00:00Déjà, j'ai pris conscience à certains moments de ma vie,
00:03mais très peu, en fait, que je venais de cette origine.
00:06Déjà que ma mère était d'origine algérienne, j'y suis à 14 ans.
00:09Enfin, ma mère, elle a plutôt adopté la culture vietnamienne.
00:13Ma mère, je lui demande de faire un plaviette LC.
00:16Je lui demande de me faire un couscous.
00:17Faut que j'aille chercher chez mon grand-père.
00:24Emilie, bonjour.
00:25Bonjour, Emilie.
00:26T'es née, je crois, dans le sud de la France.
00:28Oui, à Marseille.
00:29Mes parents se sont rencontrés à Marseille, chez M. Bricolage.
00:33Ils s'étaient renvoyés chez M. Bricolage.
00:36En fait, mes parents, ce qui est marrant, et j'aime bien dire ça,
00:40c'est que je suis un peu une enfant des colonies, quoi.
00:42Je suis un peu une enfant de cette post-guerre froide, etc.
00:45C'est mon père, sa famille est arrivée du Vietnam à Marseille, en France,
00:50parce que c'était une colonie française.
00:52Et de l'autre côté, ma mère, dont mon grand-père,
00:55Brahim, qui est toujours là et qui vit à Marseille,
00:58a quitté l'Algérie quand il avait 20 ans, à peu près.
01:01D'accord, c'est où d'Algérie ?
01:02Désorès, dans la région Désorès, donc c'était vraiment le village.
01:05Il a vendu une chèvre en secret pour partir.
01:10Ils sont arrivés à Marseille, mes grands-parents,
01:12mais ils ont quitté le Vietnam le jour où ma grand-mère explique
01:18qu'il y avait la guerre, mais qu'en plus, ils étaient à Saigon, à Ho Chi Minh,
01:22donc ils étaient plutôt côté français, c'est un peu les harkis du Vietnam.
01:27En gros, ils pensaient que ça se passerait bien.
01:28Puis, un matin, il y a des impacts de rafales sur les chambres des enfants.
01:34Donc là, ils se disent qu'on s'en va et on rentre,
01:37alors qu'ils ne sont jamais venus en France, mais on rentre.
01:40Et donc, ils sont rentrés et ils sont arrivés à Marseille à ce moment-là.
01:43Mais je pense que mon grand-père, il a fait tous les métiers
01:45qui ont eu un vrai déclassement social puisqu'il avait une imprimerie au Vietnam.
01:49Il est arrivé là-bas, c'était d'abord les algicaux.
01:53Il a fallu mettre du temps à refaire jusqu'à ce qu'il ait travaillé sur les ports.
01:57Justement, il était garde des ports, je crois.
01:59Mais il parlait la langue puisque à Saigon, c'était...
02:01Et il parlait la langue, oui, exactement.
02:02Et après, j'ai grandi à Clermont-Ferrand, en Auvergne.
02:05Moi, je suis l'aînée, oui, et mon frère et ma sœur m'ont joué en plus tard.
02:08Quand ils arrivent à Clermont, donc ils montent ce resto.
02:11Enfin, d'abord, on vit au premier étage d'un resto d'un autre cousin.
02:15Et comment ça se passe, justement, les premières années d'école ?
02:19Il y a des copines qui viennent un petit peu chez toi,
02:24il y a des fêtes qui s'organisent.
02:26Comment se passe l'échange avec les gens du coin, quoi, en fait ?
02:29Mais ça se passe bien.
02:30Déjà, j'ai pris conscience à certains moments de ma vie,
02:33mais très peu, en fait, que je venais de cette origine.
02:36Déjà que ma mère était d'origine algérienne, j'y suis à 14 ans.
02:39Ma mère, elle a plutôt adopté la culture vietnamienne.
02:43Ma mère, je lui demande de faire un plaviette LC,
02:46je lui demande de me faire un couscous, il faut que j'aille chercher chez mon grand-père.
