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  • il y a 2 ans
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Joann Sfar, dessinateur et auteur de bande dessinée et réalisateur, répond aux questions de Dimitri Pavlenko. Il publie le roman graphique "Nous vivrons" aux éditions Les Arènes. Ensemble, ils reviennent sur ce qui a changé depuis l'attaque du Hamas en Israël le 7 octobre.
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Transcription
00:00 - Il est 7h11 sur Europe 1, Dimitri Pavlenko, ce matin vous recevez le dessinateur Johan Sfar.
00:05 - Bonjour Johan Sfar. - Bonjour.
00:06 - Bienvenue sur Europe 1, vous êtes dessinateur de bande dessinée,
00:09 le chat du rabbin, c'est vous, vous êtes aussi réalisateur de cinéma.
00:12 Vous publiez ces jours-ci "Nous vivrons", c'est un roman graphique de plus de 400 pages.
00:18 Je pense, vous me pardonnerez ce commentaire personnel Johan Sfar,
00:20 mais il vous est plutôt favorable, que c'est l'une de vos œuvres majeures.
00:23 - Pour les compliments, vous pouvez y aller, je suis toujours là.
00:26 - Alors il y a une question dans cet ouvrage de votre judaïté, du fait d'être juif en France,
00:31 d'être juif tout court, d'Israël, de l'antisémitisme, du 7 octobre aussi, beaucoup.
00:36 De vous également Johan Sfar, qu'est-ce que c'est finalement "Nous vivrons" dans votre œuvre ?
00:41 - Ce sont des portraits de juifs sur 450 pages, la moitié en France, la moitié en Israël,
00:46 pour sortir des symboles, pour sortir des slogans,
00:48 pour essayer de faire parler des êtres humains qui sont paumés, qui ont la trouille,
00:52 qui se racontent leur propre histoire.
00:54 Le point commun de tous les gens que j'ai rencontrés, les premiers mots c'était
00:57 "Tu ne vas pas avoir le temps de m'écouter", et je répondais "J'ai 450 pages".
01:00 Et là, j'ai eu des gens qui m'ont raconté leur vie en Israël, leur vie en France, leurs préoccupations,
01:05 et plus on va vers les individus, plus l'espoir renaît,
01:07 parce qu'on s'aperçoit que tout le monde veut la même chose,
01:10 ils n'ont pas envie d'exterminer leurs voisins, ils n'ont pas envie qu'on les tue,
01:13 ils ont envie que ça se passe bien, ils ne savent pas trop comment s'y prendre, en gros.
01:16 Ce qui a déclenché ces dessins, ce n'est pas vraiment le massacre,
01:18 c'est les silences en France après le 7 octobre,
01:21 que j'ai habité par mes dessins, par certaines interventions à la télé ou à la radio,
01:25 et le 7 octobre je fêtais mon anniversaire,
01:27 je crois que ça a été le plus grand rassemblement de Juifs et d'Arabes qu'on ait jamais vu à Paris,
01:30 il y avait 100 personnes,
01:31 et on a passé toute la journée à se demander si on annulait ou pas,
01:35 et il y avait en fantôme le souvenir de nos ancêtres du Maghreb,
01:40 je ne dis pas que ça a été idéal, je ne dis pas que c'était un âge d'or,
01:43 mais tout de même c'est un souvenir commun.
01:44 - Une cohabitation heureuse.
01:46 - Bah, c'est-à-dire, moi mon travail depuis 30 ans,
01:48 et je pense que j'avais un petit peu réussi,
01:50 c'est des Juifs qui ont l'air Arabes,
01:52 c'est la cohabitation entre les communautés,
01:53 c'est le dialogue, c'est la laïcité à la française,
01:56 enfin on l'appelle comme on veut,
01:57 après le 7 octobre il y a eu une déshumanisation des victimes Juives,
02:02 il y a eu un silence,
02:04 qui a rendu ensuite toutes les paroles suite à l'entrée d'Israël dans Gaza inopérantes,
02:08 parce que les gens qui ont entendu ce silence d'après le 7 octobre,
02:11 après ils n'ont plus envie d'écouter.
02:12 Moi ma parole elle est toujours contre la mort, contre la guerre, contre les massacres,
02:16 simplement il faut qu'il y ait une humanité commune.
02:18 - Alors il y a beaucoup de choses vues dans "Nous vivrons",
02:22 et il y a une image moi qui m'a marqué,
02:24 vous dessinez à un moment une maman Juive avec ses petits dans la rue,
02:27 elle pousse un landau,
02:29 et vous captez son regard, elle regarde derrière elle,
02:32 elle est inquiète cette maman, elle est terrifiée,
02:35 elle se dit, on a l'impression qu'elle a dit "Vite il faut que je rentre chez moi parce que là je suis en danger",
02:38 c'est terrible cette image, vous l'avez vue cette femme dans Paris, Joanne Sfarr ?
