00:00 Je suis passé, enfant, un certain temps par la maison.
00:03 J'en suis parti. J'ai appris que les enfants qui étaient là, qui restaient, ont été arrêtés, déportés.
00:08 Je n'évalue même pas la chance que j'ai pu avoir.
00:11 Mes parents étaient juifs polonais, qui avaient émigré de leur côté, chacun.
00:28 Ils se rencontrent à Paris, ils se fréquentent, ils se marient.
00:31 Moi, je l'ai en 1937.
00:33 1939, le conflit avec l'Allemagne.
00:37 Mon père est étranger, polonais, intégré néanmoins.
00:42 Il va s'engager dans l'armée française comme volontaire.
00:45 Il est incorporé dans un des trois régiments de marche des volontaires étrangers.
00:50 Il est fait prisonnier et il va rester en Allemagne jusqu'à la fin du conflit en mai 1945.
00:55 Je reste seul avec ma mère jusqu'aux persécutions.
01:00 L'Arabe du Veldif, nous passons à côté parce que les femmes de prisonniers d'Ire n'étaient pas concernées.
01:06 On ne figurait pas sur les listes des personnes arrêtées.
01:07 La situation est difficile.
01:09 La France est totalement occupée cette fois par les Allemands, qui procèdent à des rafles.
01:25 Les Juifs en particulier.
01:26 C'est la Fadj en armerie qui intervient et arrête, fin d'après-midi,
01:31 toutes les personnes qui se trouvent là.
01:33 Ma mère y est, moi je reviens de l'école.
01:35 Et là, ma mère, à ce moment-là, me lâche la main et me dit
01:39 "Tu ne viens pas avec moi, je ne suis plus ta mère.
01:43 Prends la main de la jeune femme qui est à côté de toi."
01:46 Et j'aurais pu dire "Non, mais je veux rester avec toi, je ne veux pas repartir."
01:49 Je lui disais "Non, non, non, j'obéis aux doigts et à l'œil."
01:52 Et la seule jeune personne qui est à ma gauche me prend la main.
01:57 Arrive le tour de ma mère, "Votre identité, vous êtes en état d'arrestation."
02:00 Et il ne me demande pas mon nom à moi, il me demande le nom de la personne.
02:04 Son nom n'est pas sur la liste, c'est certainement la seule femme non juive du groupe.
02:09 "Qui est cet enfant ?" "C'est mon fils."
02:11 "Alors mettez-vous à l'écart."
02:13 Et ça s'arrête là.
02:14 Toutes les personnes qui l'accompagnent sont déportées, au Schitt.
02:17 Nous sommes donc novembre 1943.
02:19 Sauf ma mère qui bénéficiait encore d'une condition d'exemption,
02:23 parce qu'elle est femme de prisonnier d'hier.
02:24 Elle va rester un moment à Drancy,
02:26 et être versée dans un des trois camps annexes de Paris, le camp Lévitan.
02:31 J'arrive à la maison d'Isieux, le 18 novembre 1943.
02:41 Alors on s'intègre dans la vie d'un groupe d'enfants.
02:44 La moyenne est plutôt 10-12 ans.
02:47 Moins de filles que de garçons.
02:49 D'emblée, je ne me lis pas avec l'un, l'une ou l'autre,
02:52 mais après ça va venir, je vais m'insérer,
02:54 je vais avoir des petits copains, des petites copines.
02:56 Je participe à la classe, je participe aux jeux.
02:59 Mais les conditions de vie difficiles,
03:02 alors que j'étais choyé par ma mère jusque-là.
03:04 Alors ce qui me tourmentait, c'était ma mère.
03:06 Qu'est-ce qu'il a devenu de ma mère ? Où est-elle ?
03:08 Elle m'avait dit "Si un jour nous sommes séparés, ne dis pas que tu es juif."
03:13 Quand je suis arrivé dans la maison des enfants d'Isieux,
03:16 j'étais persuadé que j'étais le seul enfant juif.
03:18 Alors qu'ils étaient tous juifs, pour cause.
03:20 Je vais rester beaucoup plus longtemps que prévu chez cette famille,
03:27 jusqu'au retour de mes parents,
03:29 mon père de prisonnier de guerre et ma mère du camp de Bergen-Welsen.
03:33 Et nous sommes en mai 1945.
03:37 Quand je la retrouve, elle revient de sa déportation.
03:40 Elle me dit deux choses.
03:42 Elle m'a dit "Tu as eu de la chance de ne pas venir avec moi
03:46 parce que dans le camp où je me trouvais, je n'avais rien à manger.
03:49 Le peu que j'avais, je te l'aurais donné, ni toi ni moi ne serions revenus."
03:53 Et elle m'a dit aussi "Tu aurais encore de la chance,
03:55 tu étais dans une maison d'enfants qui ont été tous arrêtés et déportés."
03:58 À cette époque-là, on ne me posait pas de questions.
04:01 J'aurais posé les questions, je n'aurais pas eu de réponse.
04:04 Et ma mère, je l'ai perdue pas longtemps après.
04:06 Elle est décédée en 1951.
04:09 J'avais 14 ans et je n'ai pas eu le temps de lui poser les questions.
04:12 [Musique]
04:21 Une première image sur le vif, ça se passe à la porte d'entrée.
04:27 Je remarque l'embrasure de la porte.
04:29 Je me dis "Tiens, c'est assez curieux, j'ai déjà vu ça quelque part."
04:32 Et puis quelques jours passent, à nouveau compte rendu d'audience.
04:36 Et puis cette fois, alors là, on élargit le champ de prise de vue.
04:39 Et on va sur la bâtisse qui était à droite de la maison d'Izieu,
04:43 qui était aménagée en dortoir pour les garçons, à l'étage.
04:48 Alors, "Tant mieux, évidemment, je reconnais."
04:50 Mais alors, mais j'étais à Izieu.
04:51 [Musique]
04:57 Et on a 61 noms d'enfants passés par la maison qui en sont partis avant la rafle.
05:03 Et là, je prends conscience que je suis le dernier enfant sur la liste.
05:07 Que les enfants, je les ai tous connus.
05:10 Et là, ça m'a flanqué un grand coup de massie sur la tête.
05:13 Et avec cette liste, je vais partout pour essayer de les retrouver.
05:18 Et puis donc, on arrive à en identifier près de 25 qui reviennent sur les lieux, qui parlent.
05:25 15 d'entre eux acceptent de participer aux activités de la maison d'Izieu.
05:29 Quand on compare nos mémoires, je m'aperçois que je suis
05:35 un de ceux qui ont le plus de mémoires sur cette période.
05:37 [Musique]
05:43 J'ai écrit des choses pour mes enfants, c'est très personnel.
05:46 Et puis, j'en ai fait une copie dernièrement à Izieu.
05:50 Et ça donne à peu près 200 pages, plus quelques photos.
05:53 Mais je ne tenais pas tellement à laisser un message.
05:55 [Musique]
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