02:49C'est moi qui suis allée chercher chez mon grand-père et qui lui ai demandé de m'apprendre.
02:53Ah, c'est drôle.
02:54Ouais, ouais, il y a eu un saut comme ça de culture.
02:58Alors, après, c'est une question d'éducation, je sais qu'elle est une question très stricte.
03:02Et l'enfance, ça s'est super bien passé.
03:04Moi, je me rappelle qu'en plus, la maternelle, ça se passait très bien.
03:09J'ai beaucoup aimé aller à l'école.
03:11C'était vraiment une culture.
03:12Justement, comme il y avait beaucoup de mixité à la maison,
03:14il n'y avait pas de religion, il n'y avait pas de tout ça.
03:16La culture, c'était en tout cas de mes parents.
03:18C'est ça qu'ils m'ont vraiment inspiré.
03:20C'est leur particularité.
03:21D'ailleurs, ils se sont un peu distingués dans la famille.
03:23L'école, c'était capital.
03:24Mais en contenu avec l'école primaire,
03:26t'as quand même un chouette environnement avec des copains et des copines.
03:30J'ai un très chouette environnement.
03:31Il y a juste quelques frustrations, mais comme plein d'enfants peuvent les avoir,
03:35où je sens bien parfois qu'on n'a pas le même niveau social.
03:40Je n'ai pas les fringues de marque que les copines ont.
03:43Je n'ai pas ces choses-là.
03:44Ça pose problème ?
03:45Non, c'est des frustrations d'enfants, mais qui font du bien.
03:49Moi, je pense que le moteur et la niaque que j'ai
03:51et le travail que j'ai envie de fournir encore aujourd'hui,
03:55ça me vient de là.
03:57Mes parents ont su me montrer d'où je venais,
04:00que c'était important, qu'on avait des valeurs
04:02et que si nous, on voulait y arriver,
04:04il faudrait que je travaille bien à l'école et que je travaille tout court.
04:07D'accord.
04:07Il n'y avait pas non plus de différence sur le nom de famille,
04:10d'un coup, quand il y a l'appel à l'école ?
04:11Ça, il ne savait pas le prononcer, quoi.
04:12J'avais... Si, c'est vrai, c'est vrai.
04:14Juste une fois, ça, c'est une anecdote qui m'est restée.
04:18J'ai déclaré ma flamme à un certain Damien.
04:21Et Damien m'avait...
04:22J'étais, je pense que j'étais en CP, il m'a dit, je n'aime pas les marrons.
04:25Et ça, je n'ai pas compris.
04:26Qu'est-ce qu'il me disait ? Pourquoi il n'aime pas les marrons ?
04:28Je ne savais même pas de quoi...
04:31Et là, je me dis, ouais, c'est vrai que je suis marron, peut-être.
04:37Qu'est-ce qu'il voulait dire, par là ?
04:39Les parents ont un peu dit, écoute, il doit être très malheureux à la maison.
04:44C'est ce qu'il doit entendre les parents, il ne fait pas attention.
04:46Je n'ai plus jamais abordé un copain, un camarade ou qui que ce soit dans la cour, quoi.
04:51T'as eu une timidité terrible.
04:52Timidité, et puis surtout, je n'avais plus envie qu'on me renvoie à une différence.
04:58Donc, tu étais consciente ?
04:59Ben là, je commençais à en être consciente, oui.
05:01Et en fait, je te dis ça, mais inconsciemment, je pense que j'ai pu en être consciente
05:04parce que moi, je me rappelle, je demandais au Père Noël une poupée marron,
05:10une poupée noire.
05:11J'en avais marre des poupées blanches et j'ai adoré.
05:15Et je me rappellerai toujours quand j'ai eu ce poupon
05:20avec un pyjama rouge, mais qui avait la peau marron.
05:23Et là, là, enfin, je pouvais jouer à la maman comme tout le monde.
