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00:02 RTL matin
00:06 RTL 7h42, excellente journée à vous tous qui nous écoutez. Amandine Bégaud, vous recevez donc ce matin l'avocat Richard Malca.
00:12 Richard Malca, nos auditeurs, j'allais dire nos avocats, nos auditeurs
00:16 vous connaissent bien. Vous êtes notamment depuis des années l'avocat de Charlie Hebdo et ce matin pour la première fois vous prenez donc la parole
00:22 au nom de la famille de Dominique Bernard, ce professeur de français assassiné le 13 octobre dernier à Arras.
00:29 Son épouse et ses filles, dont vous êtes donc désormais l'avocat, ont été très discrètes depuis cet attentat. On ne les a pas du tout
00:36 entendues. Comment vont-elles aujourd'hui ?
00:38 Alors votre question est légitime mais j'y répondrai pas et je n'y répondrai jamais parce qu'il ne m'appartient pas d'y répondre.
00:47 Ce que j'ai pu percevoir de cette famille c'est que c'est une famille d'une infinie discrétion,
00:53 d'une
00:55 immense dignité, d'une grande retenue. Elles ne souhaitent pas
00:59 apparaître sur quelques photos que ce soit, dans quelques interviews que ce soit. Elles veulent être protégées.
01:04 C'est mon rôle de le faire. Donc ce n'est pas à moi de dire comment elles vont. Elles le feront à un moment si elles le
01:10 souhaitent. Mais c'est certainement pas à moi de le faire. Mais après je crois que chacun
01:14 d'entre nous et chacun de vos auditeurs
01:17 peut imaginer comment cela peut aller
01:19 après avoir perdu dans de telles conditions
01:24 terrifiantes un père, un fils, un frère, un mari. Puisque je représente effectivement
01:29 l'épouse, celle qui était l'épouse de Dominique Bernard, ses enfants, sa soeur et sa mère.
01:35 Et on respecte bien sûr leur volonté de rester extrêmement discrète. J'ai cru comprendre que l'épouse, la veuve de Dominique Bernard avait hésité à
01:43 se porter partie civile. Pourquoi ?
01:45 Ça je ne sais pas. J'ai été contacté et désigné assez récemment.
01:53 Je crois qu'elles avaient conscience qu'il allait y avoir un procès qui sera d'ailleurs fort intéressant. Puisque
02:00 le terroriste est vivant. Ce n'est pas toujours le cas. Il est vivant et qu'il parle et qu'il assume
02:06 et qu'il revendique son geste. Et que dans ce cadre là, vous avez bien évidemment besoin d'un avocat.
02:12 Mais quelle est la démarche, l'état d'esprit
02:15 aujourd'hui de cette démarche ? De faire appel à vous ? Qu'est ce qu'elle veut faire justement ?
02:21 J'allais dire de ce procès qui de toute façon aura lieu puisque vous le disiez, il est vivant.
02:25 Bah écoutez, ce procès ce sera l'occasion, je crois, en tout cas je le
02:29 ressens comme cela, je le conçois comme cela. Et il y avait une adéquation
02:34 de réflexion avec la famille de Dominique Bernard. Ce sera le moment de faire vivre les convictions pour lesquelles
02:43 Dominique Bernard a été poignardé.
02:45 De donner,
02:47 de redonner le sens de ce crime atroce. Et parmi ces convictions, il y a le fait que les enseignants,
02:56 lui, et puis des dizaines de milliers d'autres d'enseignants dans ce pays, ont un devoir, une responsabilité.
03:02 Et c'est leur gloire. Et ce devoir c'est
03:06 de faire vivre, de former les esprits à la libre pensée. De former des
03:13 individualités pensantes, pour reprendre les mots de Ferdinand Pant, buisson, qui a fondé l'école laïque en
03:18 1882. Et c'est pas une date au hasard,
03:22 1882 à Naudine, c'est un an après la loi sur la liberté d'expression.
