00:00 [Musique]
00:22 Bonjour Thomas Pesquet.
00:23 Bonjour.
00:24 Vous avez voyagé partout, dans le monde entier.
00:26 Vous avez voyagé surtout dans l'espace.
00:28 On est au Terra Incognita.
00:30 On est dans la grande salle de la Bibliothèque Nationale de France.
00:33 Rudry Chollieux, c'est vous qui avez choisi cet endroit. Pourquoi ?
00:36 Parce que moi j'ai un vrai amour pour les livres, vraiment.
00:39 J'ai grandi en allant dans pas mal de bibliothèques locales, régionales, départementales.
00:44 Et ici c'est quand même un endroit absolument fantastique.
00:46 Moi ça me fascine. Je rêverais d'avoir ça chez moi.
00:48 Des livres partout sur les murs, jusqu'au plafond, des auteurs comme ça.
00:51 Et je trouve que l'endroit est beau et il a une belle signification.
00:54 Vous n'étiez jamais venu ?
00:55 Non, jamais. C'est la première fois.
00:57 Quelles sont vos bibliothèques, justement, auxquelles vous pensez tout de suite ?
01:00 Moi je pense au Centre d'Action Culturelle de Dieppe, où j'ai passé vraiment beaucoup de temps.
01:05 Et c'est vraiment marrant. Mes parents, mes profs m'emmenaient là-bas pour découvrir.
01:08 Alors ça avait des bandes dessinées, des choses plus sérieuses.
01:11 Mais c'est vraiment là-bas que j'ai fait, on va dire, mes arts.
01:13 Mais ça a commencé aussi localement à Offay, petite ville de 2000 habitants.
01:16 Ma mère était responsable de la bibliothèque le samedi après-midi. J'y ai passé des heures.
01:20 Bénévole. Vous avez découvert quels livres là-bas ?
01:22 Joseph Conrad, des histoires de bateaux, des histoires de montagnes, des histoires de jungle, des histoires d'exploration.
01:27 C'était ça qui me fascinait.
01:28 Ce n'est pas étonnant parce que votre livre, justement, que vous publiez, qui s'appelle « Ma vie sans gravité »,
01:32 n'est pas quelque chose du roman d'aventure. C'est comme ça que vous l'avez pensé aussi ?
01:35 Je pense, oui. Moi je me suis rendu compte que je racontais beaucoup d'histoires,
01:38 de petites histoires de cette grande histoire de mes missions,
01:41 et que j'avais envie de les fixer quelque part, qu'il y ait un endroit un peu référence.
01:44 On se dit « voilà, maintenant, elles sont racontées pour l'éternité », même si c'est bien un roman.
01:49 Vous pensez à quoi ? Qu'est-ce que vous ne voudriez jamais oublier ?
01:52 C'est des sentiments, en fait. C'est comment je me suis senti quand je suis arrivé dans la station spatiale.
01:56 C'est aussi des sentiments pas forcément positifs. Ça peut être toute la difficulté qu'il y a eu, les sacrifices.
02:02 Il y a tellement d'images d'épinales dans le métier d'astronaute que là, je me disais « bon, voilà,
02:06 c'est vraiment comme ça, les gens qui ont envie d'avoir la vraie version, elle est là, quelque part ».
02:10 En exargue de ce livre, vous avez placé une citation de l'usage du monde de Nicolas Bouvier. Pourquoi lui ?
02:16 Parce que c'est vraiment un voyage qui me fait fantasmer. C'est un peu l'opposé de ce que moi j'ai vécu.
02:19 Moi, j'étais 28 000 km/h en 10 minutes New York-Paris, dans la station spatiale.
02:23 Là, c'est un peu l'autre bout du spectre du voyage et c'est pour ça que je voulais lui faire un petit clin d'œil.
02:27 Vous l'avez lisé, cette citation ?
02:29 Et surtout, il y a le bleu. Il faut venir jusqu'ici pour découvrir le bleu.
02:33 Ça, c'est magnifique parce que c'est ça, dans la station spatiale.
02:36 Quand on voit la Terre de là-haut, cette lueur, ce n'est pas juste une couleur, c'est une lueur.
02:40 Ça brille, mais vraiment, il y a cette lueur du bleu que je n'arrive pas à décrire autrement que comme une lumière.
02:45 C'est à la fois une couleur et une lumière.
02:47 Thomas Pesquet, on est dans la galerie Mazarin de la Bibliothèque nationale.
03:04 On est devant ce globe, qui est un globe céleste du XVIIe siècle, qu'on doit aux cartographes et cosmographes Vincenzo Cornelli.
03:12 Qu'est-ce que ça vous évoque tout de suite ?
03:14 Je trouve ça incroyable d'avoir à cette époque, déjà ce niveau de détail, ce niveau de représentation.