05:27D'accord. Et ça, c'était donc très petite.
05:30Oui, très petite.
05:31Voilà.
05:32Justement, du fait que tu représentes un petit peu, effectivement,
05:35cette culture-là vietnamienne au sein de tes copains et copines à Clermont-Ferrand,
05:40est-ce qu'il y a des questions qui se posent ?
05:43Direction pas forcément agréable.
05:44Je ne crois pas qu'il y ait des questionnements.
05:46Je pense que de temps en temps, il y a quelques moqueries.
05:48Il y a quelques...
05:50« Bon, tout le monde mangeait du chien.
05:52Qu'est-ce qu'il y avait de nouveau ? Qu'est-ce qu'il y avait de nouveau ? »
05:54Mais oui, mais je le prends vraiment pas mal à l'époque.
05:58Je suis, comme tu dis, je suis la seule.
05:59Donc, les blagues, je ne les entends pas à la répétition.
06:01Je ne me rends pas compte que tous ceux qui sont des mêmes origines que moi
06:06entendent exactement les mêmes choses autant de fois.
06:09Donc, on en rigole. J'en rigole, en tout cas.
06:12Mais il y a des petits trucs comme ça.
06:14Mais sinon, ça engage plutôt la conversation et la curiosité.
06:16Mais ce n'est pas très violent, quoi.
06:17Mais non, je ne l'ai jamais pris violemment.
06:19Je suis allée à Alger.
06:20Je pense que j'ai, oui, 26 ans.
06:25C'était important pour moi d'y aller.
06:27Comme le Vietnam, d'ailleurs.
06:30Peut-être que c'est encore plus présent,
06:31mais il y a un moment de mon adolescence et de ma construction
06:34qui a fait que je me suis vraiment sentie algérienne.
06:37Je pense que j'ai comme voulu faire un rattrapage.
06:40Est-ce que tout à coup, ça t'a positionnée
06:42d'une manière différente, culturellement parlant,
06:44et un petit peu dans ta manière de vivre en France et dans tes études ?
06:48Déjà, je me suis cherchée, parce que quand on est métisse, c'est aussi ça.
06:54Il y a une part de nous qui s'était imposée à moi
06:56via, comme je t'ai expliqué, comment j'avais grandi,
06:59cette culture qui était très présente à la maison et qui était la mienne.
07:04Finalement, j'ai vu dans le regard de mon père ou de ma grand-mère
07:07qui m'a dit « mais tu es aussi une autre, tu as aussi autre chose »,
07:10que j'ai eu besoin d'aller chercher.
07:13Et à un moment, je me suis vraiment, justement,
07:17immergée de ça, j'avais besoin.
07:19Et ça m'a permis, oui, bien sûr, d'être l'adulte que je suis aujourd'hui.
07:23C'est comme si la balance avait été rééquilibrée en disant, d'ailleurs,
07:26« mais en fait, je suis avant tout française ».
07:29Mais ça, c'est quelque chose que je te dis aujourd'hui,
07:31mais dans mon adolescence, il y a eu des moments compliqués.
07:34Il y a eu des moments où je pouvais même dire « les Français, ils font ça »,
07:36mais parce que j'entendais aussi parler comme ça à la maison.
07:38« Ah oui, mais ça, c'est un truc de Français,
07:41où les Français mangent comme ça, les Français font comme ça ».
07:43Mais dans la bouche de ma famille vietnamienne ou algérienne,
07:47ce n'est pas péjoratif, c'est juste, ce n'est pas comme nous,
07:49ce n'est pas comme cette culture qu'il y a à la maison.
07:51Et en fait, moi, je me rends compte que je dois prendre de tout ça,
07:54je dois prendre de toutes ces richesses-là,
07:56mais que j'ai ce recul maintenant sur ça.
07:58Et j'ai fait mon propre mix, je garde mes origines.
08:04Merci Emilie.
08:04Merci Manu.
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