00:00 Bonjour, je suis Bertrand Monnet, je suis professeur à l'EDEC.
00:02 Pendant deux ans, j'ai filmé l'un des plus puissants cartels mexicains.
00:05 Et avec toute cette matière, j'ai conçu la série "Narco Business",
00:08 produite et diffusée par le monde.
00:29 Cette enquête en trois épisodes raconte comment le cartel de Sinaloa
00:32 produit et vend le fentanyl, puis blanchit l'argent de la drogue.
00:37 Une drogue qui tue chaque année des dizaines de milliers de personnes aux États-Unis.
00:40 Vous avez été nombreux à nous poser des questions sur les coulisses de l'enquête,
00:46 sur nos méthodes de travail et sur la conception de la série.
00:49 Alors on a tout lu, tout rassemblé, tout trié.
00:52 Et on va essayer de répondre ici au maximum de questions.
00:55 C'est parti.
00:57 Première question.
00:58 Comment êtes-vous entré en contact avec les narco-trafiquants ?
01:02 Ça fait bientôt dix ans que je travaille sur le cartel de Sinaloa.
01:05 Au début, j'ai rencontré des gens qui n'occupaient pas une position hiérarchique importante
01:08 au sein de l'organisation.
01:09 Et puis petit à petit, je suis monté, entre guillemets,
01:12 jusqu'à quelqu'un qui occupe une position médiane,
01:14 qui s'appelle, on va l'appeler Eduardo,
01:16 et qui lui m'a présenté, il y a quelques années,
01:19 le neveu d'El Chapo Guzman, le chef historique,
01:21 qui aujourd'hui est sorti du cartel, mais qui me permet, par l'aura qu'il a encore
01:25 sur des gros bosses narcos, de rencontrer des gens importants au sein du cartel.
01:30 Alors rencontrer ces gens, c'est toujours très long, c'est très difficile,
01:33 il y a énormément d'échecs.
01:34 Pendant les premières années, je n'ai pu rencontrer personne.
01:37 Et puis petit à petit, les choses se sont détendues,
01:39 mais même aujourd'hui, il y a encore beaucoup, beaucoup de narcos
01:42 qui ne veulent tout simplement pas me rencontrer.
01:44 Quel est l'intérêt pour le cartel de se laisser filmer et de dévoiler ses pratiques ?
01:48 L'essentiel, les narcos du cartel n'ont aucun intérêt à me rencontrer
01:51 ni à se laisser filmer.
01:52 Ils le font uniquement pour se conformer à une demande
01:56 qui leur est faite par quelqu'un d'important au sein du cartel,
01:58 qui est le neveu d'El Chapo Guzman, le chef historique du cartel.
02:02 Donc c'est pour ça que l'essentiel de ces gens acceptent de me rencontrer.
02:05 Ce n'est pas contre leur gré, mais ce n'est pas non plus…
02:07 Ils ne le font pas volontiers.
02:09 D'autres bosses narcos, en revanche, eux, sont très contents de me voir
02:14 et de me laisser filmer. Pourquoi ?
02:15 Parce que El Chapo Guzman, leur chef historique, et son fils, désormais,
02:20 sont détenus aux États-Unis.
02:21 Et finalement, accueillir une caméra, montrer ce qu'ils font,
02:25 montrer quelque part leur puissance,
02:26 c'est une façon pour eux de faire un bras d'honneur aux États-Unis.
02:30 Ils me le disent.
02:31 C'est la raison pour laquelle certains clans acceptent de me montrer ce qu'ils font,
02:35 y compris les labos de Fontenille.
02:37 Comment faites-vous pour assurer votre sécurité ?
02:39 Et vous êtes-vous déjà senti en danger de mort ?
02:43 Ma sécurité, quand je suis dans le Sinaloa avec le cartel,
02:47 elle est assurée par les narcos eux-mêmes.
02:49 Je ne prends aucun risque.
02:50 Pourquoi ? Parce que je vais les rencontrer lorsqu'ils m'invitent sur leur territoire
02:53 et donc il ne peut absolument rien m'arriver.
02:55 Tout à coup, les punteros se portent à ma hauteur
02:58 et font signe de ne pas aller à la maison.
03:00 On est restés pour bien longtemps.
