00:00Il est 18h15, c'est une rencontre bien particulière que nous vous proposons maintenant puisque
00:07nous allons retrouver Jaïd qui a 10 ans et sa maman Fatia, l'un et l'autre ont vécu
00:114 mois dans la rue, dans la ville de Lyon, bonsoir à vous deux, merci de prendre la
00:16parole sur RTL.
00:17Jaïd, explique-nous s'il te plaît le premier souvenir qui te vient de ta vie dans la rue
00:22avec ta famille.
00:23Mon premier souvenir c'était que j'étais dans la rue et mes deux petites sœurs pleuraient
00:29pour la première fois à la rue, c'était quelque chose comme ça mais j'essayais de
00:34les faire être contents mais ils n'arrivaient pas à se calmer, c'était la première fois
00:42qu'ils vivaient dans la rue, c'était ça.
00:44Tu as essayé de les accompagner, de les consoler ?
00:46Oui, je les ai consolés, jusqu'à ce qu'on dort, ils se sont consolés.
00:52Est-ce que tu avais peur de vivre dans la rue ? Ce n'est pas normal qu'un enfant dorme
00:56dans la rue ?
00:57Oui, ce n'est pas normal déjà.
00:59Moi déjà j'ai peur dans la rue qu'une personne violente qui adresse à ma famille
01:04lui vienne lui dire par exemple la grèce.
01:09Quels ont été les moments les plus difficiles ?
01:11Les moments les plus difficiles c'était parce qu'il y a ma petite sœur qui est asthmatique,
01:17parce qu'elle attrape ça au froid parce que la nuit il fait beaucoup froid et à chaque
01:25fois qu'elle attrape le froid elle va à l'hôpital.
01:28Donc la pluie, le froid, l'hiver c'est ce que vous avez vécu de plus pénible ?
01:33Oui, c'est ça.
01:34Tu as parlé de ces choses-là avec tes camarades d'école ?
01:36Non.
01:37Pourquoi ?
01:38Parce que j'ai peur qu'ils me disent par exemple viens on y va chez toi, des choses
01:44comme ça.
01:45Et ensuite par exemple j'ai peur qu'ils se moquent de moi.
01:50Donc tu préfères leur cacher la réalité de la vie que tu as vécue ?
01:55Oui, c'est ça.
01:56Comment on fait pour aller à l'école le matin quand on dort dans la rue ?
01:59Déjà j'y vais très très fatigué et quand je vais à l'école je dors en classe quoi.
02:06Et aussi par exemple je dors pas à mon sommeil.
02:09Tu veux dire que tu n'arrivais pas à dormir quand tu étais dans la rue et qu'en fait
02:13tu t'endormais parce que tu étais épuisé, fatigué une fois que tu étais à l'école,
02:17c'est ça ?
02:18Oui et aussi des fois je dors pas à cause de la violence dehors parce que j'ai peur
02:22que ça se recommence.
02:24Quelle violence ?
02:25Des personnes que je ne connais pas, ils viennent nous agresser, ils viennent nous attaquer,
02:31quelque chose comme ça.
02:32Mais c'est arrivé réellement ou c'est juste une crainte ?
02:35C'est une crainte, quelque chose comme ça, c'est une crainte.
02:39Est-ce que tu as pu te confier à des personnes en dehors de ta maman et de tes sœurs avec
02:44qui tu as pu parler de cela ?
02:45Personne.
02:46Ça doit être dur de porter ce genre de choses ?
02:48Oui, très dur.
02:49En plus de vivre ?
02:50Oui.
02:51Très dur même.
02:52Quand tu penses à ton avenir, qu'est-ce que tu souhaites ?
02:55De quoi rêves-tu ?
02:56Des fois quand je dors, je rêve de, par exemple, je suis chez moi, je suis dans une
03:01maison, je suis avec mes sœurs qui sont dans ma chambre, elles jouent avec moi, je fais
03:06des rêves comme ça et des fois je fais des cauchemars.
03:09Par exemple, le cauchemar c'est, je suis dans la rue et je revis des moments un peu
03:13graves.
03:14Ça ne doit pas être facile ?
03:15Non, ça ne doit pas être facile.
