00:00 Il est 9h10, la question philo, Charles Pépin vous répondez aux questions des auditeurs d'Inter.
00:05 Et aujourd'hui, Cécile vous pose cette question.
00:08 Oui bonjour, je voudrais savoir si l'on peut réparer, une fois adulte, les conséquences des carences affectives de son enfance ? Merci.
00:16 Merci donc Cécile. Charles ?
00:18 Eh bien on a tellement envie de vous répondre oui Cécile, tant il est vrai que l'enfant carençait affectivement,
00:23 que nous avons parfois été survie dans l'adulte que nous sommes devenus.
00:27 Cet enfant qui a manqué de l'amour inconditionnel d'un parent, qui a été mal accueilli dans la vie,
00:31 pas suffisamment sécurisé dans sa légitime détresse infantile, pour reprendre le mot de Freud,
00:37 qui a manqué des liens qui enveloppent et qui s'est retrouvé nu, vulnérable dans le vaste monde,
00:42 eh bien c'est cet enfant qui survit dans l'adulte abandonnique.
00:45 L'adulte abandonnique, alors le mot n'est pas évident.
00:48 Qui a peur d'être abandonné, de n'être jamais suffisamment aimé.
00:51 C'est cet enfant qui survit dans l'adulte jaloux, possessif ou dans l'adulte qui manque de confiance en lui.
00:55 Il ne trouve jamais la force de se lancer, de se risquer à aimer vraiment,
00:59 parce qu'au fond de lui, il se dit que de l'amour, il n'est pas digne.
01:02 Eh bien cette survivance de l'enfant carencé dans l'adulte fragilisé,
01:07 est à la fois une mauvaise et une bonne nouvelle.
01:09 Ça peut être une bonne nouvelle, sérieusement, expliquez-nous alors d'abord la mauvaise.
01:13 C'est d'abord une mauvaise nouvelle, bien sûr.
01:15 Car ce passé qui ne passe pas, engendre des souffrances, des peurs, des inhibitions.
01:19 C'est même à se demander d'ailleurs si le propre du passé n'est pas,
01:22 comme l'ont montré aussi bien Freud que Proust ou Bergson, de ne jamais passer,
01:27 de n'être jamais simplement du passé.
01:29 C'est paradoxal, mais on le comprend.
01:31 Ça reste comme ça, ça nous hante, ça nous traverse, ça nous travaille.
01:34 Mais c'est aussi une bonne nouvelle.
01:36 Parce que si ce passé ne passe pas, il se trouve à disposition, dans notre cerveau,
01:41 sous forme de souvenirs, de règles de vie implicites, de vérités émotionnelles,
01:45 de conceptions du monde, autant de chaînes de connexions neuronales
01:49 qui sont là, prêtes à être retravaillées, revécues, réagencées.
01:53 Notre cerveau est en effet défini par sa plasticité neuronale,
01:57 ce qui veut dire que tout ce passé présent peut être recomposé.
02:01 Nos souvenirs, par exemple, ne sont pas du tout comme des fichiers PDF sur un disque dur,
02:06 mais plutôt une image, comme des textes qu'on pourrait un peu réécrire,
02:09 des partitions qu'on pourrait un peu rejouer.
02:12 D'où l'espoir de Cécile, merci pour votre question, de réparer l'enfant que nous avons été,
02:16 c'est-à-dire évidemment l'adulte que nous sommes devenus.
02:19 - Ah bon, alors, donc comment on fait, tout simplement ?
02:22 - Bonne question ! Parfois, on ne fait rien, et la vie suffit à nous prodiguer cette réparation.
02:28 Ça peut être une belle rencontre qui fait qu'enfin, pour la première fois,
02:31 on se sent aimé inconditionnellement.
02:34 Alors, soudain, cette vérité émotionnelle qui avait traversé les décennies
02:38 et que l'on trimballait depuis son enfance carencée,
02:41 à savoir que je ne mérite pas d'être aimé, elle se trouve d'un coup désamorcée.
02:45 - Mais ça ne marche pas à tous les coups, et ça relève aussi du hasard.
02:48 - Tout à fait, il peut se passer d'autres choses dans la vie, par exemple, paradoxalement,
02:51 un échec que l'on redoutait plus que tout, et dont on ressort reboosté,
02:55 fort d'avoir trouvé au fond de soi une ressource insoupçonnée.
02:59 Alors, de la même façon, cette vérité émotionnelle que l'on traînait depuis des décennies,
03:03 depuis son enfance carencée, à savoir que je n'ai pas les épaules pour affronter l'adversité,
03:08 elle se trouve d'un coup désamorcée.
03:10 Mais je vois votre soupçon matinal, parfois, bien sûr, la vie ne suffit pas.
03:14 - Oui, nous-mêmes ne nous suffisons pas.
03:17 - Et voilà, et parfois, il y a le besoin des autres, il y a la thérapie et même les thérapies.
03:22 La psychanalyse, bien sûr, mais également, plus précisément sur ce sujet,
03:26 ces autres formes de psychothérapie, notamment celles qui utilisent l'outil de la reconsolidation de la mémoire.
03:33 - Alors expliquez-nous ça, parce que ça, ça relève de la révolution des neurosciences, c'est pas intuitif.
03:38 - Voilà, c'est une conséquence de cette révolution qui nous montre que des schémas sont restés dans notre cerveau,
03:43 prêts à être recomposés. Je ne peux pas rentrer dans le détail de la méthode,
03:46 mais le principe est le suivant, voyager dans son passé et en revenir en comprenant
03:51 que la règle de vie qu'on en a inférée n'a peut-être plus de raison de continuer à nous pourrir la vie,
03:56 qu'elle est peut-être devenue anachronique ou en tout cas incohérente.
04:00 L'idée, c'est que si on ne peut pas changer le passé, on peut changer les traces que ce passé a laissé dans notre cerveau,
04:07 telle une présence en nous de notre histoire, qu'il s'agisse par exemple de ces émotions douloureuses
04:11 associées à nos pires souvenirs ou de ces règles de vie implicites que nous avons inférées de ces souvenirs.
04:17 - On leur donne un nouveau sens. - On les casse parfois carrément, on s'en débarrasse.
04:21 Au fond, la découverte des neurosciences, c'est qu'on ne peut pas effacer les mauvais souvenirs,
04:25 mais on peut se débarrasser des règles de vie handicapantes qu'on en a inférées.
04:30 On pourrait finir sur une métaphore... - Oui, une image en tout cas.
04:32 - Voilà, pensez aux joueurs de rugby, ils n'ont pas le droit de se faire des passes en avant.
04:36 Et donc pour aller de l'avant, ils se tournent vers l'arrière, en se faisant des passes arrière.
04:40 Joli symbole, jolie invitation, nous devons trouver, nous aussi, la manière de nous tourner vers notre passé
04:46 qui nous permet de retrouver de l'allant, la manière de vivre, cher Cécile, avec notre passé qui nous permet d'aller de l'avant.
04:53 - Vivre en rugbyman en somme ! - Exactement.
04:56 - Merci Charles Pépin, ça peut parfois être douloureux, mais ça peut marcher aussi, on peut remporter des victoires.
05:03 On rappelle que c'est précisément d'ailleurs ce dont vous venez de parler avec Cécile, le sujet de votre dernier livre
05:09 vivre avec son passé aux éditions Alari.
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