03:02 Quelqu'un nous a vendus.
03:07 Ceux qui prennent des risques sont les gens qui travaillent sur le territoire du cartel
03:14 sans y être invités, c'est-à-dire essentiellement des journalistes mexicains
03:17 qui sont des héros, qu'ils paient malheureusement très souvent du prix de leur vie
03:21 parce qu'eux n'ont pas cette possibilité que j'ai moi d'être accueillis par les narcos.
03:25 Pendant ce tournage, pour ces documentaires-là,
03:28 il y a eu un moment de tension que je n'ai pas filmé
03:31 parce que je ne pouvais pas sortir la caméra.
03:34 Juste après la première interview que je fais dans l'épisode 1
03:36 où je rencontre le chef des Sicarios, des tueurs d'un gros clan,
03:39 on a dû partir un peu précipitamment.
03:41 Nos téléphones devaient rester éteints pour qu'ils ne puissent pas être localisés.
03:45 On est partis et le conducteur du cartel avec qui j'étais, c'était la nuit,
03:49 il s'est perdu, on ne pouvait pas allumer nos téléphones, nos GPS
03:51 et on s'est retrouvé sur le territoire d'un autre clan qui n'était pas prévenu de ma présence.
03:55 Trois hommes sont sortis avec leurs armes,
03:57 ils ont vu un gringo, gringo pour eux égal policier américain, c'est ce qu'ils pensaient de moi.
04:02 Et puis tout de suite, le narco avec qui j'étais a expliqué la situation.
04:05 Ça s'est détendu, ils ont rangé leurs armes,
04:07 ils nous ont serré la main et ils nous ont indiqué la bonne route.
04:10 C'était le seul moment un peu de tension pendant ce tournage.
04:13 Y a-t-il des pressions des forces de police pour obtenir les images ?
04:16 Comment protéger les images ?
04:18 Sont-elles détruites une fois montées ?
04:20 Les services de police n'ont pas demandé à avoir les images.
04:25 Ils ne sont pas spécialement intéressés, je pense, par ces documentaires
04:28 parce qu'en fait, les services qui travaillent vraiment sur le cartel,
04:31 tout ce qu'on explique, ils le savent déjà.
04:33 L'ADEA, l'agence antidrogue américaine, les services mexicains,
04:37 tout ce qu'on montre dans les documentaires, pour eux, c'est connu depuis des années.
04:40 De toute façon, les images, tous les rushs des images sont détruits.
04:45 Nous n'avons conservé que des images qui sont totalement floutées
04:49 et que des voies qui sont totalement changées.
04:51 Et ces services de police sont des professionnels,
04:53 ils savent que nous sommes professionnels aussi
04:54 et que donc ça ne sert à rien de saisir ces images-là.
04:57 Pour vous qui êtes professeur,
04:59 est-ce que c'est plus facile de mener ce genre d'enquête par rapport à des journalistes ?
05:03 Mener ce type d'enquête pour moi, c'est beaucoup plus facile, je pense,
05:07 que pour un journaliste, parce que moi, je ne suis pas journaliste,
05:09 je suis professeur à l'EDEC, une grande école de management,
05:12 et j'ai du temps. Je suis chercheur.
05:14 Ça veut dire que je passe mon temps à rater à peu près 90% de ce que j'entreprends.
05:18 Des fois, ça marche, mais j'ai du temps.
05:19 Je peux aller dix fois au même endroit pour obtenir une information,
05:23 ce qu'un journaliste ne peut pas faire,
05:25 parce qu'un journaliste, il doit informer sur des sujets comme ça,
05:27 généralement dans l'urgence.
05:29 Et donc, lui, quand il part, il faut qu'il revienne avec l'information.
05:32 Moi, j'ai ce "luxe" d'avoir du temps,
05:34 donc c'est beaucoup plus facile pour moi de travailler que pour un journaliste.
05:38 Quel genre d'aide apporte le journal Le Monde dans votre enquête ?
05:41 Alors, cette enquête, c'est vraiment une co-réalisation entre l'EDEC,
05:46 moi, professeur à l'EDEC, et Le Monde, et notamment le service vidéo du Monde,
05:50 qui est absolument central dans la réalisation,
05:54 parce que l'enquête, c'est bien entendu que c'est important,
05:56 mais la mise en image, elle est centrale.