03:25 Tout ça est lié, ce sont les piliers de notre république. Et cette conviction
03:31 qu'il faudra faire passer lors de ce procès, ce qu'il faudra faire vivre, c'est que les enseignants sont les architectes
03:37 de la république, de la liberté de conscience, de l'émancipation,
03:43 face aux dogmes, et en particulier face aux dogmes religieux. - C'est pas un parti, les terroristes s'en prennent à eux.
03:48 - Et précisément,
03:50 cette affaire, ce meurtre, c'est une allégorie
03:55 quasi parfaite du combat de l'ombre contre la lumière.
04:00 Puisque ce qu'on a voulu poignarder, c'est un enseignant. Et il le dit, le terroriste, c'est-à-dire c'est la raison,
04:08 c'est la connaissance, encore une fois, c'est la libre pensée. Et que dit ce terroriste ? Il le dit très clairement.
04:14 On ne les écoute jamais assez, il dit,
04:18 dans un enregistrement vidéo,
04:21 "Vous m'avez appris ce que sont la démocratie et les droits de l'homme", c'est-à-dire que c'est ce qui était censé, ce sont les mots,
04:28 ce qui était censé remplacer l'enseignement religieux, à partir de 1882, un enseignement
04:35 du citoyen, des droits de l'homme, de la liberté de conscience et de la démocratie. Et donc il dit, "Vous m'avez appris ce que sont
04:41 la démocratie et les droits de l'homme, et vous m'avez poussé vers l'enfer." Pour lui, l'enfer, c'est quand on apprend
04:48 la démocratie et les droits de l'homme. Et il dit que les Français sont un peuple de
04:54 mécréants, il ne fait pas la différence entre les Français de droite ou de gauche ou de quelque opinion que ce soit. Les Français
04:59 sont des mécréants parce qu'ils croient aux droits de l'homme et à la démocratie.
05:04 Ça ne peut pas être plus clair. - Il y a plein de choses qui interpellent dans ce que vous dites, Richard Malka.
05:08 Et puis après Arras, il y a eu cet
05:11 attentat samedi à Paris, tout près de la tour Eiffel.
05:14 Bien sûr, ces deux affaires, elles sont très différentes, mais on retrouve un certain nombre de points communs des individus fichiers, suivis par les
05:21 services de renseignement. Vous dites, on ne les écoute jamais assez. C'est là qu'on rate.
05:25 - Ah, on rate quelque chose quand on ne regarde pas la réalité, quand on ne veut pas l'entendre. Le déni de réalité,
05:34 ça mène effectivement toujours à des ratages. - C'est un ratage collectif ? C'est de la société ? C'est politique ?
05:39 - En tout cas, c'est un ratage de l'élite.
05:42 Clairement.
05:45 Oui, on a attendu beaucoup trop longtemps avant de les prendre au sérieux, avant de comprendre qu'il y avait un terreau idéologique.
05:53 - Mais on a sous-estimé cette menace, c'est ce que vous nous dites ce matin. - Mais bien sûr, depuis des décennies.
05:57 - Et pourtant, il y a eu un nombre d'attaques. - On a relâché depuis des décennies notre méfiance
06:03 à l'égard des religions. Et les enseignants, ce sont des vigis de cette méfiance-là,
06:09 de l'esprit laïque, évidemment, les hussards de la République.
06:14 Bien sûr, on a été naïfs à l'égard d'une idéologie religieuse hyper structurée,
06:21 conquérante,
06:23 et on a laissé faire.
06:25 Or, la liberté aussi, c'est un combat et une conquête qui s'opposent à ces dogmes. C'est l'un ou l'autre, en fait.
06:31 On ne peut pas avoir les deux. - Avant Dominique Bernard, il y a eu Samuel Paty. Entre les deux, il ne s'est rien passé ?
06:36 - Je ne dis pas qu'il ne se passe rien.
06:39 On fait des choses, mais il y a une prise de conscience qui déjà
06:44 aurait dû avoir lieu bien avant Samuel Paty.
