00:009h, RTL Matin.
00:028h22 à Paris, 17h22 à Nouméa, une semaine après le début des émeutes qui secouent la Nouvelle-Calédonie,
00:10l'attention reste extrêmement forte sur l'île.
00:126 morts, des centaines de blessés, des commerces pillés, une île qui vit au ralenti et dans la peur.
00:17Emmanuel Macron convoque ce soir, je vous le rappelle, un nouveau conseil de défense, le troisième depuis le début de la crise.
00:22Bonjour docteur François Jourdel.
00:24Bonjour.
00:26Vous êtes chirurgien orthopédiste au médipôle de Coutiau, l'hôpital de référence en Nouvelle-Calédonie.
00:31Merci beaucoup de prendre la parole ce matin sur RTL.
00:34Vous prenez la parole, je le précise, depuis votre hôpital.
00:38Merci de nous consacrer un peu de temps entre deux interventions.
00:41Pouvez-vous travailler normalement en ce moment dans votre hôpital ?
00:46On ne peut pas vraiment travailler normalement dans le sens où l'accès à l'hôpital est encore très difficile en fait.
00:52Les patients arrivent difficilement à l'hôpital et puis même pour le personnel soignant en fait,
00:58on ne travaille pas sur un rythme normal dans le sens où les routes ne sont pas encore tout à fait sécurisées.
01:04Donc on est obligé de rester, pour certaines personnes, je pense surtout au personnel infirmier et para-médical,
01:10rester plusieurs jours à l'hôpital pour éviter trop de rotation en fait.
01:14Donc on arrive à faire le travail, on arrive à prendre en charge les patients.
01:18Les patients arrivent difficilement, donc ils sont pris en charge avec un peu de retard.
01:23Mais on arrive quand même à les soigner, on fait vraiment le maximum.
01:26Et le personnel, je dois dire, est admirable et résilient dans le sens où il ne se repose pas beaucoup,
01:34parce qu'en fait on est obligé de dormir sur l'hôpital.
01:37Mais pour autant, on arrive quand même à travailler de façon efficace.
01:42Rassurez-nous, vous ne pratiquez pas une médecine de guerre ?
01:46Alors, médecine de guerre, ça ne veut pas dire grand-chose.
01:50En fait, médecine ou chirurgie de guerre, moi j'en ai fait puisque je suis parti dans quelques missions humanitaires.
01:58Si ça veut dire médecine ou chirurgie au rabais avec un manque de matériel, un manque d'asepsie, un manque dentalgique,
02:08non, on ne fait pas la médecine ou la chirurgie à moitié, on soigne encore les patients de façon optimale.
02:14Mais après, ça reste des traumatismes, pour ce qui me concerne, je suis chirurgien orthopédiste, des traumatismes balistiques,
02:20donc c'est des plaies par arme à feu, ça s'apparente à la chirurgie de guerre.
02:28Oui, on a beaucoup plus que d'habitude, parce qu'on a de temps en temps quelques plaies par arme à feu,
02:33mais là on en a beaucoup plus, et puis on a des plaies par sabre, on a plus de traumatologie,
02:40qu'on a de temps en temps quand même en Nouvelle-Calédonie, mais là beaucoup plus.
02:43Vous nous confirmez avoir pris en charge notamment des patients blessés à la tête par balle ?
02:48Oui, je peux vous le confirmer.
02:51Comment on fait une prise en charge dans d'autres pareils cas ?
02:54Il y a différents types de plaies par balle, ça dépend beaucoup de la vélocité de la balle et de son point d'entrée,
03:03et si c'est un ricochet, mais c'est vrai qu'une balle en pleine tête, en général on a du mal à survivre de ça,
03:14alors je dois dire qu'avec nous depuis quelques années, pas très longtemps d'ailleurs,
03:18depuis un ou deux ans maintenant, on a une équipe de neurochirurgiens qui sont là sur place,
03:22donc c'est eux qui s'en occupent, et jusqu'à présent avant, il y a un ou deux ans,
03:30il n'y avait pas de neurochirurgien sur place, donc c'était les chirurgiens orthopédistes qui s'en occupaient,
03:34mais là j'ai une équipe de collègues neurochirurgiens qui viennent d'arriver,
03:37ils sont là depuis un an ou un mois pour le dernier,
03:42donc voilà, une plaie par arme à feu au niveau du crâne,
03:48en fait il se passe en général un œdème cérébral et on est obligé de faire de la chirurgie très lourde,
03:54c'est-à-dire faire de temps en temps ce qu'on appelle des craniectomies,
03:57c'est-à-dire qu'on retire une partie de la boîte crânienne pour diminuer l'œdème intracérébral pour sauver la vie des patients,
04:04mais en général la balle quand elle traverse une partie du cerveau,
04:07toute cette partie du cerveau n'est plus fonctionnelle,
04:10donc ça laisse des séquelles épouvantables.