03:17En même temps, tu as une énergie étonnante, on l'entend ne serait-ce que dans ta voix.
03:21Où est-ce que tu trouves cette force ?
03:23Cette force, je la trouve, je ne sais pas, n'importe où mais en fait, je ne sais pas
03:29où est-ce que la force, elle me vient.
03:30Elle me vient de n'importe où mais je ne sais pas où est-ce qu'elle débarque.
03:34En tout cas, je te félicite parce que tu parles très bien de ces événements que
03:38tu as vécu.
03:39Tu as un très bon vocabulaire donc ça veut dire que tu ne dors pas toujours quand tu
03:43es à l'école et j'espère que ton avenir va s'améliorer.
03:46À quoi tu penses ? Qu'est-ce que tu rêves de faire plus tard dans la vie ?
03:51Pilote d'avion, quelque chose comme ça.
03:52Non mais, pilote d'avion, quelque chose comme ça.
03:56Alors pilote d'avion ou quoi d'autre ?
03:58Pilote d'avion et aussi je me doute un peu de policier, c'est tout.
04:03Fathia, vous êtes la maman de Jahyed avec qui nous venons de faire cette interview.
04:07Je me tourne vers vous maintenant.
04:08Vous êtes une maman qui a vécu dans la rue avec trois enfants de 10, 4 et 2 ans.
04:12Comment ça vous est tombé dessus ?
04:13À la rue, c'est dur, c'est pas facile pour la maman avec les enfants, avec la petite
04:20mère d'Alia, dernière, elle a 2 ans.
04:22Et le 115 dans tout ça, vous les avez appelés ?
04:24Ah si, toujours, le matin, le soir, toujours.
04:27Pas de place, pas de solution, pour les enfants non, pour les mamans non.
04:33Alors, toute seule ? Non, pas de place madame, pas de place, pas de place.
04:37Toujours, toujours m'ont appelé 115, même la veille sociale et rien.
04:41Merci beaucoup d'avoir pris la parole, Fathia.
04:44Merci à Jahyed.
04:45Je précise que vous êtes logée et soutenue par les associations Solidarité.
04:49Entre femmes à la rue et jamais sans toit.
04:52Jamais sans toit.
04:53Voilà, on pense à vous ce soir, nous qui avons la chance d'avoir un toit.
04:56Merci beaucoup d'avoir pris la parole avec votre fils.
04:58Bonsoir Camille, vous êtes bénévole de l'association Solidarité entre femmes de la rue, on l'évoquait
05:03il y a quelques instants.
05:04Elles sont nombreuses, ces femmes et ces mamans à la rue ?
05:07Oui, alors bonsoir, merci de me recevoir.
05:11Oui, elles sont nombreuses, les femmes avec enfants à la rue.
05:14Nous, on a un collectif qui a à peu près un an, qui est composé d'environ 200 personnes
05:19je dirais à peu près 100 à 120 femmes et puis environ 80 enfants.
05:24Et aujourd'hui, on est face à une recrudescence du nombre de femmes à la rue, alors qu'il
05:31y a quelques années, on n'en voyait pas des femmes, des enfants à la rue, ou très
05:35peu.
05:36Aujourd'hui, c'est le décompte de jamais sans toit.
05:39Donc un collectif qui occupe des écoles, c'est 361 enfants au moins à la rue dans
05:45la métropole, c'est à peu près 180 familles, dont 101 mères isolées.
05:49Donc on voit bien que c'est maintenant aujourd'hui presque autant de familles que de personnes
05:53isolées qui sont à la rue, dont beaucoup de mères, dont beaucoup d'enfants, et avec
05:58toutes les violences qui vont avec et tous les risques qu'on connaît de la rue.
06:01Lesquels, dites-nous, parce que je pense qu'il faut l'entendre.
06:04Oui, les risques de la rue, c'est tout d'abord la violence physique, les agressions physiques,
06:12les agressions sexuelles, les vols, notamment des gens qui se font voler leurs affaires,
06:17c'est des personnes qui ont des troubles du sommeil, des troubles psychologiques, des
06:22troubles alimentaires parce qu'ils ne peuvent pas s'alimenter correctement.
