00:00 Le blocage de Sciences Po c'est une chose, mais tous les étudiants de Sciences Po n'y participent pas.
00:05 Beaucoup d'universités ne sont pas impliquées dans ce mouvement qui est relativement minoritaire et focalisé.
00:11 On n'assiste pas là aujourd'hui à un mouvement étudiant de masse.
00:15 On assiste plutôt à des occupations localisées, organisées par des militants qui eux,
00:21 aimeraient bien que le mouvement se généralise bien évidemment, puisque c'est leur raison d'être, leur raison d'exister.
00:28 La grande différence entre mai 68 et les mouvements étudiants d'aujourd'hui,
00:32 c'est qu'en mai 68, les étudiants, pour le meilleur ou pour le pire d'ailleurs,
00:37 se plaçaient sous l'auvent de grands penseurs révolutionnaires.
00:41 L'extrême gauche était beaucoup plus puissante dans l'université qu'elle ne l'est aujourd'hui.
00:45 Et les étudiants contestataires des barricades en mai 1968,
00:50 étaient soit trotskistes, membres de différents groupes,
00:54 soit maoïstes, soit anarchistes, ultra-gauches,
00:58 enfin bref, ils s'affiliaient très spécifiquement à des courants politiques.
01:02 Alors qu'aujourd'hui, la plupart des étudiants sont en réalité relativement apolitiques.
01:07 Ils ne se réclament pas de ces grands penseurs.
01:10 Il y a des minorités agissantes qui elles, tentent de les mobiliser, qui tentent de les manipuler.
01:16 Les choses sont assez différentes et c'est vrai qu'observant les révoltes sociales d'aujourd'hui,
01:22 je vois bien que ceux qui veulent aujourd'hui tout détruire,
01:26 souvent n'ont aucune idée de ce qu'ils pourraient mettre à la place.
01:29 Et c'est ça peut-être la grande différence avec 1968,
01:32 c'est que finalement on est souvent dans des révoltes un peu nihilistes,
01:35 ou alors on est dans des révoltes réformatrices,
01:38 c'est-à-dire de gens qui disent "on voudrait que ça aille mieux".
01:40 Par exemple, on voudrait sauver la planète, on voudrait qu'il y ait moins de la justice.
01:44 Je me souviens lorsque j'enseignais à Sciences Po,
01:48 j'ai constaté que chaque année les étudiants étaient différents.
01:51 C'est-à-dire que certaines années, il y avait une génération d'étudiants extrêmement politisés,
01:57 et puis l'année suivante, plus personne n'était politisé, et ainsi de suite.
02:01 Donc il y a ce phénomène aussi aujourd'hui de révolte immédiate,
02:04 c'est-à-dire qu'on se mobilise en 2024, se mobilisera-t-on encore en 2025 ?
02:10 C'est pas sûr que la génération suivante épouse les mêmes idées, et ça c'est très frappant.
02:14 Il n'y a pas une sorte de pérennité des mobilisations comme il a pu y avoir dans les années 1970 ou 1980.
02:21 Surtout, ce qui caractérise les modes d'action des mouvements extrémistes,
02:24 c'est le fait qu'ils tentent d'imposer leur vision du monde, parfois par la force,
02:29 notamment par la stratégie du blocage.
02:31 Évidemment, on pourrait opposer à la stratégie du blocage l'idée par exemple d'un vote,
02:36 d'une assemblée générale avec vote à bulletin secret,
02:39 ce qui permettrait de savoir par exemple si les gens sont favorables ou non à une action militante sur tel ou tel sujet.
02:46 Dans le cadre de ce qui se passe aujourd'hui, il y a aussi un autre phénomène sur lequel il faut insister,
02:52 c'est la montée en puissance d'étudiants d'origine noire ou maghrébine,
03:00 qui jouent un rôle très important dans l'évolution des mentalités,
03:05 par exemple dans la sensibilisation à l'égard de Gaza.
03:10 Il est clair qu'aux États-Unis comme en France, ce sont des étudiants d'origine maghrébine
03:15 qui sont la force principale de ces mouvements,
03:18 même si bien sûr l'extrême gauche joue un rôle très important dans l'immobilisation.
03:23 Mais la situation paraît assez inédite en un sens,
03:28 parce que c'est une lutte très particulière et que sur cette question Israël-Palestine,
03:34 les points de vue sont tellement focalisés, ça s'est tellement binarisé,
03:39 qu'en réalité une position médiane paraît presque impossible.
03:42 Aujourd'hui, les malheureux étudiants sont forcés de prendre parti pour un camp ou pour un autre,
03:49 et la plupart d'entre eux préfèrent dans ce cas s'abstenir.
03:52 [Musique]
Commentaires