02:42 - Bien sûr, du jour au lendemain la vie de la communauté Juive en France a changé,
02:46 c'était déjà pas joyeux,
02:48 ce qui est terrible c'est que quand je vais dire ça on va tout de suite me dire
02:51 "Mais ça va pas si mal", c'est vrai que le dialogue continue,
02:54 c'est vrai qu'on est un pays extraordinaire,
02:55 n'empêche que les dangers sécuritaires que vivent les Juifs en France ils sont terribles,
02:58 il y a des dangers symboliques aussi, il y a une peur de dire son judaïsme,
03:01 de parler librement, parfois au travail,
03:03 et à la minute où je dis ça, des gens vont me répondre
03:06 "Ah oui mais il y a d'autres communautés qui vont très mal",
03:08 mais moi j'en dis ce qui ne convient pas,
03:09 moi je suis d'accord pour dire que l'identité musulmane elle est difficile à porter en France,
03:12 l'identité juive aussi, l'identité que vous voulez,
03:14 je demande juste qu'on dégonfle ces baudruches identitaires
03:18 et qu'on se rappelle qu'on est dans un pays en paix,
03:19 que c'est le meilleur moyen d'inventer,
03:21 mais là en ce moment, les gens qui vivent leur judaïsme,
03:23 même s'il n'est que culturel,
03:25 ont fait une expo sur moi au musée d'art et d'histoire du judaïsme,
03:27 il faut bloquer la rue, il faut trois quarts de police,
03:29 franchement je ne suis pas vraiment un activiste,
03:31 donc je trouve que ça ce n'est pas propice au débat,
03:34 et ce n'est pas propice à une vie paisible en France.
03:36 - Je vais vous citer un moment parce que ça se lit autant que ça se regarde,
03:40 nous vivons, vous dites aussi que sur l'identité juive en France,
03:43 on s'attend à des considérations profondes,
03:45 or actuellement, ce n'est pas possible,
03:47 la France est devenue invivable pour les juifs.
03:49 Invivable vraiment, Johann Spahr ?
03:51 - Oui et non, invivable dans l'espace public,
03:54 j'ai envie de dire tout va bien,
03:55 j'ai eu des milliers de gentillesses depuis le 7 octobre,
03:57 j'ai failli me battre que trois fois dans la rue,
03:59 mais trois fois en quatre mois c'est beaucoup,
04:00 et à l'inverse, les débats existent,
04:04 l'agora continue d'exister,
04:06 et on reste le lieu où la plus grande communauté juive d'Europe
04:09 et la plus grande communauté musulmane d'Europe habitent,
04:12 et discours depuis longtemps,
04:13 donc ça va bien et ça va pas bien en même temps.
04:16 - Alors lundi soir, Johann Spahr,
04:17 Jean-Luc Mélenchon était en conférence à Sciences Po Paris pour parler de Gaza,
04:20 il s'est indigné de l'annulation de sa venue à la fac de Lille vendredi dernier,
04:25 et il a comparé le président de l'université à Adolf Eichmann,
04:28 Adolf Eichmann je rappelle c'est le grand organisateur nazi de la solution finale.
04:32 - Il me semble que ça aide pas la Palestine,
04:35 ça aide pas Israël et ça aide pas la France,
04:37 moi j'ai participé depuis les années 90,
04:39 pardon je répète toujours la même chose,
04:41 quand je suis arrivé à Paris dans les années 90,
04:42 je participais à des rencontres israélo-palestiniennes avec des étudiants français,
04:46 et c'était extra parce qu'on pensait évidemment pas la même chose,
04:49 mais on était autour d'une table,
04:50 et on se nourrissait d'un savoir commun historique, sociologique, ethnologique sur le Proche-Orient,
04:54 et militer c'était parler.
04:56 Aujourd'hui militer c'est fermer toutes les portes du dialogue,
04:59 par des mots-valises, par des formules à l'emporte-plaie,
05:01 pièces qui devraient exister sur Twitter et pas ailleurs.
05:05 Moi j'ai le sentiment que Jean-Luc Mélenchon, mais c'est pas le seul,
05:07 fait une campagne Twitter.
05:09 À chaque fois qu'il ouvre la bouche c'est pour dire un slogan Twitter,
05:11 moi ça me passionne pas et je pense que ça n'aide personne.
05:14 - Mais quand vous voyez que la cause pro-palestinienne,
05:16 la cause qui parfois dissimule la cause pro-Hamas,
05:20 finalement prospère dans le pays,
05:22 alors peut-être pas dans les proportions que certains le souhaiteraient,
05:25 mais malgré tout, Johann Spahr, ça vous inquiète ?
05:27 Est-ce que vous avez peur ?
05:28 Est-ce que vous êtes malheureux aujourd'hui en France ?
05:29 Moi c'est un peu l'impression que j'ai eue en vous disant.
05:30 - Non, dans mon livre je fais parler d'autres gens,
05:32 je fais parler des centaines de personnes qui sont pas moi.
