00:00Cette relation de sœur de plainte, ça offre un horizon de réparation possible.
00:04Sans elle, je ne sais pas si j'aurais eu la force de porter plainte.
00:07Sœur de plainte, c'est d'abord une enquête journalistique
00:10que j'ai menée auprès de dizaines et dizaines de sources,
00:14victimes, mais également magistrates, avocates, policiers, etc.
00:18Mais c'est aussi une enquête à laquelle se mêle mon propre récit,
00:21puisque j'ai moi-même eu une sœur de plainte à ma connaissance qui s'appelle Clara.
00:25Et je retrace en fait la manière dont elle est venue à moi.
00:28Et puis nos premières réactions et comment on en est venus chacune
00:30avec notre tempo à déposer plainte.
00:33Il y a vraiment mille façons d'apprendre qu'on n'est pas la seule victime de son bourreau.
00:39Là, je me rappelle d'une citation d'une de mes sources qui m'a dit
00:41« effroi et colère ».
00:42C'était les premiers sentiments qui lui sont venus
00:44quand elle a redécouvert qu'en fait, elle n'était pas seule.
00:47Elle n'était pas la seule victime.
00:48Ça peut aussi créer une forme de soulagement.
00:51Savoir qu'on n'est pas la seule ou le seul à dénoncer quelqu'un sans se connaître,
00:56tout de suite, ça nous légitime.
00:57On se sent comprise.
00:58C'est un lien qui est vraiment de l'ordre d'une proximité immédiate.
01:03Mes sources, spontanément, utilisent le terme de sœur.
01:05J'ai observé dans quasi toutes les histoires que j'ai racontées dans ce livre,
01:08des histoires qui touchent des sources de tous âges, de tous profils,
01:12des histoires de multirécidivistes dans les années 2000,
01:15des histoires de sources qui ont été victimes d'hommes médiatiques,
01:19mais aussi des histoires d'anonymes dans le cadre étudiant.
01:21Et ce qui revient, c'est la reconnaissance.
01:23Vraiment la reconnaissance pour cette autre qu'on ne connaît pas,
01:27avec qui, à la base, on ne partage pas grand-chose,
01:29mais qui nous donne la possibilité d'éventuellement changer notre vie.
01:32Et ne serait-ce que cette perspective, même si ça n'aboutit pas,
01:35même s'il n'y a pas de condamnation, même s'il n'y a pas de réparation,
01:38c'est une perspective qui suffit parfois à ouvrir un nouvel horizon et se réparer.
01:43Il y a des scènes que m'ont racontées mes sources qui m'ont marquée,
01:46comme dans l'affaire Florian Varin,
01:48ce multirécidiviste condamné à 28 ans de prison,
01:50dans laquelle les sept victimes, au deuxième jour du procès, se sont dit
01:54« Pourquoi on ne se mettrait pas toutes ensemble sur le banc des parties civiles ? »
01:57Une très belle relation est née de là.
01:59Et Marie Le Vacon dit de ses sœurs de plainte
02:01« C'est la seule chose que j'ai gagnée dans cette histoire. »
02:04C'est sept sœurs de plainte.
02:06Ce sujet des sœurs de plainte m'a amenée à observer un paradoxe sur le plan judiciaire,
02:10qui est que quand j'interroge des magistrates, des avocates, des policiers, des policières,
02:16sur qu'est-ce qu'apporte la présence de co-victimes,
02:19la réponse unanime, ça change tout.
02:21Ça permet de solidifier les enquêtes
02:23et de faire aboutir les procédures plus facilement.
02:25Effectivement, parfois ça marche.
02:27Et en même temps, pour un certain nombre d'histoires,
02:29en fait, ça s'avère peu ou pas du tout concluant.
02:32Dans le cas de mon affaire,
02:34la présence de ma sœur de plainte n'a pas aidé
02:36puisque mon dossier a été classé sans suite.
02:38Je termine le livre en faisant un petit peu, effectivement,
02:41une déclaration d'amour à ma sœur de plainte qui a changé ma vie.
02:46Sans elle, je ne sais pas si j'aurais eu la force de porter plainte.
02:49Même si j'ai été classée sans suite,
02:51ça a énormément contribué à mon processus de guérison.
02:56On dîne souvent ensemble, je raconte dans le livre,
02:59on s'encourage, on se tient au courant aussi
03:01de choses qui n'ont rien à voir dans nos vies,
03:04de nos vies de tous les jours.
03:06Et en même temps aussi, notre ressenti sur notre vécu,
03:08ça c'est fondamental.
03:19Sous-titrage Société Radio-Canada