06:24C'est des personnes aussi, et nous, c'est pour ça qu'on a monté ce collectif aussi
06:28de femmes, c'est aussi des fois des situations qui sont moins visibles, c'est-à-dire qu'on
06:32parle pas assez, mais on parle un peu des personnes qui sont effectivement à la rue,
06:36on parle moins des personnes qui sont hébergées chez des tiers contre-service ou des femmes
06:42qui sont victimes de violences conjugales dans leur logement et qui ne peuvent pas quitter
06:44le logement avec leurs enfants parce qu'elles ont nulle part d'autre où aller, parce qu'il
06:48n'y a pas de foyer adapté pour leur situation.
06:50Vous venez de nous dire qu'on exploite des femmes dans tous les sens du terme pour qu'elles
06:55puissent dormir avec leur enfant dans une chambre à peu près normale ?
07:00C'est pas une situation qui est systématique, mais c'est une situation qui est récurrente.
07:05Nous, ce qu'on voit dans le collectif aujourd'hui, c'est que des femmes, pour échapper à la
07:08rue, elles préfèrent être hébergées chez des personnes, peu importe les conditions
07:12parfois, plutôt que de risquer de vivre à la rue avec tout ce qu'il y a avec.
07:16Les autres risques que je n'ai pas évoqués, c'est aussi les risques qui sont liés au
07:19climat, avec des pics de froid l'hiver, des pics de canicule l'été.
07:24Nous, ce qu'on essaye de faire avec notre collectif, c'est qu'on essaye de s'entraider.
07:28C'est vraiment les femmes concernées qui sont au centre des luttes, c'est-à-dire que
07:31c'est elles qui se mobilisent, c'est elles qui se redonnent de la force entre elles et
07:36qui choisissent de se mobiliser par des rassemblements, des occupations de bâtiments et on les soutient.
07:42Comment les aidez-vous, très concrètement ?
07:44Nous, en tant que soutien, c'est les aider à visibiliser leurs combats, c'est être
07:52présente un peu au quotidien, c'est donner un peu les pistes des démarches à faire
07:57et puis surtout quand il n'y a pas de démarches possibles ou que toutes les démarches ont
07:59été faites.
08:00C'est-à-dire quand on a appelé le 115, qu'on est sur liste d'attente depuis des années
08:04pour un hébergement, qu'on n'a toujours pas de solution, pour nous la seule solution
08:08c'est la mobilisation collective et ça, ça passe par, notamment pour nous, des occupations
08:14de bâtiments, c'est-à-dire qu'aujourd'hui l'État se dédouane de la situation, aujourd'hui
08:19l'État s'en fiche que des enfants soient à la rue, que des femmes soient à la rue,
08:22que des personnes soient à la rue parce que je rappelle que l'hébergement c'est un droit
08:25inconditionnel, pas que pour les femmes, pour les enfants, pour tout le monde.
08:28Aujourd'hui on y accède à Lyon que sur critères de vulnérabilité, c'est-à-dire qu'il faut
08:34avoir un enfant de moins d'un an qui, par ailleurs, a des problèmes de santé, c'est-à-dire
08:39que ça ne suffit même plus d'être un bébé, maintenant il faut en plus être malade si
08:42on veut espérer avoir un hébergement d'urgence.
08:44Donc on est dans une situation qui est catastrophique et aujourd'hui on est au pied du mur avec
08:49un État qui n'en a plus rien à faire, avec des institutions locales qui se dédouanent
08:52aussi et qui rejettent tout le temps la faute sur l'État, donc nous ce qu'on fait c'est
08:56qu'on occupe des gymnases, on occupe des centres communaux, on occupe des bâtiments
09:01vides et il y en a beaucoup sur le territoire, il y en a 3 millions en France aujourd'hui
09:05des logements vides.
09:06Donc nous on considère qu'il y a plein de solutions, qu'il y a plein de choses qui sont
09:09possibles et que si les institutions ne le font pas, c'est au collectif, c'est aux personnes
09:13concernées de se mobiliser pour faire valoir leurs droits.
09:16Quels sont les parcours de vie de ces femmes, si on peut essayer de le résumer ?
