sa vie
53:35je ne connais pas
53:36de passion
53:38au sens
53:38la passion du Christ
53:39de passion d'écrivain
53:41plus terrible que cela
53:42Sémion Lipkin
53:48fait partie
53:49des quelques amis
53:49qui demeurent
53:50aux côtés de l'écrivain
53:51jusqu'à sa mort
53:52le 14 septembre 1964
53:54à l'âge de 58 ans
53:55pendant 10 ans
53:57il conserve précieusement
53:59chez lui
53:59le manuscrit
54:00que lui avait confié
54:00l'écrivain
54:01Sémion Lipkin
54:07était mon voisin
54:10il se promenait régulièrement
54:11en face de l'immeuble
54:12où j'habitais
54:13un jour
54:14je vois qu'il m'observait
54:15étrangement
54:16il me dit
54:17oui vous savez
54:19j'ai
54:19en bref
54:21j'ai là un manuscrit
54:22je lui ai répondu
54:24Grossman
54:25il sursaute
54:27et me dit
54:28comment avez-vous deviné
54:29je savais que le manuscrit
54:31avait été saisi
54:32mais je n'avais jamais cru
54:33que tous les exemplaires
54:34avaient disparu
54:35au début des années 70
54:37Vladimir Vojnovitch
54:39est alors lui-même
54:40un écrivain en délicatesse
54:41avec le régime
54:42auteur d'une satire
54:43publiée sous le manteau
54:44il est proche
54:45des milieux dissidents
54:46après un certain temps
54:49Lipkin a apporté
54:51un cartable
54:51avec le manuscrit
54:52qui était épais
54:53près de 1000 pages
54:55990 et quelques
54:56j'ai décidé
54:58qu'il fallait
54:58le photographier
54:59et le transmettre
55:00en occident
55:01sous forme de pellicule
55:02je me suis demandé
55:03à qui je pouvais
55:04faire confiance
55:05et puis j'ai pensé
55:06à Sakharov
55:07et à sa femme
55:08Elena Bonner
55:08Sakharov avait
55:10cette renommée internationale
55:11qui empêchait
55:12le KGB
55:13de rentrer chez lui
55:14pour toutes ces raisons
55:15je leur ai apporté
55:16le manuscrit
55:17après plusieurs tentatives
55:20infructueuses
55:21le microfilm du manuscrit
55:23parvient finalement
55:24à passer à l'ouest
55:25où il est publié
55:26par les éditions
55:26L'Âge d'Homme
55:27d'abord en Suisse
55:28en 1980
55:29puis en France
55:30il ne paraît en URSS
55:32que 8 ans plus tard
55:33un an avant la chute
55:34du mur de Berlin
55:35enfin
55:36en juillet 2013
55:38les services secrets
55:39remettent aux archives russes
55:40le manuscrit original
55:41de vie et destin
55:42confisqué 50 ans plus tôt
55:44un matin de février
55:46chez Vassily Grossman
55:47je dis rarement
55:52que je suis fier
55:53de quelque chose
55:53mais en l'occurrence
55:55j'étais fier
55:57de mon rôle
55:57d'avoir permis
55:59de sauver ce roman
56:01parce que je respectais
56:06et j'aimais beaucoup
56:07Grossman
56:07l'écrivain
56:08parce que moi-même
56:10je me battais
56:11contre le KGB
56:12et de manière générale
56:14contre le régime soviétique
56:15qui voulait éliminer
56:17tout ce qu'il y avait
56:19de vivant
56:19dans la littérature
56:20en octobre 1959
56:29sur les bords
56:30de la mer noire
56:31alors qu'il mettait
56:33le point final
56:33à vie et destin
56:34Vassily Grossman
56:36écrivait à Sémion Lipkin
56:37voilà qu'il est temps
56:39de dire adieu
56:39à des hommes
56:40et à des femmes
56:40auxquelles j'ai été
56:41quotidiennement lié
56:42pendant 16 ans
56:43je vais arriver à Moscou
56:45lirai le manuscrit
56:47de bout en bout
56:47pour la première fois
56:48je ne ressens pas
56:50de joie
56:50d'exaltation
56:51d'émotion
56:52mais j'éprouve
56:54un sentiment
56:54fait d'inquiétude
56:55et de préoccupation
56:56qui est profond
56:57bien qu'imprécis
56:58ai-je raison ?
57:01c'est la première
57:02question essentielle
57:03ai-je raison
57:05devant les hommes
57:05et donc devant Dieu
57:06en second lieu
57:09nos affaires d'écrivain
57:10m'en suis-je bien tiré
57:12et enfin
57:13quelle sera la voie
57:15le destin de mon livre
57:17mais là
57:18à ce moment précis
57:20je sens avec
57:21une acuité particulière
57:22que ce troisième point
57:23le destin du livre
57:25est en train
57:26de s'éloigner de moi
57:26il se réalisera
57:28à part moi
57:29en dehors de moi
57:31je pourrais même
57:34ne plus être en vie
57:35il se réveille
57:36il se réveille
57:40et il se réveille
57:40il se réveille
57:42Abonnez-vous !
58:12Abonnez-vous !
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