03:19 Il y a à la fois de l'art et beaucoup de technique et beaucoup de science là-dedans qui se mélangent pour faire un objet très beau que je n'avais jamais vu.
03:26 J'essaie de retrouver mes petits. Alors attention, où sont les constellations ?
03:33 On est représentés en fait par des personnages mythologiques, ce qui traduit quand même une forme de fascination et de terreur aussi du ciel.
03:40 Oui, bien sûr, mais on va essayer de donner du sens à tout ça.
03:43 En fait, à une époque où on n'avait pas les connaissances astronomiques qu'on a aujourd'hui, évidemment,
03:46 on a quand même trouvé du sens pratique à la navigation qui s'est faite aux étoiles depuis très très longtemps,
03:51 qu'on fait encore parfois aujourd'hui sur les satellites.
03:54 On peut s'orienter avec des cartographies d'étoiles, donc on fait ni plus ni moins ce que faisaient nos ancêtres il y a des milliers d'années.
03:59 Mais le côté un peu poétique aussi, raconter des histoires dans le ciel, ça, ça me fascine.
04:03 Quand on regarde les images de Hubble ou du James Webb, Space Telescope, les gens sont fascinés,
04:08 pas parce que c'est l'espace, mais parce que c'est beau, ça les touche, c'est comme un tableau.
04:12 Et on retrouve un peu ça dans les ciels de nuit, dans la Lune, dans les aurores boréales.
04:18 [Musique]
04:29 Qu'est-ce que ça a fait de voir ce travail de chercheurs de l'époque,
04:34 qui mine de rien ont permis aussi que vous y ayez ?
04:38 C'est super important, pour moi c'est un peu la base de tout, on l'oublie,
04:41 mais ça c'est la base aussi de la manière dont on voit le monde.
04:44 Tout d'un coup, l'homme n'est plus le centre du monde.
04:47 C'est pas que de la géographie, c'est de la philosophie, c'est plein de choses.
04:51 C'est ce qu'on essaye aussi nous de faire dans l'espace, on essaie de prendre ça encore un peu plus loin
04:54 et de dire, regardez, oui, non seulement on n'est pas le centre du monde, mais en plus, le monde est infini.
04:59 Est-ce que c'est vrai que vous recopiez à l'époque les cartes de Tolkien ?
05:03 Oui, c'est vrai, de Tolkien ou d'autres bouquins.
05:05 Chaque fois qu'il y avait des cartes, j'aimais bien les refaire, et parfois j'extrapolais un peu
05:08 en essayant de créer des espèces de monde à moi, des petites cartes qui seraient de mon fait.
05:13 C'est une estampe qu'on doit au peintre et buriniste français Claude Mélen au milieu du 16e siècle.
05:21 À partir de cartes très détaillées, effectivement, de la Lune, c'est assez impressionnant.
05:24 Oui, on voit les impacts de cratères, effectivement, j'ai dû passer des nuits entières à l'observer.
05:29 Ça a encore de la magie. Moi, je pense que quand on ira poser le pied sur la Lune
05:32 pour la première fois à ce siècle, depuis l'émission Apollo, là, on verra bien la fascination que ça provoque.
05:37 Regarder la Terre de loin comme une petite boule bleue qui flotte dans le ciel, ce sera incroyable.
05:42 Tu sais pour quand la Lune ?
05:44 L'année prochaine, fin d'année, première mission habitée autour de la Lune,
05:48 et ensuite, on pense 2026-2027 peut-être, à l'unissage, le premier depuis l'émission Apollo.
05:53 Ensuite, on veut construire une base au Pôle Sud, là où il y a l'espèce de petite marque rouge,
05:58 exactement là, parce que c'est là qu'on a des ressources, on a de l'eau sous forme de glace
06:01 qui pourra nous aider, on veut faire une base là-bas, et une petite station autour de la Lune.
06:06 Pour nous, c'est vraiment un symbole et c'est une étape sur la route de l'exploration,
06:10 c'est-à-dire que quand on ira sur la Lune, on se baisse, on ramasse une pierre qui a 4 milliards d'années
06:14 et qui nous raconte l'histoire de la Terre, c'est absolument incroyable.
06:16 Sur Terre, on ne peut pas faire ça, il y a la tectonique des plaques, tout s'efface en permanence.
06:20 Sur la Lune, c'est un livre ouvert sur l'histoire de la Terre, c'est incroyable.
06:24 Ça vous dit qu'on va voir deux, trois manuscrits tous les deux ?
06:28 Oui, oui, oui.
06:29 Alors on en a choisi spécifiquement pour vous. Normalement, on n'a pas le droit de les voir.
06:32 D'accord.
06:33 La Bibliothèque Nationale a accepté. Je soupçonne que ce soit pour vous, moi, ça me fait ma journée.
06:38 [Musique]
06:57 Est-ce que vous savez qui c'est ?