09:19Ils sont multiples et complexes, donc c'est dur à résumer, j'en ai cité quelques-uns,
09:26mais aujourd'hui vous savez qu'on traverse une crise du logement, il y a un engorgement
09:34des dispositifs d'hébergement et des logements sociaux, donc c'est des personnes qui n'arrivent
09:39pas à accéder au logement, à l'hébergement, parfois qui ont par exemple vécu une rupture
09:44conjugale ou familiale, des personnes qui sont victimes de violences et qui ont quitté
09:49le domicile mais aussi des personnes qui sont issues d'un parcours migratoire, qui demandent
09:53de l'asile en France, aujourd'hui il y a moins de la moitié des personnes qui sont
09:56en demande d'asile qui sont hébergées en France, donc voilà c'est des situations
09:59multiples mais globalement, le dénominateur commun c'est la précarité et l'abandon
10:06des institutions.
10:07Ça veut dire que des petits jaillettes, vous en croisez beaucoup ?
10:08Beaucoup trop, nous on fait des réunions toutes les semaines, alors il faut savoir
10:15que nos réunions sont en non-mixité pour permettre à toutes les femmes qui veulent
10:19de s'exprimer, de raconter leur situation, de se donner de la force et de réfléchir
10:23collectivement à comment on se mobilise, qu'est-ce qu'on met en place, et lors de
10:27ces réunions il y a toujours des dizaines d'enfants, actuellement c'est plusieurs
10:31centaines d'enfants qui sont à la rue, d'autres qui occupent des écoles, d'autres
10:35qui sont dans des squats, hébergés par de la famille parfois mais dans des conditions
10:39qui sont souvent très précaires, qui vivent dans leurs voitures, dans les gares…
10:43Pardonnez-moi, je vous interromps, j'ai bien compris, vous êtes en non-mixité, c'est-à-dire
10:45qu'il n'y a aucun homme dans ces réunions ?
10:47Non, c'est ça, on se retrouve entre femmes concernées ou femmes en soutien.
10:53Pardonnez-moi, vous comprenez, pour que vous puissiez nous l'expliquer, ça peut surprendre
10:58voire choquer ce que vous venez de nous dire ?
11:00Alors, c'est parce qu'il faut l'expliquer…
11:03Bien sûr, c'est pour ça que je vous pose la question.
11:06Bien sûr, oui.
11:07La situation, c'est qu'il y a beaucoup de femmes qui subissent des violences, qui
11:13ont des situations très spécifiques, des choses qui peuvent être liées aussi à l'hygiène,
11:16par exemple la difficulté quand on est à la rue, qu'on a ses règles, quand on est
11:20à la rue et qu'on a des enfants en bas âge, qu'on ne trouve pas le gynéco, qu'on
11:24ne trouve pas le sage-femme, enfin c'est toutes ces questions-là qui sont aussi intrinsèques
11:29à des questions qui touchent les femmes précaires.
11:32En fait, vous nous parlez de pudeur d'une certaine façon, cette acteur, on ne peut
11:35pas dire tout le temps que c'est toutes devant tout le monde.
11:38Non, c'est ça, et c'est aussi une façon de se donner de la force, c'est qu'aujourd'hui,
11:43c'est de se dire en fait, en tant que femme, on est capable de se mobiliser ensemble, on
11:47est capable de protéger nos enfants, on est capable de s'entraider, et c'est aussi
11:52reprendre un peu de force dans des moments qui sont particulièrement difficiles, et
11:56puis par ailleurs, c'est aussi la réalité, c'est-à-dire qu'en fait, notre collectif
11:59Solidarité entre femmes à la rue, la plupart des membres de ce collectif sont des mères
12:03isolées avec enfants et n'ont pas de compagnons.
12:05Donc de fait, c'est aussi une non-mixité de faits, de réalité.
12:09Merci beaucoup Camille, pardonnez-moi, je vous interromps.
12:11Pas de souci.
12:13Merci de votre solidarité entre femmes de la rue, puisque c'est le nom de votre association.
12:18L'UNICEF révèle par ailleurs, je tiens à le préciser, que près de 2000 enfants
12:23vivraient dans la rue en France.
12:24On fait le point de l'actualité dans un instant.
Commentaires