05:59 Pourquoi ? Parce qu'on a voulu faire des documentaires
06:01 qui soient vraiment explicatifs, vraiment didactiques,
06:04 donc qui aient toute une partie de réalisation,
06:06 mais aussi toute une partie de motion design, comme on dit, d'infographie,
06:09 qui est essentielle à la compréhension du lecteur.
06:12 C'est des heures, des heures, des heures de travail de toute une équipe.
06:15 Donc, Le Monde est évidemment absolument central dans la réalisation des docs.
06:19 Pourquoi est-ce que vous enseignez les arcades du narco-business en école de management ?
06:24 Alors, un prof de l'EDEC qui travaille sur le trafic de fontanille,
06:26 ça peut sembler un peu exotique.
06:28 Mais en fait, non, pas du tout.
06:30 Parce que les dizaines de milliards de dollars du cartel,
06:33 gagnés par les narcos en vendant ces drogues,
06:35 ils se retrouvent dans l'économie légale une fois qu'ils ont été blanchis.
06:37 Et moi, je forme de très brillants étudiants
07:00 qui vont se retrouver aux manettes de cette économie légale.
07:02 Et donc, ma mission, c'est de les informer sur la dangerosité de ce cancer,
07:07 qu'est l'argent sale, en leur expliquant d'où vient le problème, dès le départ.
07:11 C'est pour ça que je travaille sur le terrain,
07:13 pour essayer de comprendre comment ça fonctionne,
07:16 rapporter cette réalité en amphi, et leur enseigner.
07:19 Que sait-on aujourd'hui sur le rôle de la Chine dans ce trafic ?
07:23 Alors, le rôle de la Chine dans le trafic de fontanille, il est réel.
07:26 Mais on ne peut pas parler de la Chine en tant qu'État.
07:29 Le fontanille, c'est un médicament qui est importé illicitement par les narcos
07:33 et qui est transformé en cette drogue ultra-puissante.
07:36 Ce médicament importé, il vient effectivement de laboratoires chinois.
07:40 Comment se le procure-t-il ?
07:41 Il corrompt des gens au sein de ces laboratoires chinois
07:44 pour se procurer le produit illégalement.
07:46 Pour autant, est-ce que ça veut dire que l'État chinois en tant que tel
07:50 participe au trafic de fontanille pour empoisonner des dizaines de milliers d'Américains ?
07:54 Le trait me semble tout à fait excessif,
07:56 et en tout cas, moi, je ne peux absolument pas l'affirmer.
07:58 Que signifie une drogue 40 fois plus puissante que l'héroïne ?
08:01 Et comment cette puissance se mesure-t-elle ?
08:04 La puissance du fontanille, elle est dite 40 fois plus forte que celle de l'héroïne
08:09 par les autorités sanitaires américaines et canadiennes.
08:13 Ce n'est pas moi, je ne suis pas médecin addictologue qui ait pu mesurer cette dangerosité.
08:16 Ce sont les autorités des pays qui sont le plus touchés par le fontanille
08:20 qui estiment cette puissance du fontanille par rapport à l'héroïne qui est déjà surpuissante.
08:25 Il y a eu plus de morts de fontanille l'année dernière
08:28 que de morts en Vietnam, en Afghanistan et en Irak en commun.
08:33 Mais attention, la puissance du fontanille, elle varie selon les dealers.
08:38 Parce que le fontanille, il est très rarement consommé pur.
08:40 C'est-à-dire qu'on va mélanger du fontanille avec de l'héroïne,
08:42 avec de la cocaïne, avec d'autres médicaments,
08:45 et le dealer mettra plus ou moins de fontanille dans le cocktail, entre guillemets, qu'il vend.
08:49 Mais globalement, il est estimé par les autorités américaines et canadiennes
08:52 que le fontanille est 30 à 40 fois plus fort que l'héroïne.
08:55 Oui, malheureusement.
08:56 Prévoyez-vous de faire d'autres reportages du même genre ?
08:59 Oui.
09:02 Sous-titrage ST' 501
09:04 [Musique]
09:15 [Sous-titres réalisés par la communauté d'Amara.org]
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