06:58 C'est Voltaire.
07:00 C'est une statue de Voltaire et elle a quelque chose d'assez extraordinaire. Est-ce que vous pouvez deviner ce que c'est ?
07:04 [Musique]
07:08 Le vrai cœur de Voltaire ?
07:09 Oui, là, il y a le cœur de Voltaire, effectivement.
07:12 Qui était autopsié ?
07:13 Oui, exactement. Et qui est à la Bibliothèque Nationale ?
07:18 [Musique]
07:20 Alors, qu'est-ce que ça vous évoque, ça, tout de suite ?
07:23 Alors ça, le système solaire, encore, avec les planètes, on les a dans l'ordre.
07:28 Mercure, Vénus, la Terre, ici.
07:31 La Terre est en bois.
07:32 Il manque un petit morceau, non ?
07:34 [Musique]
07:36 Quand vous avez vu cette Terre presque phosphorescente avec cette fine couche d'ozone, vous vous êtes dit, il faut garder ça, il faut préserver ça ?
07:45 Il faut préserver ça et puis surtout, on n'a rien d'autre. C'est surtout ça, la réalisation. C'est cette oasis dans le rien. C'est la seule chose qu'on ait.
07:54 On n'est que ça.
07:55 On n'est que ça. Et il n'y a pas d'alternative. Ici, sur Terre, tout est infini, à mon échelle. Tout ce que je peux percevoir, c'est de l'infini.
08:04 L'océan, autant que je puisse en juger à la nage, c'est infini. Mais de le voir, de le percevoir, cette finitude, ça fait toute la différence.
08:14 [Musique]
08:21 Alors, c'est le manuscrit autographe de Notre-Dame de Paris. C'est celui que Victor Hugo a envoyé à l'imprimeur.
08:28 J'ai écrit les trois, quatre premières pages de Notre-Dame de Paris le 28 juillet 1830. La révolution, en juillet, m'interrompit.
08:37 Puis, ma chère petite Adèle vint au monde.
08:42 Oh, sa fille !
08:43 Qu'elle soit bénie.
08:44 Alors, ce qui est intéressant, c'est qu'il n'y a pas de rature. Tout de suite, moi, c'est ce qui me frappe.
08:47 Victor Hugo l'écrit en quatre mois, dans une forme d'urgence, pressé également par son éditeur.
08:53 Et ce qui est complètement faux, c'est qu'on voit que c'est une rédaction fluide.
08:57 Oui, voilà, ça lui vient. Il n'y a pas d'aller-retour, on a l'impression. Notre-Dame de Paris, ça m'avait impressionné.
09:03 Cette espèce de fourmillement et de richesse qui est…
09:07 De détail, aussi.
09:08 De détail. C'est de ce mot qu'on a fait, ce livre.
09:13 Ça, c'est somptueux.
09:14 Et là, on est…
09:17 On est au Paraguay, on est à l'Hôtel des Lagos, à San Bernardino.
09:22 Direction telegraphique.
09:24 Et c'est un texte d'Antoine de Saint-Exupéry.
09:27 Incroyable.
09:28 Alors, c'est le manuscrit de Vol de nuit.
09:30 Vol de nuit, pour moi, c'est le côté un petit peu héroïque et poétique du vol.
09:36 Antoine de Saint-Exupéry travaillait à l'aéropostale.
09:38 Exactement.
09:39 Et on a vraiment une image de l'aventurier qu'il était. Parce que vous voyez, là, c'est un entête…
09:43 Oui, c'est ça.
09:44 D'hôtel.
09:45 Exactement. On imagine sur son petit bureau d'hôtel…
09:47 C'est-à-dire que c'est l'aventurier jusqu'au bout.
09:49 Avec encore son écharpe de pilote autour du cou et les bottes au pied.
09:52 Vous êtes un aventurier, vous ?
09:54 Parfois, je n'ai pas l'impression. Comparé à ça, non.
09:57 Je me dis, nous, on a une aventure très contrôlée, on nous aide beaucoup.
10:01 On a une aventure, je ne vais pas dire aseptisée, mais qui est tellement technologique et technique
10:06 qu'on n'a pas toujours le côté vraiment…
10:08 On va se lancer tout seul et se confronter aux éléments.
10:11 Parfois, ça manque un petit peu.
10:13 Et vous m'avez même confié que vous l'aviez emmené dans l'espace.
10:15 Je l'ai emmené dans l'espace, oui. Les œuvres complètes, en fait. La pléiade de Saint-Axe.
10:19 Le Petit Prince dans l'espace, ça donne quoi ?
10:21 Le Petit Prince dans l'espace, ça a une signification particulière,
10:24 parce que c'est un conte qui se passe dans l'espace.
10:27 Quand on lit dans l'espace, on a l'impression de faire partie de l'histoire.
10:29 [Musique]
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