00:00 Ce qu'on me faisait comprendre,
00:02 c'est que la raison pour laquelle j'étais si spéciale ou si magique, différente,
00:08 c'est parce que j'étais avec cet homme plus âgé.
00:10 Je l'ai sûrement écrite pour la petite fille que j'étais,
00:15 pour la jeune fille que j'étais.
00:17 Je l'ai écrite dans un souci de transmission
00:19 et pour ma fille et pour les jeunes filles de sa génération.
00:23 Je n'aurais jamais écrit cette série si je n'avais pas été mère.
00:26 On se dit souvent, si j'avais su que ça allait m'arriver,
00:28 je n'aurais pas fait ça.
00:30 Je pense qu'en fait, ce que je dis, c'est si je t'avais eu,
00:33 ce qui est impossible,
00:35 si je savais qu'un jour, je me retrouverais face à une version de moi,
00:39 c'est-à-dire toi, ma fille, qui me renvoie à ma propre enfance,
00:43 je me serais rendue compte que je n'étais qu'une enfant.
00:45 Judith, garde bien tes marques.
00:48 Merde ! Merde !
00:49 Tu as acheté une maison avec ton copain de 40 ans quand tu avais 15 ans.
00:53 Tu ne m'as même pas allé prendre un café avec Marc.
00:55 C'est vrai que je ne lui ai jamais vraiment raconté mon enfance.
00:58 Il y a mon fils d'ailleurs.
01:00 Je veux être une mère protectrice et je veux être une mère qui est une mère.
01:04 Je n'ai pas envie de demander à mes enfants de me protéger
01:08 ou de se sentir une responsabilité vis-à-vis de moi.
01:11 Parce que malgré tout, la transmission, c'est aussi ça.
01:14 C'est-à-dire que les souffrances qu'on a vécues,
01:17 quoi qu'on en dise et quoi qu'on fasse, elles se transmettent.
01:20 C'est comme une lettre ouverte à ma fille qui lui dit
01:24 "Voilà ce qui m'est arrivé, je sais que tu veux être artiste, actrice,
01:28 danseuse et c'est un milieu, celui que je connais en tout cas,
01:32 parce que je pense que tous les milieux ont leur propre problème
01:35 et très similaire à celui-là.
01:36 C'est un milieu dans lequel moi j'ai dû faire face à ce système
01:41 et ce n'est pas facile de naviguer ce système.
01:44 Je pense que les enfants ont une force vitale.
01:47 Même si on est embarqué dans un truc qui est plus fort que nous,
01:50 les enfants, à un endroit de leur petit être, savent.
01:57 Dans la série, c'est ça que j'ai voulu filmer.
01:59 C'est cette jeune fille qui tout à coup se fait engueuler
02:03 de façon complètement arbitraire et subit la violence
02:07 verbale et physique de cette personne dans une scène à New York.
02:11 Et après, on voit qu'elle est toute seule dans une chambre d'hôtel
02:13 et on sent qu'il y a quelque chose de l'ordre de la...
02:16 Elle a un désir de vivre, elle a un désir de combattante,
02:19 mais en même temps, elle ne peut pas le formuler,
02:21 elle ne le formulera pas d'ailleurs.
02:23 La série montre quand même une évolution
02:25 et on espère à la fin qu'elle part.
02:28 Les mots qu'on met sur les choses,
02:30 des années, des années, des années, des années, des années plus tard,
02:33 c'est un cheminement intérieur,
02:35 c'est un cheminement qui est extrêmement long,
02:39 extrêmement compliqué, fait de toutes sortes de rebondissements
02:42 et qui passe par des moments où on a aussi envie
02:46 de repeindre les murs de la chambre en rose
02:49 et de réimaginer les choses de manière presque...
02:53 En les revalorisant.
02:54 Je pense que personne, pas plus vous que moi,
02:59 a envie de penser à son vécu, à son passé
03:03 de manière négative dans le fond.
03:06 C'est un aveu qu'on se fait à soi-même,
03:10 qui n'est pas évident de s'avouer avoir vécu des choses difficiles.
03:13 Ce n'est pas... Voilà.
03:14 Moi, comme vous le voyez dans la série,
03:15 j'utilise beaucoup l'humour justement comme garde-fou.
03:18 L'humour, c'est ma façon de négocier avec la gravité,
03:21 de négocier avec la tristesse,
03:23 de ramener de la fantaisie et de l'imagination
03:25 dans des moments difficiles,
03:28 de m'échapper un peu, de partir en courant.
03:31 Je pense que les États-Unis ont définitivement une longueur d'avance.
03:34 Les agences, les très grosses agences notamment,
03:38 dès qu'il y a un Me Too qui sort,
03:41 ou immédiatement, on se dissocie de cette personne, etc.
03:46 En France, c'est très différent à toutes sortes de niveaux.
03:50 Dans le cinéma français, il y a cette espèce de...
03:52 Il y a cette omerta,
03:54 mais il y a aussi une forme de conversation un peu mondaine
03:57 qui est de l'ordre de...
03:59 "Ah bah avant, c'était comme ça, mais bon...
04:02 Après tout, c'était comme ça, c'était cette époque-là."
04:04 Et comme si, d'une certaine manière,
04:06 on ne prenait pas de position morale,
04:09 parce que de toute façon, c'était une époque
04:11 et qu'elle faisait partie d'un ensemble.
04:13 Et que de remettre cette époque en question,
04:15 ou de remettre ces choses-là en question,
04:17 ce serait comme de se remettre soi-même en question.
04:19 Et ça, je pense que malgré tout, ça fait très peur
04:22 à ce milieu de se remettre en question.
04:24 Dans tous les cas de figure que j'avais imaginés
04:26 liés à cette série, à la façon dont elle serait reçue,
04:28 et à tout ce qui pouvait m'angoisser
04:31 lié à ce que je racontais dans la série,
04:33 je ne m'attendais pas à cet engouement,
04:36 à ce soutien féministe, à ce soutien de femmes,
04:40 à cette sororité.
04:41 Des femmes qui ont vécu des histoires similaires,
04:44 qui me les racontent.
04:45 D'ailleurs, j'ai demandé conseil
04:47 et de l'aide à la Fondation des femmes,
04:50 parce que c'est vrai que je pense que c'est important
04:52 que j'ai aussi des outils, des numéros de téléphone
04:54 à donner à toutes les femmes qui m'écrivent,
04:56 parce que c'est vrai que c'est des milliers de femmes
04:59 qui m'écrivent pour me raconter ce qu'elles ont vécu,
05:02 pour me raconter des choses qu'elles n'ont pas encore dites publiquement.
05:06 Je comprends très bien que cette image-là de moi
05:09 et de cette personne plus âgée ait pu créer
05:12 une forme d'identification,
05:14 comme si on était un couple de cinéma.
05:16 Maintenant, on était un couple de la réalité,
05:18 pas un couple dans un film.
05:20 Et je comprends d'autant plus tout ça,
05:22 c'est que je pense qu'il y a beaucoup de gens
05:25 qui ont une très, très mauvaise interprétation
05:27 de Lolita Dnabokov,
05:29 y compris la personne avec qui j'étais.
05:30 Sous-titrage Société Radio-Canada
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