05:34 Là c'est pas que j'ai peur, d'abord je suis en colère,
05:37 ensuite j'ai le sentiment que tous ces gens parlent d'un proche orient imaginaire,
05:41 je dois rappeler que quand je suis en Israël,
05:43 les Israéliens que je fréquente sont pour la plupart d'extrême gauche,
05:46 je fréquente énormément d'Arabes Israéliens,
05:48 donc je vois ce que c'est que des gens qui militent pour la cause palestinienne
05:51 et qu'ils font en parlant du réel.
05:53 Mon sentiment c'est qu'en France, quand on prétend parler de cette cause,
05:56 on parle plus de la mémoire française.
05:57 Moi mon sentiment c'est que ce sont les fantômes de la guerre d'Algérie,
06:01 ce sont les fantômes de la collaboration
06:03 qu'on convoque pour jouer avec l'imaginaire des Français.
06:06 Je ne suis pas certain que quand les gens parlent de colonisation ici,
06:10 ils pensent réellement à la Cisjordanie.
06:12 Moi je suis contre les colonies en Cisjordanie, c'est pas la question.
06:14 Simplement ce qu'on entend là, c'est une tentative de ressusciter
06:18 le malheur de la guerre d'Algérie et le malheur du pétainisme.
06:21 Donc ça c'est de la psychanalyse française,
06:23 je ne crois pas que ça concerne le proche orient.
06:25 - Alors à un moment dans "Nous vivrons",
06:27 Johann Sfarr vous convoquait votre grand-père,
06:29 qui vous dit, phrase un peu mystérieuse,
06:31 "Il n'y a pas de terre promise, même pas Israël,
06:34 être juif ce n'est pas une religion, c'est juste ne pas trop s'installer".
06:38 C'est comme ça que vous voyez les choses vous ?
06:40 - Oui, il y a deux discours opposés que je fais parler.
06:43 Mon père qui était un juif d'Algérie,
06:45 qui était à la fois très favorable à la libération des pays arabes,
06:49 parce qu'il était proche de Ferhat Abbas,
06:51 et à la fois très favorable au sionisme,
06:53 parce qu'il pensait, lui il disait,
06:54 "jusqu'au XIXe siècle il y a eu des empires,
06:56 ils se sont écroulés, les peuples ont eu des aspirations,
06:59 et les Israéliens et les Palestiniens sont des identités modernes
07:01 qui ont le droit de vivre".
07:02 Donc il était d'une certaine façon assez optimiste.
07:04 Mon grand-père, comme toute sa famille a été exterminée dans la Shoah par balles,
07:07 et qu'il était résistant depuis le début de la guerre,
07:10 c'était un proche de Malraux,
07:11 lui était très pessimiste,
07:13 et lui disait "il n'y a pas de terre promise, même pas Israël,
07:16 et un juif ne naît jamais sur les mêmes terres que son grand-père".
07:19 Donc voilà, ce sont deux visions,
07:21 et moi je tricote avec ça, et j'essaye d'inventer ma vision à moi.
07:24 - Et est-ce que c'est où votre vision aujourd'hui,
07:26 Johann Sfarr, à la lumière des événements actuels ?
07:28 Est-ce que vous conservez un espoir ?
07:30 Parce que vous savez, il y a tout ce débat sur la solution à deux États,
07:33 qui aujourd'hui semblent rejetés, départés d'eux.
07:35 Vous y croyez encore, vous ?
07:36 - Mais il n'y en a pas d'autres !
07:37 Il n'y en a surtout pas d'autres !
07:38 C'est-à-dire que dès que quelqu'un vous dit qu'il est hostile à une solution à deux États,
07:41 c'est qu'il souhaite l'extermination d'un peuple ou de l'autre.
07:43 Et de toute façon, je ne suis pas un géopoliticien,
07:46 la région entière a intérêt à ce que ça se passe bien.
07:49 Je crois que là, ils ont tous eu très chaud.
07:51 Peut-être que l'Iran avait intérêt à ce qu'une guerre se déclenche
07:53 pour que les mollahs restent au pouvoir,
07:54 mais à part ça, je ne vois pas de pays...
07:56 Quand on dit "le Qatar finance le Hamas", c'est pas vrai ?
07:58 Le Qatar finance tout le monde.
08:00 Donc ils donnent de l'argent, entre autres, au Hamas.
08:02 Même le Qatar n'a pas intérêt à ce que ce truc-là continue.
08:05 Voilà.
08:06 Moi, je suis français avant tout.
08:08 Ce qui me préoccupe, c'est la situation en France.
08:10 Et moi, je regrette que les étudiants aujourd'hui qui militent et qui s'intéressent
08:14 soient incapables de discuter avec le camp d'en face.
08:16 - Merci beaucoup, Johannes Spahr.
08:18 Donc nous vivrons en quête sur l'avenir des Juifs.
08:20 C'est paru aux éditions des Arènes BD,
08:23 dernier roman graphique. Merci d'être venu nous en parler sur "En Pain". - Merci beaucoup. - Bonne journée.
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