06:47 Depuis l'année 2000, les rapports dans l'éducation nationale se succèdent sur le recul de la laïcité.
06:54 Moi, j'attends une loi, et ça me semble assez urgent,
06:58 une loi qui
07:00 permettrait d'enseigner les bienfaits de la laïcité et les dangers de la religion. Parce que la religion, et c'est le sujet central,
07:07 il le dit le terroriste, c'est au nom d'une vision religieuse de la société
07:13 que cet enseignant a été poignardé, comme Samuel Paty l'a été, et toujours Samuel Paty, en lien direct avec la liberté d'expression.
07:22 Voilà, la religion, c'est admirable quand c'est une spiritualité
07:25 et une éthique personnelle,
07:29 mais c'est un poison mortel pour l'humanité, et depuis des siècles et des millénaires, quand c'est une revendication,
07:35 quand ça empiète sur l'espace public. Ça n'a rien à y faire, ni dans l'espace public, ni dans l'école publique,
07:42 ni lorsqu'il s'agit de limiter la liberté des hommes et encore plus des femmes. - Dans les deux cas, dans l'attaque contre
07:48 Dominique Bernard et ce qui s'est passé tout près de la tour Eiffel ce week-end, on est face à deux assaillants qui ont grandi sur le sol français.
07:55 Celui de Paris est né d'ailleurs en France à nuit.
07:59 Comment vous expliquez que des enfants qui ont grandi en France, qui ont été justement à l'école en France,
08:04 en viennent à haïr, à détester à ce point la France et les Français ? - Vous parliez de ratage. - Ça interpelle.
08:09 Mais c'est là où on rate, donc on rate à l'école ? - Mais c'est là que ça se passe.
08:12 D'abord, ça se passe dans les familles, évidemment. L'école ne peut pas tout.
08:17 Mais ça se passe aussi à l'école. L'école est là pour former les esprits à devenir des êtres libres,
08:24 mais libres à l'égard de tous les dogmes, et y compris de sa propre communauté, de sa propre religion,
08:31 quelle qu'elle soit, d'où que l'on vienne. - Mais quand vous entendez du coup... - C'est ça l'essence de l'école.
08:37 C'est le socle
08:38 des grandes lois de Jules Ferry, de Ferdinand Buisson de 1882. Ça a été pensé comme ça, une liberté face aux religions.
08:47 - Mais Richard Malca, quand vous entendez ces derniers jours le débat justement autour
08:50 du droit français, est-ce qu'il faudrait durcir ou pas la loi ? Et là je m'adresse à l'avocat.
08:56 Vous vous dites quoi ? On se trompe de sujet en fait ? - Non, mais il y a évidemment une infinité de réponses.
09:04 Alors il y a des réponses policières, judiciaires, mais ça, ça intervient.
09:07 Après, évidemment, il y a une réponse éducative à mener. Et là, il y a une réflexion à mener.
09:13 - Et la loi, il faut la changer ? Par exemple autour de la rétention de sûreté ?
09:16 - C'est pas ça qui... Peut-être qu'il faut la changer, peut-être qu'il faut la durcir, mais ça ne résoudra rien.
09:24 Si vous ne vous attaquez pas à l'idéologie,
09:27 vous ne ferez que du curatif. Ça sera a posteriori.
09:30 Moi, j'aimerais plutôt qu'on forme les esprits à ce rêve qui était
09:36 la laïcité,
09:38 qui était l'universalisme, qui était la défense des libertés, qui était la formation des esprits libres, des libres consciences.
09:45 - Et vous y croyez encore ? - Mais il y a toujours de l'espoir. Et si on arrête d'y croire, alors on a perdu.
09:50 Encore une fois, la liberté, c'est un combat et c'est une conquête.
09:54 Et en fait, c'est en combattant qu'on n'a pas peur. Quand on ne combat pas, on a peur.
09:59 - Merci beaucoup Richard Malka. - Le procès sera l'occasion de faire vivre les convictions de Dominique Berne.
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