04:14Vous nous expliquez très clairement au début de cette interview les difficultés d'accès,
04:19tout simplement même à l'hôpital, même pour le personnel,
04:21est-ce que vous avez du retard dans les interventions nécessaires ?
04:24Autrement dit, certains patients attendent-ils anormalement d'être pris en charge ?
04:29Tout à fait, tout à fait.
04:30Alors, de par le fait que les patients arrivent tardivement suite à leur fracture,
04:36parce qu'ils n'ont pas pu passer les barrages,
04:39mais aussi parce qu'en fait on a un tel volume de patients
04:42qu'on n'arrive pas à faire face à toutes les interventions sur la même journée,
04:48donc on part au plus pressé.
04:50Là on est en train quand même ces jours-ci,
04:53on va dire, d'opérer les patients qui étaient un petit peu en souffrance,
04:58et on arrive à…
05:00on va dire qu'on est plutôt sur la courbe descendante,
05:04j'ai l'impression, j'espère en tout cas, de l'afflux de bléchés.
05:07On vous le souhaite.
05:08Médicaments, poche de sang, vous avez tout ce qu'il vous faut ?
05:12Alors à ce niveau-là, en fait, moi je ne voudrais pas dire de bêtises,
05:15parce que ce n'est pas moi qui gère ça,
05:17je suis vraiment, je m'occupe de la chirurgie,
05:20et je dois dire que pour l'instant, moi il ne me manque de rien en termes de matériel,
05:25de matériel chirurgical, de champs,
05:29après ce qui se passe en réanimation pour les poches de sang,
05:34j'ai entendu dire que c'est un peu compliqué,
05:37mais sincèrement je ne voudrais pas dire de bêtises,
05:39je pense que l'hôpital arrive à gérer,
05:41mais probablement que c'est tendu.
05:45Le premier conseil de défense s'est conclu par l'instauration de l'état d'urgence sur l'île,
05:49le deuxième a acté l'envoi de renforts policiers et de gendarmes,
05:52qu'est-ce que vous habitants, et surtout vous qui travaillez en ce moment,
05:55attendez de l'état français ?
05:59Alors on attend vraiment une sécurisation des routes en fait,
06:03parce qu'en fait le personnel est disponible et sur place,
06:07mais les routes ne sont pas sûres en fait.
06:12Mercredi quand je suis allé à l'hôpital,
06:16j'ai voulu y aller par mes propres moyens en moto,
06:19pour passer les barrages, c'était la route de tous les dangers,
06:23avec des câbles tendus sur la savexpress,
06:27des cailloux qui volent, des pierres qui volent,
06:30et puis il faut passer entre les feux,
06:33donc c'était vraiment périlleux, je ne le referais pas,
06:37mais le problème c'est qu'une fois qu'on est parti,
06:39qu'on a franchi un ou deux barrages, qu'on a échappé à quelques jets de pierres,
06:42on ne peut plus vraiment faire de retour,
06:44donc on continue dans son chemin.
06:47Mercredi c'était très compliqué.
06:50J'ai bien compris que vous avez failli en quelque sorte être visé sur votre moto,
06:54en allant travailler à l'hôpital ?
06:56J'ai même été touché par un jet de parpaing sur la cuisse.
07:02On ne peut pas aller à son boulot à l'hôpital,
07:05normalement et consciemment dans de pareilles circonstances ?
07:10C'est vrai que je n'ai pas été habitué à ça.
07:13Après j'ai travaillé dans des pays en zone de conflit,
07:16et donc je retrouve un petit peu en Nouvelle-Calédonie
07:19ce que j'ai pu vivre en Afrique.
07:22C'est très surprenant,
07:24mais j'espère que la tension va redescendre
07:26et que les gens vont se reparler,
07:28parce que tout ça,
07:31ça ne mérite pas de mettre le feu au pays.
07:35Nous vous le souhaitons en tout cas.
07:37Merci infiniment Dr François Jourdel.
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